Une Lettre au Sauveur

Une Lettre au Sauveur

Le Prix Coup de coeur 2022 (niveau lycée) a été décerné par un jury de lycéens à Laure TESTON

Au creux de la vallée, une maison à l’allure d’un temple ionique se dresse fièrement, comme si elle était prête à affronter n’importe quel défi. Comme si son existence même était une exception, un interdit. Et elle l’est. La maison de Prométhée est dissimulée par un épais brouillard qui, il y a bien longtemps, a déferlé sur la vallée et ne l’a depuis jamais quittée grâce à Zéphyr, le doux vent de l’ouest qui amène la pluie, qui rend les sols fertiles. C’est ici que Prométhée passera le restant de ses jours à l’abri du regard inquisiteur des dieux… enfin, peut-on dire que, quand sa vie est éternelle, les jours sont restants ? Peut-on dire qu’un dieu vivra si sa vie n’a pas de fin ? L’immortel ne serait-il pas plutôt comme une âme dans l’Asphodèle, éternellement, infiniment morte ? Prométhée interrompt ses pensées. Suite à une longue marche, il est enfin arrivé au pas de sa porte, encadrée de colonnes. De toute façon, ces pensées ne lui seront pas utiles : à quoi bon raisonner quand on est face à l’exil sans fin, sans possibilité de retour chez soi, sans paix intérieure… sans réponses ? Il ouvre la porte qu’il ne ferme jamais à clé car il sait que personne ne le trouvera ici – peut-être espère-t-il que quelqu’un le trouve mais il n’en est pas certain. A l’intérieur, un feu brûle déjà dans la cheminée, une odeur de réglisse s’est diffusée dans la salle principale, lui rappelant un souvenir douloureux : le foyer des dieux, une braise volée, dissimulée dans un bâton de réglisse, un cadeau offert et un châtiment. 

Une enveloppe blanche flotte dans la salle, portée par le vent, jusqu’à ce qu’elle retombe aux pieds de l’Immortel en faisant un bruit sourd. Il laisse glisser sa besace au sol et se baisse pour ramasser la lettre. Puis, il se redresse et va s’installer derrière son bureau au bois rouge. Avec une fine lame dorée, il ouvre la lettre et commence à la lire.

Prométhée, 

Ne t’étonne pas de l’absence de « Honorable », d’ « Admirable », ou même d’un petit « Cher » pour précéder ton nom. Tu devras aussi excuser ma familiarité mais je crois qu’on a dépassé le stade de la politesse, de l’hypocrisie puisque je n’éprouve aucun respect pour toi. Puisque je n’éprouve plus aucun respect pour toi. 

Peut-être aurais-je dû commencer la lettre ainsi :

Prométhée, celui qui nous a donné la flamme, traitre aux dieux mais sauveurs des hommes, Prométhée, le criminel, le lâche.

Je ne t’écris pas cette lettre pour parler de toi. Je l’écris pour te raconter une histoire. Mon histoire à moi, Pandore. 

Je suis dans ma chambre, dans ma maison, dans une petite ville insignifiante. Je suis allongée sur le sol car je suis fatiguée. Je suis fatiguée car je n’ai pas bien dormi la veille, ou la nuit qui la précédait. Je n’ai pas bien dormi car je devais travailler, car je devais réussir : des révisions pour des examens le lendemain, des dissertations et des essais à faire… et même quand je les avais terminés, l’impression de n’en avoir pas fait assez pesait sur mes épaules et ma poitrine. Dans le même temps, j’ai eu une intervention de mes professeurs sur l’importance d’avoir son destin déterminé à la minute, à la seconde près et l’importance d’être le meilleur en tout parce que qui sommes-nous quand une autre personne nous surpasse ? Et en même temps, un reportage sur le réchauffement climatique et comment l’avenir de notre planète est plus qu’incertain. Et en même temps, aux nouvelles, des manifestations car une personne a encore été tuée pour sa couleur de peau. Et encore des reportages sur les atrocités commises par les hommes au nom de leur nation, de leur religion, de la haine. Et encore… Et encore…

Et je ne peux m’empêcher de penser que c’est ma faute…

Ce dont je te parle doit te paraître insignifiant. Que représente une nuit cédée à l’angoisse, même une vie malheureuse quand on est infini ?

Prométhée interrompt sa lecture, il reste impassible. Il croit deviner une tache d’encre diluée, ou une larme, sur le papier. Il reprend, la mâchoire crispée.  

Tu nous as laissés. On n’en voulait pas de ton feu ! Mais non… il fallait que tu sois un sauveur, un martyr, éternellement torturé pour le bien, le salut de l’humanité. Des hommes. De tes créations. Tes pauvres créations. 

Tu nous as laissés avec un pouvoir qu’on n’était pas prêts de posséder, qu’on ne méritait même pas. Et puis tu es parti… oui, tu n’avais pas, peut-être pas le choix. C’est sûr, l’exil, la souffrance infinie a dû t’effrayer, l’idée de nous laisser à nous-mêmes a dû te briser le cœur. Mais, au fond de toi, tu devais être ravi parce que malgré tout tu avais déposé ta marque, ta trace, ton poison sur ce qu’il y a de plus – comment dire… prestigieux : l’humanité, ton œuvre qui pouvait même dépasser les dieux auxquels tu as toujours voulu ressembler. Et pour être sûr qu’il s’infiltre au plus profond des racines des hommes, tu nous as donné Elpis. L’espoir. Le plus cruel de tous tes cadeaux. Le plus sournois aussi. Avec lui, tu nous as à jamais soumis à l’horreur, nous paralysant dans l’attente d’un jour meilleur. 

Tes actions n’ont fait qu’empirer nos vies… On était peut-être ignorants, nos yeux obstrués par une noirceur, un voile d’incompréhension. On était peut-être moins nobles, moins glorieux que les insectes qui rampaient sous nos pieds. Mais, au moins, on ne connaissait pas la souffrance. On était peut-être plus heureux qu’on ne le sera jamais. 

Et maintenant que le temps des conséquences de tes actions est venu, tu as disparu. M’abandonnant à être la seule coupable. 

Vous, les dieux, vous critiquez notre orgueil, notre hybris. Mais vous êtes pires, infiniment, éternellement pires : vous vous mêlez à nos vies, écrasant toute illusion d’indépendance… vous dérangez, tourmentez, déchirez et puis vous partez. Vous nous laissez démêlez les nœuds, le chaos que vous avez laissés derrière vous. Vous refusez de porter le poids atroce de la culpabilité, comme le poids du ciel qui raidit les épaules du titan Atlas. Tu refuses de porter le poids qui coupe la respiration, qui rend les muscles de pierre, qui vieillit et empoisonne. 

Égoïstes…

Adieu Prométhée. Adieu l’humanité. 

Le poids est devenu trop lourd. Une autre vie insignifiante va s’éteindre…

Prométhée regarde la lettre. Il la relit. Il la relit encore jusqu’à ce que chacun de ses mots inscrits à l’encre bleue se soient gravés dans sa mémoire. Il bouge finalement, secouant ses épaules. Il détache ses yeux de la lettre et pose son regard sur ses mains qui encadrent le papier blanc. Il a conscience de ses cicatrices au niveau de ses côtes, celles que lui ont laissé les griffes de l’aigle, se frottant douloureusement contre le coton de sa chemise. Prométhée s’observe. Prométhée observe ses poignets marqués par les liens qui l’ont retenu si longtemps. Prométhée observe ses paumes marquées des croissants de lune que lui ont infligés ses ongles quand la douleur devenait insupportable. Prométhée observe ses doigts marqués de morsures de lorsqu’il est trop nerveux, lorsqu’il a besoin de se délivrer de l’emprise étouffante de l’angoisse, tel un étau qui lui enserre le cœur. Prométhée observe la bague de bronze, souvenir de son châtiment, avec la pierre sombre du Caucase qui y est attachée.  Finalement, Prométhée observe le bout de ses doigts marqués, brûlés de lorsqu’il avait commis son « crime », sa « lâcheté » … 

Une respiration. 

Deux respirations. 

Trois respirations. 

Prométhée libère alors le rire qu’il retenait. Froissant la lettre, il empoigne son briquet. L’ouvre. D’un geste rapide de son pouce, il en fait jaillir une étincelle. Lentement, il soulève la lettre et fait se répandre la flamme sur le papier. Elle le parcourt, elle grandit, elle illumine son visage orné d’un sourire cruel, jusqu’à ce qu’il ne reste plus rien. Rien que des cendres noires sur la coupe où il avait jeté la lettre, où il en avait brûlé tant d’autres avant celle de Pandore. Une lueur s’était allumée dans les yeux de Prométhée. Il soupire : « Ingrats. Il est trop facile de m’accuser quand je vous en ai offert les moyens. »


Professeur référent : Juliette Amorin, Lycée Français Van Gogh de La Haye – Pays-Bas

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