Prix de l’AFPEAH 2026 (Collège)

Prix de l’AFPEAH 2026 (Collège)

Le Prix de l’AFPEAH – Niveau Collège (Jury adultes) est décerné à
Jamal Wadoux pour “Le Silence des portes closes”

Professeur référent : Akim Ouchen
Collège – Lycée Jules Ferry, Paris 9e

Le Silence des portes closes

Marguerite était assise sur un banc en bois de chêne mal équarri, au fond de la boutique de son père. Celui-ci était apothicaire, mais aussi herboriste, un peu médecin, et même philosophe, aux heures tristes du soir, quand un feu malingre s’efforçait d’éclairer et de réchauffer leur maison. On le tenait en haute estime dans ce village paisible niché au pied des montagnes, entre la Savoie et le Dauphiné. Tous les maux des Jeançois finissaient, invariablement, dans cette pièce aux murs et aux poutres patinés par le temps. Là, entouré de fioles, de plantes et de fleurs séchées cueillies le jour même dans les sous-bois alentours, il recevait ses clients, les écoutait attentivement et hochait parfois la tête d’un air grave et entendu. Marguerite était profondément attachée à cette pièce mystérieuse, qui sentait la sauge, la menthe et la verveine, à cette maison et, surtout, à son père. Depuis la mort de sa mère, huit ans plus tôt, il était sa seule famille et l’une des rares personnes à la comprendre.

Car Marguerite était sourde. Sourde et muette.

Depuis toujours, elle remarquait ce que les autres ignoraient : les petites fleurs rouges qui s’épanouissaient délicatement au milieu de la mousse, les traces des chenilles sur le lierre, les empreintes des campagnols sur le tapis des fleurs des champs… Grâce à ces signes discrets, presque impalpables, elle devinait un hiver rude, une moisson abondante ou un été trop sec. Elle vivait dans un monde de silence, séparée des autres par un mur invisible. Mais quand elle pointait du doigt, mimait, se perdait en gestes souvent confus, son père comprenait. Et ils riaient tous les deux. Mais ce jour-là, la jeune fille n’avait pas le cœur à rire.

À l’aube, fidèle à ses habitudes, elle avait fait une longue promenade pour rapporter de nouvelles plantes à son père. Elle avait emprunté le mince sentier herbeux qui, longeant de vieilles chaumières abandonnées, contournait le village avant de s’enfoncer dans les bois. Ce qu’elle avait vu au cœur de la forêt l’avait bouleversée. Des alouettes gisaient à terre, dévoilant toutes les mêmes plaies rouges sur le flanc. Le chèvrefeuille, cette plante aventureuse qui ne craignait jamais d’escalader les plus grands chênes, rampait au sol, parsemé d’étranges taches bleuâtres. De nombreux faons erraient, seuls et désorientés, alors même que ces bêtes, d’un naturel craintif, ne quittaient jamais leur mère, qu’ils suivaient partout à l’odeur.

Tandis que la jeune fille avait les yeux fixés sur les mains de son père, alignant les fioles avec leur précision immuable, les images du matin la submergèrent, brutales et inquiétantes. Et, dans un sursaut, telle la foudre frappant l’arbre, une certitude s’imposa à elle : une maladie se répandait parmi les plantes et les animaux de la forêt et s’abattrait bientôt sur les hommes et le village. Elle devait agir. Vite. Alerter son père, prévenir les habitants. Alors que son père était en pleine consultation avec le cordonnier, toujours grincheux, égrenant la litanie des maux qu’il semblait prendre soin de collectionner, elle quitta discrètement la boutique, le cœur battant.

L’église sonnait quatre heures lorsqu’elle atteignit, un peu essoufflée, la place du village. L’agitation y était à son comble. Les marchands s’affairaient à sortir de leurs réserves leurs meilleures pièces pour séduire les clients, vantant la finesse d’une étoffe, la maturité d’une pièce de viande, la solidité d’une enclume. Les passants leur prêtaient une oreille distraite et se contaient les nouvelles du village, des plus banales aux plus excitantes, des plus tragiques aux plus ridicules.

Marguerite gagna prestement l’estrade en bois, au cœur de la place, près de la fontaine.Elle frappa cinq coups de son bâton noueux. Cinq coups puissants, quoiqu’un peu hésitants sur la fin. Lentement, presque machinalement, les villageois se tournèrent vers elle. Leurs regards oscillaient entre étonnement et réprobation. Que cette jeune fille, qu’ils croyaient simple d’esprit et qu’on ne croisait guère que dans les bois ou dans la boutique de son père, vienne ainsi troubler l’ordre tranquille du village, les intriguait et les agaçait à la fois.
Seule face à la foule, Marguerite fut prise de vertige. Ses mains moites agrippaient son bâton, tandis que ses jambes vacillaient. Devant elle, la place se brouillait et les couleurs se mélangeaient.

Pour désigner un villageois, il lui suffisait, avec son père, d’en esquisser le trait le plus marquant : un ventre rond renvoyait immédiatement au boucher, un dos voûté évoquait le vieil usurier. Mais comment traduire, par le seul langage du corps, l’idée d’une maladie mortelle, d’un fléau dont elle avait vu les signes précurseurs ? Elle chercha longuement un visage amical parmi les villageois avant de repérer le jeune apprenti menuisier au sourire discret, à qui son père confiait souvent des travaux dans la boutique.    

Il inclina légèrement la tête et elle se lança.

Elle se représenta elle-même dans les bois, penchée sur le sol, notant chaque détail. Puis elle imita les animaux blessés et les plantes agonisantes — un exercice périlleux, même pour une observatrice aussi fine qu’elle. Enfin arriva la partie qu’elle voulait la plus saisissante. Elle se fit malade, se tordant, toussant, frissonnant, poussant des râles effroyables, encore et encore, pour montrer que le mal toucherait tous les habitants. Mais pour les entendants, habitués à l’exactitude des mots, son message demeurait obscur. Elle lisait sur les visages l’incompréhension, la pitié, parfois un mépris à peine dissimulé. Certains fronçaient les sourcils, d’autres échangeaient des regards moqueurs. Même l’apprenti menuisier paraissait perplexe. Alors qu’elle se laissait envahir par le découragement, elle aperçut son père qui raccompagnait le cordonnier, penché sur sa canne, l’air toujours aussi mécontent. Elle se redressa et continua ses mimes, avec une ardeur nouvelle. Son père s’arrêta net. Ses yeux ne quittaient plus les mains de sa fille. Il reconnut aussitôt ce langage qu’ils partageaient seuls. Il se raidit et devint blême. Laissant le cordonnier gémissant derrière lui, il se fraya un chemin jusqu’à l’estrade et fit taire d’un geste les murmures, prêts à se transformer en huées. Il balaya la foule du regard, prit une grande inspiration et parla. Marguerite ne percevait que les mouvements de ses lèvres, la tension contenue dans sa mâchoire, les perles de sueur qui affleuraient sur son front. Il reprit plusieurs fois les gestes de sa fille, les rendit plus clairs, plus fermes. Sous les yeux de Marguerite, droite et immobile à ses côtés, les visages des Jeançois se transformèrent : l’indifférence se fissura, s’effaçant devant l’inquiétude ; l’inquiétude se mua en peur, et la peur se changea en effroi.

Un mot commença à se répandre comme une traînée de poudre. Il circula d’abord timidement, sautant de bouche à oreille, puis fit le tour de la place et s’insinua dans tous les esprits. Dans une atmosphère de plomb, il finit par éclater. Court. Violent. Définitif. La peste.

Alors la place explosa. Des hommes criaient, d’autres questionnaient son père avec insistance, des femmes serraient leurs enfants contre elles, d’autres se signaient à la hâte. Son père implora le calme. Ses gestes se firent plus lents, presque suppliants. Marguerite comprit qu’il demandait aux villageois de constituer des réserves, de rentrer chez  eux, de s’enfermer et d’attendre. Lorsqu’il eut fini de parler, la foule, comme vidée de son énergie, abattue et désemparée, se dispersa ; une à une, les portes se verrouillèrent, les volets se replièrent et le village se tut.

Les jours suivants, la jeune fille scruta la marche du monde depuis sa fenêtre, tandis que son père classait sans relâche ses herbes avec une application méthodique, même si, parfois, ses gestes se faisaient moins sûrs.

Elle voyait s’élever des volutes noires de fumée au-dessus des carcasses de rats, d’oiseaux et de chiens qui jonchaient peu à peu les rues désertées par les hommes. Autour d’elles, plantes et fleurs s’éteignaient, fanées et ternes. Quelques bêtes décharnées erraient, le regard vide. Des effluves putrides s’infiltraient par les moindres interstices et l’assaillaient par vagues. Le temps s’étirait et ralentissait, les jours se confondant les uns avec les autres. Chaque nuit, la lune s’amincissait, jusqu’à disparaître au cinquième soir, la laissant seule avec les étoiles.

Puis, un matin, elle décela une subtile différence : le fond de l’air n’était plus gris, mais clair et tranquille, comme si le tumulte violent mais muet qui régnait jusque-là avait cessé. Le lendemain, quelques étourneaux virevoltaient à nouveau au-dessus des toits. De jeunes lapereaux bondissaient dans les rues, excités par le soleil qui caressait leur fourrure.  Les parfums des violettes et de l’herbe qui repousse parvenaient jusqu’à elle, mêlés aux senteurs profondes des chênes centenaires. Des carcasses subsistaient encore çà et là, mais déjà les fientes des oiseaux et les trèfles renaissants commençaient à les recouvrir.

Il était temps pour Marguerite de réveiller le village.

Heureuse de retrouver la terre humide et grasse sous ses sabots, elle rejoignit la place du village et toqua aux portes des belles bâtisses qui la bordaient. Face à elle apparurent des visages souvent pâles qui s’éclairaient en la voyant. Beaucoup esquissèrent des gestes maladroits de gratitude, certains lui offrirent des parts de gâteau encore tièdes. S’éloignant de la place où les Jeançois, délivrés, se rassemblaient déjà par petits groupes,  elle se glissa dans les venelles où logeaient les artisans. Elle se rendit d’abord chez l’apprenti menuisier. Elle frappa cinq coups sur la porte. Rien. Pas un souffle, pas la moindre vibration. Elle insista. Toujours rien.

Anxieuse, elle poursuivit son chemin et se hâta, martelant les portes de chaque chaumière, obstinée, véhémente. Chaque coup résonnait dans ses mains, rougies et douloureuses. Mais les portes restaient closes, paraissant la narguer. Alors que le soleil déclinait et s’effaçait derrière les montagnes, elle parvint, le pas lourd, tout au bout du village, devant une masure solitaire, plus proche de la forêt que du monde des hommes, à la cheminée tordue et au toit éventré par la grêle du dernier hiver.

La porte entrouverte céda sous sa main. Une odeur âcre et oppressante la saisit aussitôt. Dans l’unique pièce, un homme gisait au sol, livide, inerte. Il était vêtu d’une chaude pelisse sur laquelle s’étaient accrochés quelques brins d’herbe, et portait des bottes fatiguées et fraîchement crottées. À côté de lui, quelques pommes et baies des bois s’étaient échappées d’un sac en toile élimé.

Marguerite s’approcha, tremblante, et distingua dans la pénombre, sur son visage figé, les marques qu’elle redoutait…

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