Prix Coup de cœur 2026 (Lycée)
Le Prix Coup de cœur de l’AFPEAH – Niveau Lycée (Jury de lycéens) est décerné à Joseph Martin,Jayson Laroche et Justine Charrondiere pour «La Chute des lionnes de Téhéran »
Professeur référent : Anne Boichon
Ensemble scolaire Fénelon, Clermont-Ferrand
La Chute des lionnes de Téhéran
I
Il fait chaud. J’ai les paupières lourdes, la gorge nouée, et je sens des gouttes de sueur froide glisser le long de mon dos. Entre mes cils, je distingue des silhouettes floues, comme des ombres, sans parvenir à en identifier aucune. La chaleur monte encore d’un cran. Ma vision devient plus nette et je me rends compte que ces ombres qui m’angoissent tant sont en fait des femmes voilées. Elles forment une masse dont on ne distingue plus que les yeux perçants qui me dévisagent d’un seul et même regard.
Je me réveillai en sursaut. Quel étrange cauchemar… Les yeux perçants semblaient encore me fixer au loin et j’entendais les murmures de ces femmes qui se mêlaient à ceux, bien réels, qui me parvenaient du rez-de-chaussée. Je jetai un œil à mon réveil. Il affichait 4h 30 du matin. Qui pouvait bien être déjà debout à cette heure-là ? J’hésitais à descendre, toujours étreinte par l’angoisse de mon rêve qui persistait comme un arrière-goût dans ma bouche, comme un frisson glacé sur ma peau. Je pris pourtant mon livre de chevet et mon courage à deux mains, puis je me faufilai dans les escaliers. A la quatrième marche, je stoppai net. Un ombre était passée alors que les murmures se faisaient de plus en plus nets et intenses, comme une radio que l’on règle peu à peu sur la bonne fréquence.
-Des manifestants pacifiques Shapour ! L’armée a mitraillé des manifestants PACIFIQUES !
Cette voix, je ne la reconnus pas, mais le nom de Shapour ne m’était pas inconnu. C’était celui de mon père. Intriguée, je glissai le long du mur pour me recroqueviller entre les marches et attendit la suite. Mon père répondit :
-Nous n’avons pas eu le choix. Et puis, ce n’était pas seulement des étudiants mais de fervents opposants au gouvernement, une menace pour le pays tout entier !
La voix de mon père était calme et posée. Confiante.
-Nous ne sommes pas les responsables. Ce sont ces fous d’ayatollah qui les endoctrinent !
Mon frère. Homar. Le fervent défenseur des Américains et de l’ouverture vers l’Occident. Il déteste les prêtres chiites qu’il trouve trop traditionalistes. L’ayatollah Khomeiny revient très souvent dans ses propos, mais pas forcément en bons termes….
Perdue dans mes pensées je faillis ne pas entendre le froissement des vêtements qu’on détend et les adieux murmurés. Je me relevai précipitamment et remontai rapidement les escaliers afin que personne ne soupçonne ma présence. Après avoir rejoint ma chambre, je repensai à la conversation que j’avais surprise ainsi qu’à ma vision. Je ne parvins que difficilement à retrouver le sommeil.
Au matin les détails de l’une et l’autre m’échappaient. Je repris donc mon quotidien d’étudiante iranienne ordinaire. Si petite j’avais eu l’ambition de devenir prophète, pensant que c’était le destin auquel m’avait attaché mon prénom, « Omaya », qui signifie « servante de Dieu » en arabe, j’étudiai aujourd’hui le droit pour devenir avocate.
Un matin des étudiants en théologie firent irruption à la fac, appelant à la grève. Ils expliquèrent que le Shah allait à l’encontre des préceptes du prophète, qu’il s’était laissé aveugler par les occidentaux et qu’il fallait absolument réagir avant que l’Iran ne devienne une pâle copie orientale des États-Unis. En quelques minutes, tout le campus résonnait d’appels à la grève générale. Les allées du campus se remplissaient peu à peu de manifestants. Parmi eux, des femmes, semblables à celles de ma vision, voilées de pied en cape, scandaient le nom de Khomeiny et réclamaient son retour.
Soudain des coups de feu retentirent. Je me précipitai sous un bureau et j’attendis. Dehors la panique grandissait. Les manifestants criaient de peur et de colère mêlée. A force de mitraille, les allées du campus se vidèrent peu à peu. Ceux qui étaient restés dans les bâtiments furent évacués. L’accès au campus fut restreint pour la journée. Je rejoignis un groupe d’étudiantes qui s’était formé un peu plus loin et parmi lesquelles j’avais reconnu ma belle-sœur, Alayna. Elles étaient en pleine discussion :
-C’est honteux ! tout simplement honteux !
-Qu’ils ferment le campus pour une bande d’étudiant tradi’ ? interrompit une autre jeune fille que je ne connaissais pas.
-Non ! qu’ils envoient l’armée pour un groupe d’étudiants qui exprime son opinion ! Le gouvernement veut faire comme en Amérique ? Hé bien qu’il nous donne la même possibilité de nous exprimer !
-Et tu crois que ce sera mieux si Khomeiny revient ? s’insurgea la seconde fille.
Comme je sentais les esprits s’échauffer, je pris Alayna par le bras et la tirai vers moi afin de rentrer chez nous. Sur le chemin elle engagea la discussion.
-Et toi que dis-tu de tout ça ?
-Je n’ai pas d’avis. Je suis trop mal informée répondis-je prudemment.
-Viens avec moi.
Elle m’emmena dans un café où se réunissaient des étudiants, fervents partisans du prophète et de l’ayatollah Khomeiny.
Suite à cet évènement, je décidai de garder un œil sur ma belle-sœur et de jouer son jeu. Durant les semaines qui suivirent, je l’accompagnai dans toutes sortes de grèves et de manifestations qui se multipliaient. Mes nuits étaient elles aussi de plus en plus agitées aussi bien par les cauchemars que par les murmures des réunions nocturnes que tenait de plus en plus régulièrement mon père.
Les tensions grandissaient dans la capitale et j’en étais au cœur vibrant. D’un côté, Alayna continuait de m’emmener aux réunions des révolutionnaires si bien que je connaissais leurs plans. De l’autre j’assistai en cachette à ceux de la police secrète. Bien sûr Alayna n’était pas au courant de cette information, et je me gardai bien de lui dire de peur qu’elle ne me demande de jouer les espionnes ou pire qu’elle tente de les espionner elle-même.
II
Des femmes. Partout des femmes. Non des lionnes. Mais des lionnes dont les yeux se voilent, dont les griffes sont limées, dont les crocs sont élimés. Quel est ce spectacle qui se déroule sous mes yeux ? Elles défilent toutes dans les rues. Où suis-je ? Téhéran. Elles s’avancent, portant des bannières réclamant le retour de l’ayatollah Khomeiny. Puis tout se floute, tout se brouille et grésille, comme à la fin d’une bande d’enregistrement et tout à coup des images réapparaissent. Des femmes. Des lionnes. Encore. Mais cette fois-ci leurs pancartes réclament qu’on rende aux femmes la liberté de porter ou non le voile. Flous, Grésillements. Des femmes, des lionnes, elles se mélangent mais leur pelage est noir, noir de la tête au pied et leurs yeux sont tristes. Les rues de Téhéran ont comme vieilli. Les lionnes pleurent l’une d’entre elles, enfermée parce qu’elle a osé s’opposer au mâle dominant. La lueur d’espoir et de liberté qui brillait dans leurs yeux est morte, assombrie par leur robe. La bulle depuis laquelle j’observe ce spectacle m’étouffe. Je ne peux plus respirer.
Je me réveillai avec une lucidité étrange. Un mauvais pressentiment me collait à la peau, remplaçant la sueur habituelle. Je devais aujourd’hui assister à une réunion exceptionnelle des partisans de Khomeiny où Alayna prendrait la parole en tant que représentante étudiante. Je ne pouvais m’ôter de l’idée que mon rêve était un mauvais présage.
Quelques heures plus tard, je me rendis donc au café où Alayna m’avait si souvent traînée. Elle était déjà montée sur une sorte d’estrade et ses yeux dorés brillaient d’un éclat sauvage. Elle ne parlait plus, elle rugissait, férocement convaincue par ses propos. Son tchador flottait autour d’elle, révélant la fougue des gestes qui rythmaient son discours. Devant elle un groupe de femmes brandissaient des pancartes. Tout à coup le souvenir de mon rêve me frappa. Les ressemblances étaient flagrantes. Alayna était une des lionnes de mon rêve et les femmes avec elle, si vivantes et si convaincues, perdraient vite leurs libertés si je les laissai continuer sur cette voie. Absorbée par ma soudaine prise de conscience je n’avais pas remarqué qu’Alayna était arrivée à la fin de son discours. Elle assurait que Khomeiny serait le garant de la morale musulmane et de la conservation du patrimoine iranien. Or, je savais désormais ce qui allait se passer. Le sens de mon rêve devenait de plus en plus compréhensible : la condition des femmes n’irait pas en s’arrangeant avec Khomeiny au pouvoir. Il fallait que j’intervienne. Tout en moi me criait cette nécessité. J’étais née pour ça. Si je devais être une prophète alors ce serait mon message. Ma mission était d’avertir ces femmes du sort qui les attendait. A mon tour je montai sur l’estrade :
-J’ai fait un rêve ! Je vous voyais, tous ici rassemblés et j’avais peur. J’avais peur et j’étais triste. On vous avait peu à peu volé tous vos droits, toutes vos libertés. Aujourd’hui vous manifestez pour conserver les traditions mais demain, ces traditions appliquées trop rigoureusement vous tueront !
Dans la salle les gens commençaient à comprendre que je ne défendais peut-être pas leur idole ni leur cause. Des huées naissaient et prenaient de l’ampleur à mesure que je parlais.
-Croyez-moi, je l’ai vu ! Ils tueront l’une d’entre nous parce que son voile était mis de travers ! Aujourd’hui vous voulez conserver votre voile mais demain une sœur ira jusqu’à se mettre à nue pour revendiquer la liberté de ne pas le porter ».
Alors que je tentais vainement de les convaincre, je sentais la fièvre me gagner, la chaleur me monter aux joues et le souffle me manquer. La nécessité qui me pressait de les convaincre rendait mes gestes maladroits et frénétiques. En désespoir de cause, j’ôtai mon voile. Mes cheveux, ébouriffés par l’étoffe, s’en échappèrent. D’une main tremblante, alors que ma vue se troublait, comme prise d’une étrange transe, je commençai à retirer mon tchador. J’avais la vague intention de me dénuder afin de leur faire comprendre ce que j’avais vu dans mon rêve, ce que les femmes seraient poussées à faire pour défendre leurs libertés. Cependant, je sentis une main se poser sur la mienne, m’arrêter et me forcer à descendre.
-Es-tu devenue folle ? m’interrompit la voix d’Alayna.
Dans le brouillard qui m’entourait, je discernais le mécontentement général. Je compris que mon message n’était pas passé. Que les gens ne m’avaient pas cru. Comment l’auraient-ils pu ? Je me comportais comme une folle ! Quelle piètre prophète !
Épilogue
Le 8 septembre 1978 marque un tournant dans la révolution iranienne avec le massacre de la place Jaleh, au cœur de Téhéran, où de très nombreux manifestants pacifiques sont abattus par l’armée. Cet événement scelle la perte de légitimité du shah. Le pays entre en grève générale.
En janvier 1979, alors que le shah fuit en Amérique, Khomeiny regagne Téhéran. Un mois plus tard le République Islamique d’Iran est proclamée et les femmes perdent peu à peu leurs libertés à mesure que le régime se radicalise.
En novembre 2025, une jeune femme se dénude devant son université à Téhéran pour s’opposer au port du voile obligatoire. Elle sera internée en hôpital psychiatrique.
