Les femmes dans l’Odyssée, la figure de Pénélope

Les femmes dans l’Odyssée, la figure de Pénélope

Pénélope, figure de pouvoir et de légitimité dans une société qui dysfonctionne

Dans le texte homérique, Pénélope est l’archétype même de la fidélité, figure de résistance, de prudence et d’intelligence. C’est la femme modèle, affligée « d’un deuil sans mesure », celle qui en tous points s’oppose à Clytemnestre, l’épouse scélérate. Mère autant que femme, Pénélope a constamment le souci de son fils Télémaque. Figure exemplaire, apparemment secondaire, face à un Ulysse, vainqueur de cités et de monstres, Pénélope incarne aussi le pouvoir et la légitimité dans une société qui dysfonctionne. Elle est citadelle assiégée qui se replie à l’écart du chaos du monde, de sa violence et de ses déviances. Elle ne cède ni aux avances des multiples prétendants qui la tourmentent, ni elle n’assiste au massacre que commet Ulysse pour reprendre les rênes de son royaume, elle rappelle les traditions à ceux qui la courtisent sans en respecter les usages (XVIII, 275-280). Et lorsque c’est nécessaire, elle incarne la loi rappelant ainsi les règles de l’hospitalité qui sont dues à tous, y compris aux plus humbles (XVIII, 221-225). Elle tisse enfin une toile symbolique qui lui permet de gagner du temps et de différer des noces intolérables. Ionna Papadopoulou-Belmehdi rappelle d’ailleurs dans Le Chant de Pénélope que le tissage est toujours surdéterminé “par la figure d’Athéna, vierge tisserande dont la quenouille, tout comme la lance, exprime l’idée d’une virginité inviolable” (p. 22)

Cependant, le rôle de ce motif constitutif qui a évidemment maille à partir avec la maîtrise du temps puisque chaque nuit nie l’écoulement de chaque jour, est aussi à considérer dans le rapport que Pénélope entretient avec le pouvoir. Il n’est pas anodin que la toile constitue le linceul de Laërte le preux, l’ancien roi d’Ithaque, qui a préféré les marges de la campagne aux salles du palais, absent donc mais encore présent, d’autant plus présent qu’il est constamment question de son linceul interminable. En inscrivant son tissage dans un temps long, Pénélope semble ainsi avoir la possibilité de différer la mort d’une des figures clés du pouvoir à Ithaque. Ce faisant, elle permet aussi à Télémaque de grandir.

En résistant par ce tissage, elle impose également aux prétendants une autre version du schéma que les siens tentent de lui imposer : immobilisant le temps, elle interrompt les flux matériels et régaliens, elle nie la mort, elle fait exister l’absent, les absents. Alors que tous ont renoncé, Pénélope exhibant le vide, par le biais d’une toile funèbre qui n’en finit pas d’exister, rappelle qu’elle est la belle-fille de l’ancien roi, l’épouse d’un homme qui peut revenir et la mère d’un garçon qui peut remplacer son père à la tête d’Ithaque. De fait, le premier échange qui a lieu entre elle et un Télémaque, bien jeune encore et bien téméraire, est celui d’une apparente relégation :

« Rentre plutôt chez toi t’occuper des travaux qui t’incombent,

Le métier à tisser, la quenouille. Parler sera l’affaire des hommes,

surtout de moi, qui détiens le pouvoir dans cette demeure ». (I, 356-357)

[Notre édition de référence est, sauf de rares exceptions, la traduction de Philippe Brunet, éd. du Seuil]

Télémaque n’est pas prêt, il faudra toute l’ingéniosité de sa mère et de son père pour qu’il ne meure pas précocement. Pendant plus de trois années, la toile n’en finit pas de se faire et de se défaire comme les ondulations de la mer qui ont éloigné Ulysse de sa terre et des siens. Alors qu’Ithaque est ravagée par les prétendants qui pillent les récoltes et égorgent « d’innombrables moutons et bœufs cornus marche-torse » (IV, 320), Pénélope est la garante de la lignée et du pouvoir d’Ulysse. Celui-ci le sait bien puisqu’au fond des enfers il demande à l’âme d’Anticléia, sa mère :

« De mon père, et du fils que j’ai laissé sur Ithaque

dis s’ils possèdent mon patrimoine, ou si un autre homme

les détient : Ulysse ne rentrera plus, doit-on dire.

De mon épouse enfin, dis-moi le cœur, dis-moi l’âme :

Est-elle auprès de mon fils, gardant sa maison de main ferme » (XI, 174-178)

En reine affligée, mais déterminée, Pénélope a gardé « au creux de sa paume robuste » la belle clé d’airain qui conduit à la « dernière » chambre où se trouvent les trésors d’Ulysse. L’intimité de Pénélope ne peut se conquérir, elle procède d’une série d’emboîtements secrets et ordonnés. Son intimité est celle d’une reine qui franchit les seuils à elle seule réservés, qui gravit des escaliers, une échelle pour accéder aux coffres bien rangés qui contiennent des étoffes précieuses et l’arc qui permettra à Ulysse de reconquérir Ithaque. L’intimité de Pénélope est enfin celle du lit symbolique, axis mundi, autour duquel Ulysse érigea leur chambre, du lit bâti dans une souche d’olivier que nul jamais ne pourrait déplacer, emblème de la permanence et de la stabilité qui caractérisent les époques heureuses, figure de la racine, de l’ancre vers laquelle ne cesse de tendre Ulysse ballotté « sur le dos immense de l’onde ».

La Pénélope d’Homère incarne donc la rectitude et l’ordre qui siéent à une reine, elle surnage malgré le désordre du monde et offre une figure de femme providentielle, aux antipodes d’Hélène, la mal inspirée, qui suscita dix années de terrible guerre. Rien d’étonnant dès lors à ce que la discrète reine d’Ithaque soit au terme de l’Odyssée célébrée par le texte et les dieux :

« Pénélope, qui sut garder souvenance d’Ulysse,

Son époux ! jamais ne pourra s’éteindre la gloire

de sa vertu ; les dieux immortels feront un poème,

charme des hommes mortels, à Pénélope la sage » (XXIV, 195-198)


Texte rédigé à l’occasion de la 6e édition du Prix de l’AFPEAH en 2024.
Tatiana Antolini-Dumas

NB: Vous trouverez l’ensemble de la synthèse rédigée par Annabelle Presa, Nathalie Cullell et Tatiana Antolini-Dumas en cliquant sur le lien suivant :
Synthèse consacrée à Pénélope (Prix de l’AFPEAH 2024)

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