Prométhée-moi

Prométhée-moi

Le Prix de l’AFPEAH 2022 (niveau Lycée) a été décerné à Balthazar LAVARINI

« Promettez-vous, en votre âme et conscience, de répondre sincèrement, sans aucun artifice de la parole et de l’esprit, et au nom du peu de foi qu’il vous reste en Jésus-Christ, notre Sauveur, aux questions de la très grande et de la très sainte Inquisition espagnole ? » Oui… Il croit bien que cela avait commencé ainsi.

Combien de temps s’était écoulé depuis cet instant fatal, où il avait été jeté dans ce trou sale et froid qui n’avait jamais reçu la lumière du jour ? Le temps existait-il seulement ? Difficile d’y répondre, lorsqu’attaché dans l’obscurité la plus complète, il ne sentait que son sang pulsant dans son corps et n’entendait que sa respiration emplissant les ténèbres de son va-et-vient angoissant, car à force d’être seul on en vient à être effrayé par soi-même. Le monstre dans la solitude, c’est nous, en avait-il conclu. Il avait été arrêté la nuit de son arrivée à Valladolid, par des soldats cuirassés de noir et marqués d’une croix blanche. On ne le sortait depuis de sa cellule souterraine que pour le soumettre à la Question, sans pour autant qu’aucune question ne lui fut jamais posée. C’était, il s’en doutait, pour le préparer à la venue des inquisiteurs. 

Ce fut dans cette torpeur atemporelle, que vint soudain à lui le bruit. Celui des pas sur la dalle qui se pressent en foule et celui, plus méconnaissable, des riches robes froissées qui sonnent, comme le bruissement d’un vol d’effraies dans la nuit. Les portes s’ouvrirent avec fracas, libérant le prisonnier de l’ombre impénétrable, en l’aveuglant de l’éclat du feu. Il baissa la tête, tandis qu’entrèrent dans la cellule six hommes, dont trois portaient l’habit pourpre. A la lumière des torches, il ne pouvait s’empêcher de contempler la lente spirale, que formait ce liquide épais, qui glissait dans le caniveau central. Il comprit que c’était son sang qui s’écoulait doucement, lorsqu’une voix tonna : « In nomine Domini, amen. » Il releva son visage à mesure que signait devant lui, une main dévote chargée de pierreries. Cette main terrible était celle du confesseur de la reine d’Espagne, brûleur de sorcières et cousin du pape, le Grand Inquisiteur Zeus. Le vénérable, aux traits aussi acérés que le bec d’une buse, plissa son étoffe et s’assit à une table, rejoint par deux juges sacerdotaux. Le procès, si seulement ce terme pouvait être employé, débuta. 

« Frère Prométhée. Pauvre pécheur… Toi qui fus hier le plus sage des ecclésiastiques, te voilà aujourd’hui traître à ton Eglise. Hérétique. » L’inquisiteur susurrait d’un ton lancinant chacun des mots qu’il avait finement choisis et dont il tirait une évidente jouissance, de cette jouissance qu’éprouve celui qui, un beau jour, trouve sous la semelle de son sabot, l’homme qu’il a toujours jalousé. Le juge appuyait son discours d’un sourire carnassier. « Sais-tu des crimes que l’on t’accuse ? – Non. » Voilà depuis longtemps qu’il n’avait pas entendu le son de sa propre voix et ce « Non » caverneux, tenant du râle, l’avait effrayé. « Mendax, menteur ! En l’hiver de l’an de grâce 14**, tu trompas sournoisement avec les paysans séditieux les collecteurs de la dîme. » Il se souvint de la famine, cette année-là, qui dévorait à grandes bouchées les visages émaciés des vieillards et les corps décharnés des enfants. Son monastère surplombait leur village de glaise, au fond de la vallée sèche et jaune, brûlée par l’ardent soleil. Lorsqu’il descendit avec les moines récolter l’impôt, il fut ému jusqu’aux larmes par la misère de ces gens, qui ne possédaient rien et à qui on demandait tout. Les clercs voulurent les dernières bêtes des paysans et ordonnèrent qu’on les fît égorger toutes, prévenant qu’ils viendraient au soir réclamer leur part due, en plus de la moitié des récoltes d’orge et d’escourgeon, si maigres en cette année-là. Profitant d’un court répit, le moine resté seul au village, souffla aux désespérés une brillante idée. Il s’agissait de dissimuler les bonnes chairs du bétail sacrifié, sous d’épaisses peaux puantes, et de cacher, sous une couche de graisse appétissante, les carcasses répugnantes. Les collecteurs de la dîme, prélevant l’impôt en nature, choisirent la mauvaise part et furent trompés de la plus simple des manières. Le prisonnier sourit. « Pire que cela, reprit la voix entêtante, tu fis lecture publique de manuscrits interdits aux profanes. Tu as perverti leurs esprits simples par des textes qu’ils ne pouvaient comprendre. Pater noster, libera eos a malo. Que notre Seigneur guide leurs âmes hors des chemins du mal.» Il vit alors flotter sur l’eau et le sang mêlés du sol glissant de la cellule, le souvenir d’épais volumes de cuir aux belles enluminures et aux grosses taches de cire, qui reposaient dans la sombre bibliothèque du monastère. L’obscurité entravant les esprits des serfs de la vallée, en ce temps-là, lui causait une peine, presque insoutenable. Il était donc venu au village chargé de livres sous les bras et avait lu des extraits, il s’en rappelle encore, de La République de Platon, De rerum natura de Lucrèce et un traité de géométrie d’Hypatie. Dans une fouge extraordinaire, il avait déclamé en latin, traduit en patois et tenté de commenter ces textes devant une foule de villageois. Les étincelles ! Il revoit encore les étincelles s’allumer dans les yeux des femmes, des hommes et des enfants. L’incendie de la connaissance se propageait à une vitesse fulgurante, dévorant dans un brasier éblouissant les petites têtes brunes et blondes comme celles aux tempes grisonnantes. Il sentit la fumée, l’exquise fumée de la réflexion et de l’imagination monter à lui. Le lendemain, grisé, il s’enfuit du cloitre et emmena les manuscrits qu’il avait volés et qu’il lisait à qui voulait bien l’entendre, sur les chemins ou dans les prés. Jusqu’à Valladolid.

Le jugement fut sans appel : il y eut un dernier « In nomine Domini, amen. » avant qu’on ne le traine dans un chariot noir aux longs barreaux de fer. Trois jours de voyage sur des routes cahoteuses. Le regard perçant de l’inquisiteur semblait le suivre partout, il le remarquait dans le pâle reflet de la lune, jusqu’au fond des lacs caligineux.  Au bord des chemins, les arbres semblaient pleurer à l’envers des larmes de boue vers le ciel. Le quatrième jour, le sombre cortège amorça la traversée des Pyrénées, par d’étroits sentiers de pâtres, qu’il aurait dit tracés par le doigt d’un ange, quelque peu ennuyé, du haut de son langoureux nuage. Le cinquième jour, il atteint sa destination. Au fond d’un gris vallon, s’élevait une tour triste, car terriblement solitaire. On l’y jeta, l’enchaina, puis les gardes et le chariot repartirent, pour ne plus jamais revenir. Il n’y avait pas de nourriture, on ne lui en donnerait pas, il ne tiendrait pas une semaine.

 Ironie du sort ou dernière malice de ses juges, il avait été emprisonné au milieu des oiseaux. La vieille muraille de la tour accueillait en effet, à la place de certaines pierres tombées au cours du temps, d’innombrables nids d’hirondelles. Et à l’aube et au crépuscule, lorsque les oiseaux quittaient leur foyer et lorsqu’ils y revenaient, c’était un véritable ballet aérien qui se déroulait autour du prisonnier. Ebloui par ce tourbillon d’ailes et de plumes, assourdi par ces piaillements d’excitation, chantant l’immensité du ciel et la beauté des nuages, il se croyait alors lui-même hirondelle ; jusqu’à ce que le poids de ses chaines ne lui rappelât amèrement sa triste condition d’homme. Jurant de ne plus jamais être trompé ainsi, il se promettait chaque nuit de garder fermés ses yeux le lendemain. Cependant, chaque matin, il les rouvrait, honteux mais heureux, après avoir entendu l’irrésistible appel de ses innocentes tortionnaires.  

Durant des mois, les paysans qui habitaient la vallée grise entendirent, dévalant des montagnes, des cris rauques, qui les glaçant d’effroi, les faisaient s’enfermer chez eux en plein jour. Alors autour du foyer des chaumières, on se contait ces histoires d’ogres et de sorcières, qui là-haut, faisaient bouillir dans leurs immenses chaudrons, les voyageurs imprudents et les enfants insolents. Le prisonnier lui, dans la tour là-haut, survivait à grande peine et sa subsistance n’était assurée que par les quelques hirondelles qu’il réussissait parfois à piéger. Il les pleurait amèrement, mais les mangeait tout de même. Un jour cependant, sentant sa fin venir, n’y tenant plus, il tira de ses dernières forces sur ses chaines, et hurla, comme dans un défi au ciel : « Promettez-moi ! Promettez-moi que ma vie et mon supplice n’auront pas été vains ! Que l’ignorance et le fanatisme dégradant l’esprit de l’homme, laisseront place à des lendemains rayonnant par la connaissance et la bonté humaine. Que la haine et les despotes disparaissent. Que seule règne la curiosité ! Guide suprême, que jureront de suivre, ceux qui viendront après moi. Oh promettez-le moi ! Promettez-moi… » Hélas, les oiseaux furent seuls témoins de ce serment jeté aux quatre vents. 

Bien des années plus tard, les enfants de la vallée, bercés de légendes sur la vieille tour de la montagne, se décidèrent à vérifier les dires de leurs aïeux. Trois d’entre eux, les plus téméraires, escaladèrent la dangereuse paroi. Au sommet, ils découvrirent stupéfaits, un squelette à la blancheur nivéenne et aux entraves de rouille. On raconte depuis que l’un de ces trois enfants, fasciné par ses os, devint médecin, que l’autre frappé par son regard vide, se fit poète, et que le dernier révulsé par ses chaînes, eut la vocation d’homme de droit.   


Professeur référent : Juliette Amorin – Lycée Français Vincent Van Gogh – La Haye – Pays-Bas

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