400 ans en 2022

400 ans en 2022

« Sous ce tombeau gisent Plaute et Térence,
Et cependant, le seul Molière y gît :
Leurs trois talents ne formaient qu’un esprit »

Jean de la Fontaine

Rire avec Molière

Molière a 400 ans aujourd’hui. Des générations d’élèves ont lu et regardé, ébahis, ses pièces. Ébahis, parce qu’ils ont compris à l’occasion que les adultes étaient moins austères qu’ils ne le supposaient, ébahis, parce qu’ils ont découvert que des personnages pouvaient s’adonner à une frénésie de vie, de rire, d’actes improbables accompagnés de jurons, de tintamarre, d’insolences en tous genres.

Le rire chez Molière a un double visage : « Conservateur et chien de garde, [il] sanctionne les déviances : Alceste face à l’idéal mondain, Dandin et Jourdain face à la hiérarchie en place. »

« Libérateur et iconoclaste, il remet en cause l’orthodoxie en faisant dégringoler de leur socle ceux qui se posaient abusivement en modèles (les marquis, Oronte, les Sotenville, le maître de philosophie). Avec les fourberies de serviteurs sans remords et les cérémonies parodiques, il fait surtout voler en éclats l’autorité et le sacré. Magie d’expulsion d’une ‘anormalité’ inacceptable ou magie d’expulsion d’une ‘normalité’ étouffante? […] Molière nous fait rire tour à tour de la déraison et de la raison, avec les sages et avec les fous. »

Jean Émelina, « Les Comiques de Molière », in Littératures Classiques, 38, 2000.

Méprisons la normalité, les conventions et les bienséances ! Nous avons choisi de rire en ce jour avec Molière. « Peste soit de l’avarice et des avaricieux ! »[1] Nous avons choisi de nous remémorer des rythmes et des voix :

« Je l’ai vu, dis-je, de mes propres yeux, vu,
Ce qu’on appelle vu : faut-il vous le rebattre
Aux oreilles cent fois, et crier comme quatre? « [2]

Nous avons choisi de nous remémorer des syncopes et des outrances, des drôleries qui transforment la langue en tourbillon irrévérencieux :

« Le Muphti – Zuinglista?
Les Turcs -Ioc
Le Muphti – Coffita?

Les Turcs –Ioc
(…)Ioc, ioc, ioc. Mahametana ! mahametana? »[3]

Nous avons choisi en ce jour anniversaire de penser à tous les Scapin, les Sganarelle, les Martine, les Don Juan, les Toinette, les Bourgeois gentilhomme, à ces êtres qui ont réussi à faire et à dire ce que leur esprit frondeur, leurs prétentions risibles et insensées leur soufflaient. Nous nous rappelons tous ces personnages qui ont osé emprunter des chemins de traverse pour rêver, aimer ou survivre, célébrer leur foi en la vie et en la fantaisie…

« Parce que les gens de qualité savent tout sans rien avoir appris »[4], en ce jour anniversaire, nous avons choisi de rire avec Molière.


« Molière commença par la farce. (…)

Les personnages de ces pièces sont moins des caractères que des rôles composés pour des acteurs. C’était l’usage : Molière, acteur et auteur tout à la fois, devait commencer par flatter l’usage. Mais, en homme de génie, il met dans ces rôles le plus de l’homme qu’il peut, et c’est assez pour les faire vivre. On rit du rôle, et l’on reconnaît la vigoureuse et naïve ébauche de caractère qui est dessous. »

« Le gros rire est-il donc si à dédaigner ? Heureux le génie à qui il a été donné de l’exciter! heureux le spectateur qui se dilate au théâtre ! Le rire délicat, ce rire de l’esprit, que provoque le ridicule finement exprimé, laisse une arrière-pensée triste et comme un arrière-goût d’amertume ; le gros rire, que ne suit aucune réflexion, réjouit le cœur et fait circuler le sang. C’est une surprise de l’âme enlevée à elle-même; c’est comme une secousse involontaire qui fait tomber pour un moment de nos épaules le poids de la vie. Le gros rire, d’ailleurs, comme le rire délicat, est l’aveu involontaire que nous sommes touchés de quelque vérité. »

« Le second pas de ce géant le mène à la comédie de caractère. C’est un art nouveau : c’est nous qui de spectateurs sommes devenus les personnages. Au lieu de rôles, sous lesquels l’homme perçait, voilà l’homme en déshabillé. »

Histoire de la littérature française par D. Nisard, Paris, 1881

Comment ne pas sourire lorsqu’on ne peut plus rire, lorsqu’on entend les suppliques vaines d’un Pierrot amoureux dont le seul et terrible ridicule est le fait de ne pas être aimé ?



« Vois-tu, Charlotte? Il faut, comme dit l’autre, que je débonde mon cœur. Je t’aime, tu le sais bian, et je sommes pour être mariés ensemble; mais, marguienne, je ne suis point satisfait de toi. […] Jerniguienne ! je veux que tu m’aimes. »

« Je t’achète, sans reproche, des rubans à tous les marciers qui passont; je me romps le cou à t’aller dénicher des marles; je fais jouer pour toi les vielleux quand ce vient ta fête, et tout ça comme si je me frappais la tête contre un mur. Vois-tu, ça n’est ni biau ni honnête de n’aimer pas les gens qui nous aimont ».[5]

La disgrâce est là, déjà, dans ces pauvres mots, un peu niais, un peu maladroits, dans cette langue désarticulée. Elle nous touche, nous cessons de rire ouvertement, nous sourions un peu tristement parce que nous n’avons pas oublié le parterre en ce jour anniversaire, parce qu’au parterre, le public se laisse « prendre aux choses », sans « prévention aveugle, ni complaisance affectée ».[6]

Nous vous remercions pour tout, Monsieur Molière et vous souhaitons un bon anniversaire !


[1] L’Avare, Acte I, sc. 3.

[2] Tartuffe, Acte V, sc. 3.

[3] Le Bourgeois gentilhomme, Acte IV, sc. 11.

[4] Les Précieuses ridicules, sc. 10.

[5] Dom Juan, Acte II, sc.1.

[6] La Critique de l’école des femmes, sc. 6.

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