Cyrius aux mille ruses

Cyrius aux mille ruses

Prix de l’afpeah 2021 (Catégorie collège)
Prix Coup de Coeur de l’afpeah 2021 (Catégorie collège)

Le divin Ulysse se réveilla en sueur et les joues mouillées de larmes. Depuis son arrivée sur l’île de Circé, Morphée lui rendait visite dans son sommeil et introduisait dans son esprit le même songe poignant. Chaque nuit, Ulysse voyait son fils Télémaque tenir la main d’un tout petit enfant. Qui était ce jeune garçon ? Etait-il le frère de Télémaque ? Beaucoup de questions se bousculaient dans son esprit encore endormi lorsqu’il entendit une voix cristalline derrière lui :

« Mon doux Ulysse, le soleil est déjà haut dans le ciel. As-tu suffisamment de repos ? »

L’homme aux mille ruses se retourna vers Circé, la gorge encore serrée de larmes.

« Aujourd’hui est un jour favorable, poursuivit Circé.  Approche-toi pour entendre mes douces paroles. »

Ulysse se redressa lentement sur le lit, saisit sa tunique et s’avança vers le divan où était allongée la divine Circé.

« Parle, dit Ulysse, mais dis-moi des paroles ailées qui me feront oublier ma douce Ithaque.
-Tu vas de nouveau être père car j’attends un enfant… »

            Ulysse resta sans voix tant il avait du mal à s’imaginer le père de cet enfant. Mais il se mit à penser aux songes qu’il faisait depuis plusieurs nuits et il comprit alors que Circé disait la vérité. Le petit garçon qu’il voyait toujours dans ses rêves n’était autre que son prochain fils !

            « Notre fils aura certainement ta ruse et ton habileté, dit Circé.
-Et des pouvoirs magiques comme sa mère, ajouta Ulysse. Je veux que nous lui trouvions un nom céleste digne des plus grands héros. »

Des jours puis des semaines passèrent sans que Circé ni Ulysse ne trouvent le noble nom que porterait leur fils. Mais une nuit de pleine lune leur donna l’inspiration :

« Pourquoi ne porterait-il pas le nom de Sirius ? demanda Ulysse. C’est l’étoile la plus brillante du ciel après le Soleil. Vois comme elle brille ! »

Ulysse tendit son index en direction de l’éblouissante Sirius et entendit Circé s’exclamer :

« Quelle merveilleuse idée ! Alors nous l’appellerons Cyrius avec un « C » et un « Y » car je veux qu’il porte les lettres de chacun de nos noms. »

Ulysse acquiesça avec un large sourire. Il avait hâte d’éduquer ce fils au nom étoilé !

Le jour tant attendu arriva enfin et Cyrius fut accueilli par les applaudissements de tous les fidèles compagnons d’Ulysse. Un fils… quel cadeau des dieux ! Les premières années de Cyrius s’écoulèrent dans la plus grande sérénité car il était entouré de deux parents aimants et instruits. Puis le temps fut venu de l’instruire. Bientôt, Cyrius apprit à reconnaître les blanches étoiles et découvrit l’histoire des plus illustres constellations : Persée, Hercule, Pégase, Cassiopée… Chaque soir, Ulysse lui parlait de ces héros célestes tout en le berçant de sa voix chaude et forte tandis que, la journée, Circé inculquait au nourrisson les premiers fondements de la magie avec une rigueur si grande qu’elle effraya Ulysse. Cyrius allait-il devenir habile, trop habile en sortilèges et en maléfices ?

*

Deux années passèrent. Ce jour-là, Ulysse dormit d’un sommeil léger et se réveilla à l’aube. Une ingénieuse idée germa aussitôt dans son esprit et il profita du sommeil de Circé pour sortir d’un petit coffre un flacon. Malgré l’interdiction, il déboucha la fiole et respira le parfum acidulé qui s’en dégageait.  Si Circé le surprenait à désobéir, il serait transformé en rhinocéros sur-le-champ ! Avant que la divine Circé n’ouvre les yeux, Ulysse introduisit quelques gouttes de la fiole dans le nectar de grenade qu’elle buvait chaque matin. Comme à l’accoutumée, Circé se précipita dès son lever sur ce qu’elle appelait son « élixir de jeunesse ». Mais au lieu de vanter les vertus régénératrices du précieux breuvage, comme à son habitude, elle esquissa un rictus de dégoût.

« Qui a ajouté du fromage de chèvre dans mon élixir ? » s’écria-t-elle.

L’ingénieux Ulysse feignit l’indifférence et haussa les épaules. Maintenant que Circé avait bu, il était trop tard car, lorsqu’elle voulut réprimander ses servantes, sa gorge, brûlante comme un tison, ne lui obéit pas. Malheur ! Elle avait perdu sa voix ! 

« Divine Circé, ma bien-aimée, je t’ai enlevé la parole car je ne veux pas que Cyrius devienne un maître de l’envoûtement. Tes perfides paroles sont parfois cause de si grands malheurs ! Laisse notre fils choisir sa voie. »

Résignée, Circé baissa les yeux et laissa couler des larmes blanches de déception. Pris de pitié, le sage Ulysse lui fit promettre par écrit de ne pas user de magie noire auprès de son fils. Pour le convaincre de sa bonne foi, Circé l’immortelle brûla le livre des maléfices devant lui. C’était la seule condition pour qu’elle retrouvât la confiance de son tendre Ulysse.  

*

Deux autres années passèrent. Chaque nuit, penché sur la nacelle où reposait son fils, Ulysse récitait de sa voix grave et profonde les exploits de la guerre de Troie. Bercé par le son de la voix paternelle, Cyrius sombrait très vite dans les bras du divin Morphée. Le récit des aventures extraordinaires de son père transportait l’enfant dans des rêves héroïques qui lui donnaient envie de manier le glaive, de pêcher au harpon et de naviguer en haute mer. Mais Cyrius avait déjà beaucoup appris grâce à sa vivacité d’esprit. Pour fabriquer des épieux, il avait compris comment trancher les branches des oliviers. Désormais, il savait non seulement reconnaître les baies sauvages mais aussi les poissons de la mer. Bientôt il apprit comment fouler le raisin aux pieds pour en extraire le moût. Mais seuls ses parents avaient le privilège de boire le liquide couleur de sang. Un jour, Ulysse et Circé convoquèrent Cyrius pour le féliciter de ses rapides progrès :

« Cyrius, mon fils bienheureux, nous sommes fiers de toi. Tu deviens un garçon autonome et instruit. »

A force de fréquenter la mer et la forêt, Cyrius était devenu en effet un observateur expérimenté et perspicace. Mais ce que le garçon aimait par-dessus tout, c’étaient les animaux. Le jour où l’ingénieux Ulysse lui inculqua les rudiments de la chasse, Cyrius le bienheureux sentit son cœur trembler. Il suivit son père dans une clairière et grimpa en haut d’un chêne pour observer les proies. Au moment où une biche s’approcha au pied de l’arbre pour avaler quelques glands, Ulysse déplia un long filet qu’il laissa tomber sur le gibier. D’un seul bond, il se roula à terre pour agripper la biche aux abois. Cette saisissante capture terrifia Cyrius qui prit la fuite malgré les appels répétés de son père. Il trouva refuge dans une grotte isolée où il grava sur les parois de l’antre ses premières lettres : « biche ». Il se fit aussitôt la promesse de secourir le gibier traqué et de développer un nouveau don, celui de changer les proies des chasseurs en étoiles.

« Si je demande à ma divine mère, pensa-t-il, elle voudra bien m’apprendre ce charme. Si elle est capable de changer les humains en bêtes, elle saura m’enseigner ce tour. »

Et en effet, Circé lui accorda cette faveur car elle voulait plus que tout rendre son fils heureux. Mais la magicienne, toujours prisonnière du silence, multiplia les recommandations. Avant de le laisser partir, elle traça sur le sable un message de prudence :

« Je t’ai enseigné un enchantement que ton père ne doit pas connaître. La formule que je viens de t’enseigner doit rester confidentielle : personne ne doit l’entendre. 
– Je te le promets, divine mère. »

Ainsi, sous la protection de Diane et des dryades, Cyrius sauva plusieurs proies des flèches et des pièges sans se faire démasquer. C’est ainsi que le ciel compta de plus en plus d’étoiles et que la nuit devint toujours plus brillante.

*

Alors que l’aube aux cheveux bouclés finissait de se lever, Circé prit la route en direction d’une cascade entourée de grands oliviers. C’est là, dans l’eau pure et limpide de la rivière qu’elle avait pris l’habitude de se laver le corps et les cheveux. Mais ce matin-là, au moment de se déshabiller, elle fut surprise par le chant d’un oiseau qui annonçait l’intrusion d’une présence étrangère. Apeurée, elle examina les environs et aperçut derrière elle un homme d’une grande beauté. C’était le fidèle Euryloque, l’un des fidèles compagnons d’Ulysse. Il s’avança timidement vers Circé qui s’empara aussitôt d’un voile léger pour cacher sa nudité. Privée de sa voix, elle ne pouvait crier à l’aide. Alors elle se mit à courir le long de la rive. Mais Euryloque était plus rapide et bientôt il la rattrapa.

« Je ne vous veux pas de mal ! s’écria-t-il. Je veux juste vous avouer les sentiments que je ressens pour vous. Malgré tout le respect que je dois au vaillant Ulysse, je vous aime. »

Circé le fixa longuement dans les yeux et esquissa un sourire gêné. Elle ne put résister à son charme et se laissa embrasser. Euryloque et Circé prirent l’habitude de se retrouver chaque matin à la cascade pour s’y baigner. Bientôt, ils devinrent aussi inséparables que l’huître et la perle. Euryloque apprit à communiquer avec ses yeux et ses mains et Circé se laissa séduire de telle sorte que son amour pour Ulysse s’affaissait comme une butte sableuse.

« Ma divine Circé, il est temps de dire la vérité à Ulysse, lui dit un jour Euryloque. Je ne veux pas continuer à vivre dans le mensonge et la trahison. »

Circé consentit d’un geste de la tête et prit la direction de son palais.

*

Quand elle arriva dans la chambre d’Ulysse, elle l’aperçut plongé dans de noires pensées. L’ombre d’Ithaque planait encore dans son esprit nostalgique. Alors elle le serra dans ses bras et le conduisit au bord de la mer. Sur le sable brûlant, elle traça un long message dans lequel toute la vérité était dévoilée :

« Euryloque et moi nous aimons tendrement depuis des jours et des semaines. Pour toi, mon doux Ulysse, mon affection et ma pitié grandissent. Va, Ulysse. Retourne dans ta douce patrie puisque c’est là que Pénélope et Télémaque t’attendent. C’est là que ton esprit revient sans cesse. »

Assis sur le rivage, Ulysse contemplait l’ardent message sur le sable. Impuissant et découragé, il compta chaque larme que Circé laissait échapper.

« Si je pars, annonça-t-il, je ne reviendrai plus. »

Sa décision prise, il rendit visite au bienheureux Cyrius. Il contemplait avec mélancolie ses yeux rieurs et ses cheveux bouclés qui lui rappelaient Télémaque. Le cœur de l’enfant se brisa lorsque le divin Ulysse lui annonça son départ. Alors ils se firent la promesse de regarder chaque soir l’étoile Syrius pour ne pas s’oublier. La veille du départ, Ulysse offrit à son fils le plus rare des présents : un phénix au plumage rouge et or. Le cœur de Cyrius bondit de joie en découvrant l’oiseau de feu dans sa petite cage dorée. Ulysse la lui tendit en prononçant ces paroles ailées :

            « Prends soin de l’oiseau de feu car il nous permettra de communiquer des SMS, succinctes missives spontanées. Grâce à lui, la distance qui sépare nos deux îles ne sera plus jamais un obstacle. Nous pourrons communiquer autant que nous le voudrons.
-Je veillerai sur lui jusqu’à sa mort. Ne crains rien, affirma Cyrius. »

Au fond de lui, l’enfant se fit la promesse de transformer le phénix en étoile lorsqu’il disparaîtrait. Mais il ne partagea ce secret qu’avec sa mère, l’immortelle Circé, dont les pensées étaient toutes occupées à la cérémonie qui devait l’unir à jamais à Euryloque.

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Ce texte a été écrit par des élèves de 6e : ARCHES Jordan, BAKADDI Lamya, BALAZUC Aron, BEN-AHMED-CLEMENSON Yanis, BLANCHET Milo, BOUDADI Yossra, CHELGOUM Meriem, CLAUDE Maïlie, DELOBEL Ylian, EL MASSOUDI Adam, ELBIZI Inaya, FERRANTE Joseph, GAVALDA Jade, HERBET Lou, ISNARD Paolo, KABA-POFIRIO Taïna, LAMENDIN Basile, LE MOIGN-AVALOS Jules, MARZOUK Camélia, MOHAMED Camélia, SAILHAN Kylian, SAUVAGE Mai-LI.

Professeur référent : Justine Christen.
Collège Gérard Philippe, Cogolin, France.


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Justine Christen, leur professeur, nous a donné un aperçu du déroulement du projet :

La participation au concours de nouvelle a été décidée après la lecture de LOdyssée. La rencontre entre Ulysse et Circé a stimulé l’imagination des élèves parce qu’elle convoque les thèmes de la métamorphose et de la magie, très présents dans les contes et dans leur univers culturel. Au total, ce projet d’écriture s’est écoulé sur sept séances d’une heure. Les élèves ont pris beaucoup de plaisir à exercer leur imagination et à partager leurs idées.

Les élèves ont suivi plusieurs étapes pour rédiger la nouvelle :

1/ Dans un premier temps, ils devaient rédiger un canevas à la maison. La consigne était de prêter d’autres aventures à Circé en gardant en tête les caractéristiques du mythe.

2/ Une fois les canevas rassemblés, les élèves ont lu à haute voix leur production écrite et ont choisi le plus convaincant.

3/ A partir du canevas initial, écrit au tableau, les élèves ont introduit quelques péripéties anachroniques de façon à insister sur l’aspect intemporel du mythe.

4/ En salle informatique, les binômes d’élèves ont pris en charge une étape du récit.

5/ Après la correction, j’ai procédé à l’assemblage des étapes.

6/ En classe, les élèves ont relu une dernière fois à voix haute la production finale. Après quelques ajustements, la nouvelle a été envoyée.

7/ Les élèves ont illustré et exposé leur production finale au CDI.

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