Prix de l’AFPEAH 2026 (Lycée)

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“Ténébreuse en ut mineur”,
une nouvelle écrite par
Julie Pelon

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Professeur référent : Eric Ballet
Lycée Français Vincent Van Gogh – La Haye – Pays-Bas

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Enfant, il ne savait pas compter jusqu’à vingt.

Les premiers chiffres se succédaient pourtant avec assurance, arrondissant sa petite bouche pulpeuse.

Le quatorze, tant attendu, se promenait avec délice entre ses dents blanches qui savouraient le chiffre, idéogramme de son besoin de vivre, poursuivant avec fierté la lignée.

Mais le quinze commençait à le faire hésiter, tandis que son nez se fronçait davantage.

Bégayant, le seize franchissait ses lèvres serrées avec peine, avant de brutalement s’éteindre, dès la syllabe expulsée.

Le dix-sept fermait définitivement son visage livide et il préférait invariablement passer à la suite avec empressement, impatient d’en finir.

Le dix-huit, lui, signait son arrêt de mort, et l’enfant, hagard, baissait ses yeux éteints tandis que sa couronne, trop lourde pour sa tête enfantine, basculait et finissait par l’entraîner dans sa chute.

L’arrivée de Couperin à la cour n’avait pas surpris tant la renommée familiale était établie. L’amitié entre les deux Grands, l’un à la tête d’un royaume, l’autre au faîte de la musique, naquit tellement naturellement que le roi passa bientôt tous ses moments privés en sa compagnie, souvent dans la première antichambre, où Couperin jouait pour lui.

Y trônait en effet un clavecin richement décoré face à l’une des grandes fenêtres donnant sur les jardins, en harmonie avec l’agencement somptueux de la pièce.

Sur le couvercle, on pouvait admirer un paysage boisé où la lumière semblait esquisser le corps d’une femme à la beauté saisissante : Cassandre. Embrasée par les chauds rayons, elle avait les yeux levés vers le ciel et les mains en prière. Bien au-delà du feuillage, une lueur ardente ne cessait de croître et dévorait l’horizon. Sur les courbes voluptueuses du châssis, décoré d’une longue arabesque de lys dorés à la feuille d’or, la peinture s’écaillait cependant par endroits, de sorte que la flore perdant sa teinte, paraissait pourrir aux pieds de l’instrument, altérant sa splendeur lors des journées nuageuses.

« Jouez-moi donc l’une de vos compositions afin que mes oreilles se reposent avant de retrouver le tumulte de la cour.
– Non.
– Plaît-il ? réagit aussitôt le roi, interloqué.
– Non.
– Nous vous prions de nous exécuter un morceau, répéta froidement Louis à présent piqué au vif.
– Je vous assure qu’il n’en sera rien, » rétorqua Couperin.

Fulminant, le roi se dressa dans la pièce brusquement assombrie, et atteignit Couperin, l’invitant à se reculer pour admettre sa légitimité.

Le claveciniste ne bougea pas, redressa le menton et fit face.

« Aujourd’hui, non.
– Le choix ne vous appartient pas ! Vous semblez oublier à qui vous parlez !
– Justement, riposta Couperin, je n’oublie rien. Ce que j’ai à dire aujourd’hui ne s’écoute pas, mais s’entend. »

Fatigué de cette mascarade, le roi fit alors volte-face, retrouva son sourire, de cour, affable et légèrement désinvolte.

« En ce cas, il est fort probable que cette porte vous soit close demain, et ce à jamais. »

Puis, sans plus se préoccuper du musicien, Louis XIV sortit, tandis que les dernières lueurs du jour enflammaient un soleil sur le point de se coucher.

Presque aussitôt, la mélodie s’éleva, puissante, envoûtante.

Louis décelait bien sa singularité, sans la comprendre toutefois. Lente, grave, elle ne cherchait pas à plaire. Elle avançait, implacable, comme une marche que rien n’arrête.

Dans le couloir, il s’immobilisa, frissonnant d’horreur. Il était convaincu qu’il ne pouvait pas partir, qu’il se trouvait en pleine nuit, une nuit noire, opaque où les cauchemars dominent l’obscurité.

Il se rapprocha lentement de la porte, colla son oreille au bois et écouta, bien malgré lui. Le son l’engourdissait. Tout en lui vibrait, tandis que le rythme pointé laissait place à un jeu de contretemps de la main gauche, l’enfonçant toujours plus vers les ténèbres.

Louis n’avait à présent plus conscience qu’il ne s’agissait que de Couperin, qu’il ne s’agissait que d’un clavecin.

Le tempo se jouait de lui, dansait entre les silhouettes du temps. Pour la première fois, il se sentait menacé mais ne savait pas par quoi. Il ne voyait rien venir et sentait que la lutte serait vaine. Pour la première fois, il avait peur que les cauchemars l’engloutissent.

Couperin éleva alors la voix de l’autre côté la porte :

« Il s’agit d’un hymne à votre disparition, à celle de votre succession, à celle de la monarchie, votre Majesté ! Je l’ai nommé La Ténébreuse. »

Alors que Louis poussait doucement la porte, hypnotisé par la mélodie, Couperin joua la dernière mesure, jusqu’à l’ultime note, qui vibra bien longtemps après que la touche se fut relevée.

Louis s’effondra, le dos collé à la porte et reprit son souffle avec difficulté.

Couperin s’avança vers le visage pâle et s’abaissa délicatement à son chevet. Puis, il passa son bras autour de ses épaules, avança ses lèvres tout près de l’oreille royale, et, comme pour le consoler, il lui chuchota des propos sibyllins :

« Jours après jours, le soleil s’efface toujours, laissant place à la lune et à une myriade d’étoiles.Nuits après nuits, elles-mêmes s’évanouissent à l’aube et laissent toujours place au soleil et à un ciel cotonneux émergeant du sommeil. »

Louis tremblait. Couperin baissa d’une octave, sa voix n’était plus qu’un murmure.

« Cette fois-ci, la nuit sera épaisse, sans une once de clarté, et peut-être sans espoir d’un nouvel horizon lumineux, diapré de lys. »

Il acheva, sa voix était presque inaudible à présent.

« Le renouveau viendra Sire. Que vous le vouliez ou non, tout soleil décline… Même ceux que l’on croit éternels. Ne vous méprenez pas cependant. Il ne s’agit pas d’une menace, mais d’un passage. »

Il se releva.

« Maintenant, la musique s’est tue. Libre à vous de l’avoir entendue. »

Le lendemain, alors que le soleil pointait tout juste derrière les jardins, Couperin fut convoqué.

Face à la fenêtre ensoleillée qui jetait des ombres sur le clavecin, Louis XIV était assis, auréolé de lumière.

Les minutes s’étiraient, sans qu’il ne daigne desserrer les lèvres. Personne ne bougeait. Le clavecin paraissait ne plus attendre de mains virtuoses sur ses touches de nacre et d’ébène et s’était lui aussi muré dans le silence…

« Non ! Non, nous ne céderons pas plus à vos chants de sirène qu’à vos belles paroles doucereuses, Monsieur. ».

Et comme Couperin, interdit, ne bougeait pas : « Merci, vous pouvez désormais disposer. »

Dans les yeux du musicien brilla une lueur de désespoir, mêlée de compassion.

« Sire, avec tout le respect que je vous dois, je pense que vous ne saisissez pas les dangers qui vous surplombent. J’ai maintes et maintes fois tenté de… »

Louis XIV lui coupa la parole : « Nous pensions pouvoir compter sur vous mais nous nous sommes manifestement fourvoyés. Nous vous ordonnons maintenant d’arrêter de jouer les Cassandre et de nous laisser gouverner comme nous l’entendons ! »

Couperin se dirigea alors vers la porte, attristé : « Je vous témoigne une fervente estime, Sire. Rien ne dure parce qu’on le veut. Les règnes passent comme les siècles… »

Couperin délaissa son poste et il devint beaucoup moins fréquent de le croiser au palais ; en compagnie du roi, uniquement lors de réceptions cordiales où leurs dialogues, empreints de la fausseté de la cour, n’allumaient plus aucune étincelle dans leurs yeux.

Reclus, il se concentrait désormais sur son rôle de maître de clavecin.

En 1713, il publia son premier recueil de pièces qui fit beaucoup de bruit à Paris.

Louis en connaissait déjà beaucoup…

—-

Louis XIV poursuivit son règne difficilement.

Les hivers rudes aboutirent à une famine. De nombreux héritiers moururent.

Ses oreilles ne profitaient plus qu’occasionnellement du clavecin et il était d’autant plus rare qu’on jouât personnellement pour lui.

Son état empirait. Des attaques insupportables à la cheville le tenait longtemps immobilisé dans sa chambre, dans le silence.

Couperin le savait, mais n’était plus là pour les lui faire oublier…

A la fin du mois d’août 1715, Louis demanda l’amputation mais ses médecins, au vu de la progression de la maladie, lui firent comprendre qu’elle serait inutile.

Sur son lit de mort, il tendait l’oreille. Dans ses délires, il entendait souvent la mélodie qui l’avait jadis tant bouleversée. La Ténébreuse allait finalement l’envahir. La nuit était maintenant trop épaisse pour que le soleil puisse à nouveau percer.

Il le savait, ce jour-là, sous les mains de Couperin, la musique s’était faite message plutôt que divertissement et il n’avait pas su, pas voulu, faire la différence.

Le 31, à demi-conscient, il manda Couperin avec insistance.

Ils étaient seuls, plongés dans un silence qu’aucun n’osait briser.

« Jouez-moi donc quelque chose, hésita finalement la voix rauque et faible du roi.
– Comptez-moi la mesure, je vous prie, souffla Couperin, soulagé.
– Vous continuez à vouloir me donner des ordres ? » répondit-il avec un demi-sourire, sans toutefois en prendre ombrage puisqu’il s’exécuta, reconnaissant d’entendre à nouveau cette voix.

« Un, deux, trois, quatre… » Le rythme était régulier, assuré soudainement.

Mais le roi ne s’arrêta pas. Comme débarrassé d’un poids, il comptait sans réfléchir, semblait inarrêtable.

Assis au clavecin, Couperin n’osait l’interrompre.

« Quatorze, quinze, seize, dix-sept, dix-huit, di… »

Brusquement blafard, Louis, bouche ouverte, demeura muet.

 Pris de panique, il chercha à descendre de son lit mais sa jambe l’en empêcha. Il cherchait ses mots, agité, une lueur de terreur extrême dans ses yeux exorbités.

Couperin regarda son roi avec pitié. Il le recoucha, caressa longuement ses cheveux et parvint à le calmer.

Louis, les yeux rivés sur le claveciniste, haletait.

« N’ayez plus peur, Sire. Je compterai pour vous. »

Alors, Couperin reprit la litanie de chiffres.

Louis lui jeta un dernier regard qui contenait toute la reconnaissance, tous les mots tus. Puis, rassuré de ce qui suivrait, il ferma les yeux. Enfin, sa respiration s’apaisa.

Le lendemain, alors que le soleil réveillait en silence les jardins, Louis le Grand, le quatorzième de sa dynastie, s’éteignit, comme une bougie vacillante s’évanouissant pour laisser place au sommeil.

Dans la pièce, le clavecin demeura ouvert, muet. La peinture écaillée semblait s’être encore ternie, comme si la lumière refusait définitivement de s’y attarder.

François Couperin le Grand, le dernier claveciniste de sa dynastie, continua ses publications mais savait que le temps cherchait désormais d’autres mains. Le timbre du clavecin semblait déjà trop sautillant et l’on réclamait des instruments, tel le pianoforte, capables de faire naître la douceur ou de rugir d’un même geste.

La Ténébreuse retentit encore les années qui suivirent. On en admira la gravité, la sombre lenteur, l’architecture implacable. Mais le sens mystérieux de ces paroles resta dans l’ombre…

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