Lire le temps avec les Anciens

Lire le temps avec les Anciens

Cécilia Suzzoni
(Conférence donnée lors du Colloque de l’AFPEAH du 12 octobre 2019)

Je souhaiterais d’abord dire un mot pour éclairer le libellé que j’ai proposé pour cette intervention : « Lire le temps avec les Anciens ».
Les Anciens constituent le corpus linguistique et littéraire – dans son acception la plus large – de ce fonds humaniste, gréco-latin, qui a irrigué le champ du savoir culturel, d’hier à aujourd’hui. Une innutrition nourrie de la verticalité, de la profondeur insufflées par l’autorité du temps ; quant à la métaphore « Lire le temps », je l’emprunte à un critique littéraire que j’aime beaucoup : Michel Picard, qui a écrit deux très beaux essais sur la lecture, La lecture comme jeu, et Lire le temps (1986 et 1989, Éditions de Minuit).

Dans ce deuxième essai Michel Picard dégage dans le processus de lecture différentes formes de mémoires et de temporalités mises en jeu :

1- Le temps de la lecture, bien sûr, ce que le lecteur donne de son temps, et de son corps d’ailleurs, pendant qu’il lit.


2- Un temps plus fantasmé mis en mouvement par la lecture, à l’œuvre dans les lectures d’enfance bien sûr, – si souvent évoquées dans les récits d’enfance-, mais également dans les lectures d’adultes, par le biais en particulier des processus d’identification : toute lecture, de roman surtout, est autobiographique (« la naissance du héros est toujours un peu notre anniversaire » plaide joliment Michel Picard ) ; lecture plus passive, qui peut être dégagée des lois du logos et des catégories de l’espace-temps, une expérience donc de détemporalisation ( le sujet – lecteur, dit Barthes, dans cette modalité de lecture, « est tout entier déporté sous le registre de l’Imaginaire » ; il a volontiers accès au temps primitif, celui des mythes, « du temps que les bêtes parlaient » , comme dit le fabuliste;

et enfin une 3ème temporalité, et c’est de celle-ci dont il sera question, étant entendu qu’elle n’exclut évidemment pas les deux précédentes (ces trois formes de temporalités sont poreuses) : un temps plus intellectualisé, spécifique d’une lecture plus avertie, lecture littéraire, lecture armée des outils herméneutiques, outillage lexical, outillage intertextuel, qui permettent justement non seulement de franchir l’écart temporel qui nous sépare des œuvres des Anciens, mais davantage encore, qui nous permettent de déchiffrer ces oeuvres en profondeur, de s’en nourrir, d’en nourrir son présent, autrement dit de ramener à la vie des siècles de littérature morte, de faire que « ces livres morts nous rendent vivants » (nous y reviendrons en conclusion). Il y a toujours une opération de nekuia (Homère), de decensus in inferos (Virgile), c’est-à-dire de descente aux Enfers dans ce mode de lecture, où la dialectique temporelle lointain/près nous oblige à nous réapproprier ce temps culturel, à en faire, en le réinventant, d’aussi loin qu’il vienne, « une arme chargée de futur » ( Gabriel Celaya parlant de la poésie).

Je dirai enfin un mot sur les humanités numériques, introduites à l’école : car ce qui est en danger, avec les nouveaux modes de lecture, ce n’est pas le contenu en soi des humanités : jamais nous n’avons autant emmagasiné, archivé, saturé nos bibliothèques désormais en forme d’écrans plats, mais nous archivons plus que nous ne lisons, et surtout sont fragilisées les conditions d’un cheminement dans le temps long, sans lequel il ne saurait y avoir de bonne lecture humaniste, de lecture de « haut sens « , pour le dire avec les mots de Rabelais.

1-Lire, c’est se souvenir, et l’on se souvient d’abord dans la langue

Charles Péguy note dans Clio : « Une lecture bien faite commence par le lexique : elle y séjourne et y revient toujours ; chaque mot en lui porte une temporalité, le palimpseste de chaque emploi précédent ».

Lire donc, c’est-à-dire, réactiver la mémoire des mots.

Rappelons d’abord la riche polysémie du mot « lire » à partir de son sémantisme latin :


1- Lire/cueillir, rassembler, réunir des significations pour faire surgir l’unité du sens
2- Lire/relier : enrouler : la métaphore du fil, du fil d’Ariane du sens ; lire est un acte, celui de relier, qui mobilise la vigilance, l’intelligence du lecteur
3- Enlever, voler ( origine du mot sacrilège : l’acte qui consiste à voler des objet dans un temple) : c’est-à-dire, métaphoriquement, forcer le sens du texte
4- Lire : élire, choisir, juger, trancher dans le tissu du texte, pour en rendre compte. Toute lecture d’une certaine manière est de parti pris. Si, comme le plaide Pierre Judet de La Combe, dans son dernier essai, L’avenir des Anciens. Oser lire les Grecs et les Latins, les cours de langues anciennes sont des cours qui auscultent tout particulièrement les langues, c’est justement parce qu’elles exploitent au mieux cette polysémie. Le texte revêt chaque fois un sens différent, qui n’élimine pas le sens précédent.

Réactiver la mémoire des mots oblige à aller plus loin qu’un déchiffrage horizontal : « plus vous regardez un mot de près, plus il vous regarde de loin », disait Karl Kraus, empruntant cette remarque à Walter Benjamin. Ce qu’on peut alors appeler la force éclairante de l’étymologie, dans le processus de lecture repose sur une définition neuve, audacieuse, de l’étymologie : laquelle ne délivre pas un sens gravé, inaltérable, mais le trajet du sens maintenu dans le temps : lire, c’est alors refaire le voyage du mot, accidenté dans le temps ; rien ne se perd dans la langue disait Saussure, et le sens nouveau ne met pas un terme au sens ancien. Autrement dit, si « le sens d’un mot résulte de la totalité de ses emplois », c’est une temporalité feuilletée que met en branle la lecture. Les mots sont des mots augmentés par la force et l’autorité du temps, à rebours du versant monosémique, binaire, horizontal de la langue de communication.

C’est ce qui faisait dire à Michel Serres, que le professeur, comme le poète, gardien du mémorable, est un puisatier, celui qui fait remonter les mots à la surface. Et plus la langue mise en jeu dans le processus est écrite, soutenue, moins elle est celle qu’on parle tous les jours, plus elle diffère de cette

« langue de transaction commerciale » que Chateaubriand dans la Conclusion de ses Mémoires d’outre-tombe prophétisait comme un cauchemar, plus elle implique du temps, plus elle en consomme, plus elle met en jeu, en tension une pluralité de temps, c’est-à-dire la capacité de relier scène du passé et scène du présent.


Lire Baudelaire, par exemple – poète « latin » s’il en est, ce qui, aux dires de Julien Gracq, fait de lui « la voix la plus mûre, la plus âgée de la poésie française » -, ouvre sur une véritable dramaturgie temporelle, qui fait se télescoper tous les temps ; comme dans son poème Le cygne :
« Andromaque , je pense à vous (…). Je pense à la négresse amaigrie et phtisique (…) Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs ».
C’est cela lire le temps avec les anciens : faire se rencontrer le mythe antique, le plus lointain, la veuve d’Andromaque, et la modernité parisienne, celle d’un Paris en plein chantier, où déambule la silhouette tragique, en deuil elle aussi, de la migrante, exilée . On le voit, il ne s’agit pas de fétichisme étymologique, non plus que de corseter la langue et donc la lecture dans un usage vieilli ; bien au contraire : c’est lire au présent.

On pourrait, bien sûr, prendre des exemples plus contemporains ; par exemple la façon dont Christian Prigent, dans Demain je meurs… évoque ses souvenirs d’adolescent dans un exercice de trivialisation et de contre-idéalisation de la lecture de la première Églogue des Bucoliques de Virgile, où la figure du berger virgilien Tityre est joyeusement bousculée dans le paradigme Titi/Toto/Tata… ; souvenir tout à la fois parodique et attendri.

Lire le temps, c’est dès lors en lisant, se remémorer sa langue à l’aune de son matériau historique : être sensible à l’appel de tous les signes du texte, de tous les langages qui le traversent et qui forment comme le moiré des phrases ( leur patine, disait Proust) : phrases gorgées de temps, comme celles de Chateaubriand, qui dialogue sans cesse avec le corpus gréco-latin ; Cette lecture dès lors oblige à déchiffrer tout le palimpseste de la mémoire humaniste (voir son dialogue avec l’hirondelle de l’ode antique, dans le 4ème Livre des Mémoires) ; ou encore, la fable de La Fontaine, véritable état verbalisé du monde ; ou encore l’écriture aujourd’hui de Pierre Guyotat, qui peut dire « quand j’écris j’ai toute la langue française avec moi dans l’oreille ».

Lire le temps avec les Anciens, c’est dès lors lire des phrases qui ne sont jamais orphelines du passé.

Un dernier exemple de cette lecture mémorielle qui réactive le feuilletage géologique de la langue français, est donné par Michel Foucault dans son très beau commentaire de la traduction de l’Énéide de Virgile par Klossowski : « Le retour soudain de nos mots aux « sites » virgiliens fait franchir à la langue française, en un mouvement de retour, toutes les configurations qui ont été les siennes. En lisant la traduction de Klossovski, on traverse des dispositions de phrases, des emplacements de mots qui ont été ceux de Montaigne, de Ronsard, du Roman de la Rose, de La Chanson de Roland (…), le long destin de la langue française » ( Dits et Écrits, I, 1994).

-Lire le temps avec les Anciens, si l’on continue d’évoquer cette importance de l’outillage lexical dans l’acte de lecture, c’est aussi ressaisir l’épopée de la langue politique dans le temps, car tout notre vocabulaire politique est antique : les Modernes ont adopté la langue politique des Grecs et des Romains. Dans un article récent intitulé « Le latin, langue latine du politique », l’historienne Claudia Moatti souligne la capacité d’inclusion, le caractère général du discours des Anciens alors même que ce passé antique est hétérogène à notre présent : d’où l’impression, malgré la distance, de la proximité intellectuelle, esthétique ou politique avec les Anciens : impossible avec eux d’être dans le temps court, et en même temps nous héritons d’eux, dans la langue et dans les textes, via d’incessantes relectures, les formidables débats qu’ils ont initiés, et qui continuent d’être au cœur de notre modernité ; il ne s’agit pas seulement de l’ADN basique, comme le dit le linguiste Alain Rey, du cerveau occidental, qui fait que nous continuons à « parler latin » quand je dis « j’aime, j’ai faim, j’ai froid » ; également quand je décline les trois mots du pacte républicain : Liberté/ Égalité/ Fraternité.

Ou quand je lis la phrase : « Le président de la République a fait de l’éducation la priorité de son quinquennat » : pas un mot qui ne soit la transcription d’un mot latin…

Même plongée dans le temps avec la langue philosophique, initialement la langue grecque, traduite par Cicéron en latin, dont nous héritons en français ; nous héritons des Grecs toute la chaîne des concepts, le code de la logique grecque ; car les Grecs nous ont laissé en héritage ce que le philosophe Patrice Loraux dans Le tempo de la pensée désigne comme « le ralenti à la faveur duquel la pensée devient philosophie ». J’insiste sur ce mot « ralenti » où l’on rejoint la belle définition donnée par Nietzsche à l’acte de lecture : une rumination…

2-Lire le temps avec les Anciens, c’est aussi renouer avec une double scène de l’écriture, une scène politique, une scène littéraire, une genèse qui nous installe au cœur de la lecture littéraire, que l’on a pu définir comme l’activité principielle de la littérature (ne pas oublier que le concept même de littérature, dont l’invention est récente, est inséparable des exercices, gloses commentaires des œuvres antiques). D’où, d’ailleurs, l’importance de l’institution littéraire, qui procède à une sécrétion sélective – dans le temps long – des œuvres appelées à devenir le canon scolaire.

Pourquoi la lecture des Anciens est-elle un formidable outil d’émancipation critique et de résistance politique ? Parce que l’écriture et donc la lecture dans la Grèce ancienne s’est avérée un acte qui lie liberté et démocratie. Pour démontrer que savoir lire est un droit démocratique, je propose un petit détour par le législateur-poète, Solon ( 640/558 ), celui qui a arraché sa patrie à la tyrannie, libéré les pauvres de l’esclavage dont les menaçait la politique des Eupatrides, les aristocrates. Le premier, il a imposé l’importance de la loi écrite, et donc, à lire, en a fait un legendum. L’écriture, qui devient une activité majeure entre 650 et 450 au centre de la vie sociale, ne le devient pas seulement comme un outil de pouvoir aux mains des seuls scribes, comme dans les théocraties. Solon, le législateur- poète écrit les lois – egrapsa thestous, dit le célèbre fragment 36 – en vers qui peuvent être chantés, récités, mais confiés à l’écriture publique. Dès lors l’impact législatif de l’écrit impose son efficacité dans l’espace politique : les textes de lois, documents, archives sont désormais gravés sur des stèles, de pierre ou de bois dans les endroits les plus en vue et dans les lieux les plus exposés et peints en couleurs vives pour être lisibles par le plus grand nombre. Les orateurs politiques se réfèrent souvent à cette « mise en archives » des documents sous le regard de la cité et de ses magistrats. Devant la pierre écrite, les citoyens sont égaux en droits et la souveraineté du peuple s’enracine dans la nature écrite et publique de la loi. La construction de l’État de droit se fait donc autour de l’écrit : la loi écrite, lue, devient le symbole de l’État-cité. Bien sûr, cela ne suffit pas pour rendre efficace la démocratie : voir les discours de Démosthène où il fait la leçon aux Athéniens- une leçon qui nous regarde aujourd’hui-, leur disant que le bon fonctionnement de la démocratie dépend de la vigilance avec laquelle « vous défendez les lois que vous avez votées ».

La lecture proprement littéraire : le commerce avec les grandes œuvres du passé, les Classiques dont le commentaire a produit, initié ce qu’on a appelé plus tardivement la littérature.
Que se passerait-il si nous cessions de lire les Classiques, d’être connectés avec cette mémoire collective, délivrée par les poètes, écrivains, moralistes, dont Marc Fumaroli rappelle qu’ « ils détiennent le patrimoine symbolique sur lequel la langue française est gagée » –ou si nous les censurons parce que leur langue a vieilli ou qu’ils ne sont pas politiquement corrects ? C’est toute une mémoire culturelle, un réservoir de références communes qui s’effondre, tant la littérature gréco-latine a secrété, nourri nos littératures européennes ; voir la remarque de George Steiner : « notre siècle est celui qui depuis la Renaissance est le plus pénétré de mythes classiques, et ce sont les modernes qui en sont le plus pénétrés, si bien qu’avec l’effacement de l’ancien, c’est le moderne qui entre au musée ! ». C’est que la littérature se souvient d’elle-même dans chacune des fables qu’elle élabore et diffuse.

Si l’on cesse de lire Virgile, ou d’autres classiques de cette portée, nous perdons progressivement tout contact non seulement avec le monde romain mais aussi avec tout ce qui est arrivé après, c’est-à-dire avec toutes les créations qui se sont nourries de Virgile ; si nous perdons Virgile nous perdons Dante, et aussi le Virgile du 19ème siècle, Chateaubriand, et ainsi de suite jusqu’à une longue chaine qui arrive jusqu’à nous.

Mais pour que la lecture des Anciens ne tourne pas à la célébration, à l’embaumement ou à la restauration de façade : il est bon de sortir d’une vision par trop académique, qui ne souligne pas suffisamment la capacité de ces grands textes à répondre aux questions que nous leur posons au présent, hic et nunc, nous, gens de maintenant.

Les lectures de Baudelaire, de Chateaubriand, de Montaigne nous plongent dans le temps, sans jamais nous faire oublier la scène du présent (Barthes parlait de « la double longueur d’ondes de la parole de Chateaubriand ») : parce que ces auteurs offrent un modèle de lecture des Anciens plastique, mobile, toujours à même à la fois d’incorporer et de transgresser les commentaires qui ont enrichi mais aussi obscurci le texte au fil du temps. On ne lit, pas plus qu’on n’écrit, tout seul : intertextualité, allusions, réécriture, beaucoup de « prothèses » savantes entrent en compte dans la lecture du connaisseur, du professeur ou de l’étudiant ; mais il faut toujours favoriser les modes de lectures libres, dégagées des impératifs scolaires trop routiniers, des lectures qui invitent à se réapproprier dans le temps de la lecture, de notre lecture, le temps originel de la création, ce qu’il supposait de force, d’élan, de courage : « Paroles ains de vent mais de chair et d’os : elles signifient plus qu’elles ne disent », pour reprendre la belle définition de Montaigne dans le chapitre V du Livre III de ses Essais « Sur des vers de Virgile ».

Une bonne façon d’y parvenir est de lire le texte à haute voix : en somme il faut un devenir voix du texte : sa vocalisation insuffle de la vie au texte, lui prête notre temps, notre souffle : apprendre par cœur un texte – le lire plusieurs fois- c’est s’incorporer son temps. Il faut bien sûr tenir compte de cette chaine de lecteurs qui se sont succédé dans le temps : parcourir l’édition de Sophocle que Racine a eue entre les mains, avec les passages soulignés, annotés en marge, c’est mesurer avec émotion la participation pleine d’empathie de sa lecture ; mais Sophocle attend d’autres lecteurs, il n’en a pas pas fini ! Elles sont toujours très précieuses les remarques de Proust dans Sur la lecture – anciennement Préface à Sésame et les lys, de Ruskin – Il souligne la prédilection des grands esprits pour les ouvrages anciens : ceux – là-mêmes, dit-il, qui parurent à leurs contemporains les plus « romantiques », les plus modernes, ne lisaient guère que les Classiques ; dans la conversation de Hugo, quand il parle de ses lectures, ce sont les noms de Molière, Horace, Ovide qui reviennent le plus souvent ; et réciproquement les classiques n’ont pas de meilleurs commentateurs que les « romantiques » : seuls en effet les romantiques savent lire les classiques parce qu’ils les lisent comme ils ont été écrits, romantiquement » (Pensons aujourd’hui à Homère revivifié par la lecture de Judet de la Combe, Ovide par la nouvelle traduction en prose de Marie Cosnay). Une nouvelle traduction donne un coup de fouet à la lecture : Les Épigrammes de Martial recyclées par Prigent offrent des courts circuits jubilatoires dans la lecture : rumeur et papotage du temps ancien viennent s’accoler à l’air du temps d’aujourd’hui. C’est qu’un grand texte n’est jamais vieux : ce qui vieillit ce sont les discours sur, les traductions. On ne rompt pas avec un grand texte, mais avec sa dernière traduction, son dernier commentaire ; l’architecture primitive, elle, reste offerte au recommencement de la lecture et de l’interprétation ( voir l’article fondateur de Heinz Wismann dans le numéro 279-280 de la revue « Critique » de 1970), « Le métier de philologue ».

En rappelant que « le temps à venir est lui-même préfiguré dans le texte » : il restituait du même coup à l’œuvre une singularité, une fraîcheur qui avaient été progressivement dévitalisées par « des héritiers façonnés, et paresseusement hypnotisés par le legs ». Ainsi de la belle et récente traduction des Géorgiques par Frédéric Boyer : un poème de la terre qui porte en lui, comme une secrète et tragique préfiguration tout notre souci- cura– de la terre. Une lecture qui fait surgir dans un fécond télescopage temporel un Virgile au futur qui nous précède…Lire Virgile au futur…Ce mode de lecture devient alors conducteur du désir d’écrire ; la lecture se fait productrice d’écriture ( Barthes, Le bruissement de la langue). Dans tous les cas et même quand il s’agit des livres « qu’il faut avoir lus » la lecture doit rester dans le meilleur des cas une aventure pénétrée de désir.

Je voudrais donner pour finir deux formidables exemples d’un usage urgent, résistant, des lectures des Anciens ; des exemples de lectures qui ont été un formidable viatique pour les malheurs présents ; des lectures dont les traces, les vestiges, sous la forme de textes appris par cœur et remémorés, redessinent le paysage humain, à un moment où s’est éclipsée la parole humaine, où l’homme n’a plus d’autre possibilité de résister, si ce n’est dans la langue : elles ont en commun la figure d’Ulysse, ce berger de l’humain, qui veut arracher ses camarades à leur ensauvagement.
Le premier exemple est de Robert Antelme, dans L’espèce humaine : il s’agit du moment où les détenus du camp de concentration, à l’instigation d’un camarade, à bout de force pourtant, improvisent une petite soirée poétique. Francis récite le poème de Du Bellay : Heureux qui comme Ulysse… ; une récitation qui dit tout à la fois la fragilité et la ténacité de la mémoire, la capacité de la lecture de vaincre, ne fût-ce qu’un moment, l’affreuse résignation du vaincu : « Tous souriaient ».
Le deuxième exemple est tiré du 1e chapitre, « Le chant d’Ulysse » figurant dans Si c’est un homme de Primo Levi ( titre qui est d’ailleurs une réminiscence d’un vers de Dante –Considerate se questo è un uomo). Il s’agit du 26ème chant de l’Enfer de Dante : Primo Levi reconstitue péniblement mais avec ferveur ce chant pour son camarade de corvée, le Pikolo ; il arrive à ce passage : « Considérez votre semence : // Vous ne fûtes pas faits pour vivre comme des bêtes // Mais pour suivre vertu et connaissance » ; et viennent alors ces mots du narrateur : « ouvre grand tes oreilles et ton esprit : j’ai besoin que tu comprennes » ; et il enchaîne « Et c’est comme si moi aussi j’entendais ces paroles pour la première fois : comme une sonnerie de trompette, comme la voix de Dieu ». Le défi magnifique, en forme de leçon de lecture, est là : lire, comme si c’était la première fois….

3- Lire le temps avec les Anciens : un fécond contrepoint aux humanités numériques, dont la responsabilité incombe au système scolaire qui en fait grand cas

(Je me permets de revenir sur certaines remarques développées dans mon article La transmission au défi du numérique ( Revue Esprit, septembre 2018 )

Que faire pour entretenir au sein de la Net Génération la convoitise d’un mode de lecture rationnel et ambitieux à même de relier, de « coudre » dirait Michel Serres le plus ancien au nouveau ; autrement dit comment préserver modèle de lecture qui en même temps qu’il se saisit des chances offertes par le numérique pourrait, devrait laisser toute sa place au livre, « cet outil parfait » disait Umberto Eco, et à la culture écrite, du long temps, dont il a été et reste le véhicule ?

Adoucir, civiliser l’opposition livre imprimé/livre numérique, lecture sur écran/lecture sur imprimé ; pour ce faire, privilégier toutes les expériences numériques susceptibles de recomposer l’épaisseur temporelle du livre imprimé. Associer, l’apprentissage de la lecture numérique, comme nous y invite le grand historien du livre, Roger Chartier, à ce qui a été la longue histoire du livre, ces Archives de l’Humanité : « Comprendre et maîtriser la révolution électronique dépend de sa correcte inscription dans une histoire de la longue durée ». Pour ce faire, montrer les différentes phases qui depuis l’invention de l’écriture ont scandé le processus sans doute inachevé d’externalisation du savoir, avec le passage du manuscrit au codex, puis du codex à l’imprimé, afin de faire mieux comprendre la solution de continuité avec la révolution numérique, soit le passage de la matérialité du livre à l’immatérialité des textes sans lieu propre ; mais le constat aussi que les écrans d’aujourd’hui restent des écrans d’écrits : « ils accueillent autre chose, mais en même temps transmettent, multiplient la culture de l’écrit, et donc celle de la lecture ». Si l’on veut avec le numérique viser haut et juste, il faut habituer les élèves à un va et vient, progressivement de en plus ambitieux entre hier et aujourd’hui.

« Un des grands enjeux de l’avenir sera la possibilité ou non de la textualité digitale à surmonter la tendance à la fragmentation qui caractérise à la fois le support électronique et les modes de lecture qu’il propose ». Si l’on veut conjurer les risques de dissémination, de fragmentation, dont on perçoit bien qu’ils sont liés à l’écran –surface, il est urgent, en même temps que de développer en ligne des contenus de résistance à toutes les formes de dérive, de favoriser dans la transmission tout ce qui fait lien, tout ce qui relie, tout ce qui fait sens.
Julien Gracq s’inquiétait déjà des formes que revêtait le savoir chez « les demi-cultivés (ou demi-barbares) de l’ère audiovisuelle (…). L’esprit de leur possesseur fait penser à une cartographie du relief qui, disposant d’un assez grand nombre de points cotés, n’aurait aucune notion de la manière de les joindre par des courbes de niveau ». Or, le langage de la littérature est par excellence un objet- mémoire : inscrit dans le temps, à tous les bouts du temps, il échappe au piège de la linéarité – passé, présent, futur- C’est peut-être une chance que la révolution numérique nous arrive dans un régime temporel inédit, celui d’une postmodernité, désormais, on peut l’espérer, délivrée de « cette emphase de la différence » et de la rupture qui agaçait tant Paul Ricoeur. La coprésence de temporalités hétérogènes est le meilleur garde-fou pour affronter et accueillir le présent, armé de tous les mots du passé, de toutes les traces des anciens. Un bagage pour une lecture à même de faire entendre « tous les bruits que la langue fait avec le temps » ( Christian Prigent)

Conclusion

Il s’agit donc d’oeuvrer pour assurer les conditions d’une lecture qui ne laisse pas à la surface du temps, qui ne se limite pas à du consumérisme mémoriel. Lisons cet extrait d’une lettre de Machiavel que rappelle Patrick Boucheron dans son court essai : Au banquet des Savoirs : Éloge de la transmission . Il s’agit d’ une lettre adressée le 10 décembre 1513 par Machiavel à son ami Francesco Vettori ; exilé par le retour au pouvoir des Médicis, le futur auteur du Prince, s’est retiré à Florence, à la campagne ; il vient de raconter une de ses journées, faite d’activités diverses : loisirs, discussions, jeux avec les paysans du coin ; mais le soir venu , voici ce qu’il dit ( p . 76 de l’essai de P. Boucheron, Presses universitaires de Bordeaux 2015)

« Le soir venu, je retourne chez moi et j’entre dans mon cabinet ; sur le seuil, j’enlève mes vêtements quotidiens, couverts de boue et tout crottés, et je revêts des habits dignes de la cour d’un roi ou d’un pape ; et vêtu comme il se doit, j’entre dans les antiques cours des Anciens, où, reçu par eux avec amour, je me repais de ce mets qui solum est mien et pour lequel je naquis ; et là je n’ai pas honte de parler avec eux et de leur demander les raisons de leurs actes ; et eux par humanité, ils me répondent ; et pendant quatre heures de temps, je ne ressens aucun ennui, j’oublie leur tracas, je ne crains pas la pauvreté, la mort ne m’effraie pas : je me transporte tout entier en eux ».

Soulignant avec quelles déférence et dévotion Machiavel entre dans ces livres anciens, Patrick Boucheron conclut, et je lui emprunte sa conclusion :

« A la compagnie des hommes de son temps, Machiavel ne peut s’empêcher d’adjoindre celle des amis invisibles. Ceux qui, depuis l’hiver figé des livres, répondent « dans leur humanité » aux questions dont on les presse. Car il faut se donner de la peine, un peu, pour accéder à cet horizon disponible du passé qu’on nomme antiquitas. Lecture solennelle, comme une liturgie ou comme une danse. Comme une renaissance surtout. Ils sont morts et nous rendent vivants».

Cécilia Suzzoni

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