Qu’est-ce que lire ? -3 « Legere ripam »

Qu’est-ce que lire ? -3 « Legere ripam »

Chaque lecture me crée et me constitue.

La lecture est un processus dynamique qui engage le lecteur et le recrée/ récrée selon les mots de Cervantes dans Les Nouvelles exemplaires. Il n’y a là rien de mécanique, rien d’automatique, car toute lecture est un acte profondément individuel dans la mesure où elle est filtrée par le prisme de notre sensibilité, de notre personnalité, de notre rapport au temps et à la culture. Nous ne cherchons d’ailleurs pas les mêmes choses dans un livre.

On le sait, le verbe « lire » s’apparente selon son étymologie à l’idée d’une cueillette, d’une récolte qui répondrait finalement aux attentes de chaque individu. « Legere » en latin renvoie aussi bien à la lecture qu’à la récolte des noix « legere nuces ».

Le verbe renvoie également à la navigation en bord de rivage « legere ripam, terram » (voguer le long du rivage, de la terre) [Voir Ossude, Flores latinæ locutionis, Paris, 1629] . Par le livre, nous entrevoyons de nouvelles terres. Libres à nous de retenir tel ou tel élément du paysage, d’ancrer notre navire ou de poursuivre notre voyage.

A la fois récolte et voyage donc, aventure individuelle, la lecture nous transforme et nous rend chaque fois plus riches, même si l’on accomplit plusieurs fois la même traversée. Il est possible en effet de reprendre le même livre, parce qu’en réalité chaque voyage est différent, différent parce que tributaire de notre évolution, de nos désirs et de nos inquiétudes, de ce que nous sommes devenus, de ce que le monde, autour de nous, est devenu. Notre récolte diffère donc chaque fois de la précédente. Ainsi, en des périodes sombres, chaque lecture, ancienne ou effective, nous donne la force de résister à l’absurdité, aux jugements à l’emporte-pièce, à la violence de la haine.


« Nous ne retournons jamais au même livre ni à la même page parce que, sous la lumière changeante, nous nous transformons et le livre se transforme, et nos souvenirs s’éclaircissent, deviennent obscurs et s’éclaircissent à nouveau, et nous ne savons jamais exactement ni ce que nous apprenons et oublions, ni ce que nous retenons. Ce qui est certain, c’est que la lecture, qui permet à tant de voix d’échapper au passé, les sauvegarde parfois pour un lointain avenir, où il se peut que nous en fassions un usage courageux et inattendu. »

Alberto Manguel, Une Histoire de la lecture

Illustration : Andor Züllich von Züllborn – Capodistria an der Adria

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