Cassandre 2026 – Résultats du Prix de l’AFPEAH

Cassandre 2026 – Résultats du Prix de l’AFPEAH

« Puisqu’un souffle fatal m’entraîne et me dévore,
J’irai prophétiser dans la nuit sans aurore ;
A défaut des vivants, les ombres m’en croiront ! »
Leconte de Lisle, Les Erinnyes (1884)

Nous avons l’immense plaisir de féliciter les brillants lauréats de la 8e édition du Prix de l’AFPEAH :

Le Prix de l’AFPEAH – Niveau Lycée (Jury adultes) est décerné
à Julie Pelon pour “Ténébreuse en ut mineur”

Le Prix de l’AFPEAH – Niveau Collège (Jury adultes) est décerné
à Jamal Wadoux pour “Le Silence des portes closes”


Le Prix Coup de cœur de l’AFPEAH -Niveau Lycée (Jury de lycéens) est décerné
à Joseph Martin,
Jayson 
Laroche et Justine 
Charrondiere pour «La Chute des lionnes de Téhéran »

Le Prix Coup de cœur de l’AFPEAH – Niveau collège (Jury de collégiens) est décerné à
à
Anaëlle Bony Virait, 
Elio Gourinel
, Jules Negly, 
Pierre Raguet
 et Antoine Rosenrib pour “Cassandre et les Ides de Mars”


Présentation de l’édition 2026 

Il est des noms qui résonnent plus que d’autres dans la mémoire de collégiens et lycéens. Parmi les figures de la geste troyenne, moins connue qu’Hélène, Pâris et Achille, Cassandre doit beaucoup au recueil Les Amours de Cassandre et à la confusion entretenue par Ronsard entre sa muse florentine Cassandre Salviati, « beauté qui sagement affole », et sa référence antique, la princesse troyenne. 

Après Pénélope à la parole tissée de l’édition 2024, Cassandre à la parole désavouée est la figure retenue par la 8ème édition du Prix de l’AFPEAH. Plusieurs centaines de collégiens et de lycéens ont en effet réinventé Cassandre et envoyé des textes composés individuellement ou par groupes. Les participants viennent cette année de 10 pays différents : l’Angleterre, l’Autriche, la Belgique, le Congo-Brazzaville, la France, l’Espagne, les Etats-Unis, les Philippines et la Suisse. Un nombre croissant d’élèves s’est prêté à l’exercice et nous nous en réjouissons. Nombre d’entre eux n’ont pas le français comme langue maternelle, certains concourent pour la deuxième ou troisième fois. 
Si nous félicitons une fois encore l’ensemble des candidats qui ont participé, nous remercions une fois encore les professeurs qui les ont accompagnés dans cette aventure littéraire. Malheureusement, tous les textes ne peuvent être récompensés. Nous devons choisir en prêtant attention à toutes les qualités des récits. L’inventivité, la beauté de l’écriture, la pertinence de la réécriture font partie des critères de sélection… La synthèse que nous avons rédigée vous donnera un aperçu de la créativité des élèves ayant participé à la 8e édition de notre Prix littéraire.

PRIX DE L’AFPEAH (Jury adultes)
Le Mythe

« L’excès de mes malheurs m’élève au-dessus de toute crainte. Je ne fléchis les dieux par aucune prière, et quand ils voudraient m’accabler de plus de maux, ils ne le pourraient pas. » (Agamemnon, Sénèque)

Héroïne tragique par excellence, Cassandre est un personnage dissonant, voire subversif. Fille de Priam et d’Hécube, sœur d’Hector et de Pâris, aimée d’Apollon et d’Agamemnon, connaissant le passé et le futur, portant la parole du dieu oraculaire qui vit le jour sur un îlot désert, elle fait partie de ces figures que la mythologie ne se résigne pas à cantonner dans une dialectique claire. Avec Cassandre, la ligne de partage qui délimite le divin de l’humain se révèle en effet inopérante car si la fille de Priam appartient au monde des hommes, elle est aussi celle par laquelle un dieu s’exprime.

Vierge ou épouse

La place de ce personnage complexe est bien celle de l’entre-deux. Princesse troyenne, compagne du vainqueur d’Ilion, elle se situe de fait entre deux mondes : entre Troie et l’Argolide. Vierge d’Apollon, «affranchie des lois de l’hymen »1, elle est promise à Othryonée ainsi qu’Homère le précise dans l’Iliade, ou fiancée à Corèbe selon Virgile. Elle est également celle qui suscite le désir violent et sacrilège d’Ajax le Locrien2 alors qu’elle s’est réfugiée dans le temple d’Athéna. Captive d’Agamemnon, voire mère de ses enfants3 dans certaines versions du mythe, elle entretient une relation ambivalente avec le « lion généreux »4 au point que certaines versions du mythe suggèrent qu’elle s’éprend de son bourreau. « La tendre amante qui partageait son lit », « odieuse captive, qui fut l’épouse de son vainqueur et la maîtresse d’un prince adultère », provoque dès lors l’ire de Clytemnestre dans l’Agamemnon de Sénèque.

Le sacré

Rattachée au fils de Létô qui singularise sa destinée, Cassandre est très tôt confrontée au sacré. Anticlide d’Athènes dont l’œuvre ne subsiste que par fragments raconte un épisode fondateur qui associe la princesse troyenne à l’un des sanctuaires d’Apollon dès son plus jeune âge : « Alors que les enfants avaient grandi, on dit qu’Hélénos et Cassandre jouèrent et s’endormirent dans le temple d’Apollon Thymbraios. Parce qu’ils étaient saouls, [leurs parents] les oublièrent là. Quand ils revinrent au temple, ils découvrirent que des serpents avaient nettoyé les oreilles des enfants avec leur langue. La chose semblant impossible, les femmes crièrent et les serpents s’enfuirent dans le laurier qui poussait là, laissant aux enfants le don de divination en se retirant»5

Plus tard, la très belle Cassandre éveille le désir d’Apollon. Apollodore raconte qu’« Apollon, voulant jouir de Cassandre, lui promit de lui enseigner l’art de la divination ». Il ajoute : « Lorsqu’elle l’eut appris, elle refusa de se rendre à ses désirs, et Apollon, pour se venger, lui ôta le don de persuader.» Elle fait donc l’objet d’un don et d’une révocation partielle de ce don. Parce qu’elle est châtiée, cette Pythie, « célèbre pour ses oracles »6 ne sera donc pas crue alors même qu’Apollon parle par sa voix. A Troie, elle assiste impuissante à l’accomplissement du destin… Discréditée par cette révocation, ce personnage féminin a pourtant fragilisé la suprématie d’Apollon. En déjouant son omniscience aveuglée par le désir, elle s’est en effet, imposée comme une figure subversive, apte à tromper le dieu terrifiant dont les pas font trembler les dieux : « Je promis, mais je trompai Loxias » dit-elle dans l’Agamemnon d’Eschyle.

La prophétesse

Jouant les oiseaux de mauvais augure en prédisant le rôle joué par Pâris ou la machination d’Ulysse, Cassandre est perçue d’abord comme une figure déviante chez les siens, un personnage discordant qu’il convient d’occulter, de faire taire : « Quel fruit pouvons-nous retirer de tes prophéties ? Elles sont vaines, et les murs sacrés d’Ilion en sont profanés. Abandonne-toi, si tu le veux, au désespoir, mais laisse-nous les danses, les festins et les chansons » s’exclame Priam dans La Prise de Troie de Tryphiodore. Ce faisant, elle apparaît comme un personnage en proie à une violence surhumaine : « Cassandre, agitée par l’esprit prophétique, et ne pouvant plus demeurer renfermée dans son appartement, avait brisé la porte, et courait au dehors  […] conduite par son délire, elle errait çà et là. Souvent dans les accès de son désespoir elle s’arrachait les cheveux, et, déchirant sa poitrine, elle jetait des cris effroyables » (Ibid.). Oubliant les usages inhérents à son rang, en proie à une fureur incomprise, elle est donc ostracisée au nom de la survie d’une collectivité qui refuse les avertissements délétères.
 
Son personnage fait ensuite l’objet d’une réévaluation. En effet, en raison du désastre qui a anéanti Troie et les siens, Cassandre s’impose comme une prophétesse justement inspirée. Son pouvoir surnaturel clairement identifié désormais inquiète ou la distingue favorablement des autres mortels. Ainsi Clytemnestre reconnaît d’abord en elle la prophétesse d’Apollon : « voici la foule plaintive des Troyennes qui s’avance, les cheveux épars. A leur tête marche fièrement la prêtresse inspirée d’Apollon, le laurier prophétique à la main » 7. Elle « a vu la ruine de sa patrie » se méfie Clytemnestre. Après la chute de Troie, il apparaît indiscutable aux yeux de ses semblables que Cassandre, inspirée par « l’esprit prophétique »8 porte le sacré en elle. Elle est marquée par les « transports dont un dieu l’agite » explique Hécube dans la pièce d’Euripide. Alors qu’elle est déchue la « prophétesse » qui a séduit Agamemnon conserve les prérogatives du dieu : « Tout esclave qu’elle est, un dieu l’inspire encore » note le chœur dans l’Agamemnon d’Eschyle.

L’incandescente

Dès lors, se pose la question de sa légitimité. Digne d’Apollon Phoibos, « l’Éclatant », Cassandre aux «cheveux d’or »9 est comme le dieu qui l’habite un personnage incandescent. Si l’étymologie de son nom demeure incertaine, Calvert Watkins propose toutefois de le rapprocher de la racine proto-indo-européenne *(s)kand-  qui signifie « briller », faisant de la prophétesse, « celle qui brille » ou « celle qui resplendit »10 . De fait, la flamme n’est jamais très loin de sa trajectoire : de l’incendie de Troie aux feux qui annoncent d’île en île et de sommet en sommet la victoire des Grecs11 jusqu’à sa première apparition dans Les Troyennes.
« Mais que vois-je ? que signifie l’éclat de ces torches qui brillent dans la tente ? Les Troyennes désespérées, prêtes à partir pour Argos, voudraient-elles incendier leur asile, et se dérober à la servitude en livrant leurs corps aux flammes ? » s’écrie Talthybius dans la pièce d’Euripide. L’inquiétude du héraut d’Agamemnon est ici infondée car trop peu reliée à la dimension sacrée de Cassandre. En effet, dans la pièce d’Euripide, elle apparaît en proie au délire, telle la Pythie de l’époque impériale, prophétesse porteuse de feu, dont on trouve trace dans des inscriptions anciennes : « Faites place ! Attention ! Je porte la torche sacrée, je l’agite ; voyez j’éclaire ce temple de sa lumière ». La « ménade insensée », ainsi qualifiée par Talthybius prédit alors son avenir funeste et la chute de la maison d’Atrée. Dans l’Agamemnon d’Eschyle, c’est également sous le signe du feu qu’elle invoque Apollon, rappelle les meurtres perpétrés par Atrée, et annonce sa mort à venir ainsi que celle d’Agamemnon. « Quel feu me dévore ! O ciel ! O Apollon, dieu destructeur des loups, triste Cassandre ! »

En un combat douteux

Permettant au sacré de s’incarner, Cassandre ne se départit pourtant du monde des hommes auquel elle appartient, elle existe dans et par ce paradoxe, c’est un personnage traversé par des forces antagonistes. Dans la pièce d’Eschyle, elle se défait de sa robe prophétique alors qu’elle est sur le point d’être égorgée. Sénèque la dépeint en train de s’arracher les bandelettes sacrées, il décrit par le prisme du chœur la transe et les débats qui l’agitent :

« La prêtresse d’Apollon s’est tout à coup interrompue; la pâleur est sur ses joues, et un tremblement convulsif agite tout son corps. Les bandelettes sacrées se dressent sur sa tête, et sa molle chevelure se hérisse. Des murmures étouffés résonnent dans son sein haletant : sa vue se trouble, on voit ses yeux tantôt se retourner comme pour s’enfoncer dans leur orbite, tantôt demeurer fixes et tendus. Voici qu’elle lève sa tête plus haut que de coutume, et marche d’un air imposant ; elle veut ouvrir sa bouche qui se refuse à parler; maintenant les paroles vont sortir de ses lèvres, le dieu qui l’inspire a vaincu sa résistance. » (Agamemnon, Sénèque)

Cassandre lutte encore pour rejeter cette altérité qui la déroute et la dépossède d’elle-même : « Quelle fureur nouvelle me transporte? […] Laisse-moi, dieu des oracles, je ne t’appartiens plus. Eteins ces flammes qui s’allument dans mon sein : à quoi bon ces transports furieux, à quoi bon cet enthousiasme qui m’égare ? »  La prophétie advient cependant malgré sa résistance, Cassandre ne peut s’abstraire de l’influence d’Apollon, il fait partie d’elle.

Indicible

Plus encore que la Cassandre de Sénèque, l’Alexandra [autre désignation de Cassandre dans l’Antiquité] de Lycophron, est aliénée et marginalisée, soumise à la claustration et en proie au délire delphique. Le poème de Lycophron jugé obscur dès l’Antiquité mime le sacré, ses méandres et son opacité, car Cassandre / Alexandra raconte « ces longues calamités dans un langage inspiré que les hommes n’avaient point encore entendu, et qu’ils pourront à peine comprendre. Ce n’est plus une mortelle, c’est Apollon même qui parle par sa voix ; non pas cet Apollon qui chantait les vers faciles qu’Homère écrivait ; c’est l’Apollon des trépieds, le dieu qui dictait à ses prophètes des paroles inintelligibles, et que l’obscurité de ses réponses, que les tortueuses ambiguïtés de ses oracles avaient fait surnommer Loxias.»12

« La jeune prophétesse n’a plus avec le calme d’autrefois ouvert ses lèvres harmonieuses ; mais elle lançait des paroles confuses, incessantes, et de sa bouche qui mâchait du laurier sortait une voix fatidique qui rappelait celle du sombre Sphinx. Vous allez entendre, prince, ce que j’ai conservé dans ma pensée et ma mémoire ; et, usant de votre sagacité, c’est à vous de suivre la trace obscure des énigmes, et de trouver par quelle voie directe une marche savante conduit à la vérité qui est dans l’ombre. Pour moi, ayant détaché la corde du stade, j’entre dans le récit des discours prophétiquement ténébreux », explique dans ce même texte le gardien de Cassandre à Priam.

Le personnage féminin se situe donc aux frontières de l’intelligible, là où les textes peuvent cultiver l’obscurité et le mystère du sacré, dans cet entre-deux qui réclame un lecteur éclairé, prêt à « suivre la trace obscure des énigmes ». Elle se situe aux frontières de l’indicible lorsqu’elle visualise et annonce sa propre mort : égorgée, ou tuée par la hache de Clytemnestre ou lorsqu’enfin elle demeure la dépositaire de la terrible cruauté des hommes : « Voyez-vous ces enfants assis dans les demeures, semblables aux apparitions des songes ? Ce sont des enfants égorgés par leurs parents. Ils apparaissent, tenant à pleines mains leur chair dévorée, leurs intestins, leurs entrailles, misérable nourriture dont un père a pris sa part ! »13

« Un furieux me vengera » (Agamemnon, Sénèque)

Véronique Léonard et Philippe Mesnard attirent très justement notre attention sur le fait que Cassandre n’est pas le simple porte-voix d’Apollon. Avec ce personnage féminin s’impose « une autre voix que celle des vainqueurs ». «[V]isionnaire du désastre, [elle] incarne dans son corps même l’effondrement et la défaite. »14 Cependant, dans le même temps, Cassandre l’ambivalente, qui fut impuissante à protéger les siens, est celle qui précipitera la chute des Atrides. Clytemnestre en a l’intuition : « elle a vu la ruine de sa patrie et ne saura obéir au frein, avant de l’avoir couvert d’une écume sanglante »15. Par elle, s’accomplira en effet la vengeance : « Je viendrai victorieuse après avoir détruit la maison des Atrides, auteurs de notre ruine »16. « La vengeance accomplie, la prophétesse troyenne rejoindra ‘triomphante’ sa famille aux Enfers ne laissant aucun doute sur l’identité des vainqueurs véritables »17.


Cassandre aux multiples visages

“Elle est princesse, elle est pythie, elle est prêtresse,
Elle est esclave. Étrange et lugubre détresse !
Elle vient sur un char, étant fille de roi.
Le peuple qui regarde aller, pâles d’effroi,
Les prisonniers pieds nus qu’on chasse à coups de lance,
Et qui rit de leurs cris, a peur de son silence.” 

Victor Hugo, La Légende des siècles, 1877

La fortune du mythe de Cassandre doit beaucoup aux différents visages façonnés par la tradition littéraire et à ses paradoxes (entre connaissance et incrédulité ; entre sagesse et folie) qui font de la princesse troyenne une figure de choix pour libérer l’imaginaire. Les nouvelles nous offrent un beau florilège des avatars de la prophétesse antique. 

Cassandre est dépeinte le plus souvent à deux âges de la vie. Autant que les représentations de Cassandre adulte, celles qui ont fait le choix de la jeunesse sont variées : Cassandre est « la dernière d’une fratrie de trois enfants » (« Quod inevitabile est »), une jeune fille de 12 ans (« Les visions de Chloé » et « Cassandre au bois dormant »), une stagiaire en pharmacie (« La Sibylle de Troie »), une chanteuse de 19 ans (« L’envol de la vérité »), une appelée au service militaire (« Yaël, guetteuse »), une étudiante Erasmus (« Noli de Luce Dubitare »). 

Quelques nouvelles ont donné à Cassandre une identité masculine : “Celui qui savait”, dans la nouvelle du même nom, est un marin de l’équipage de Christophe Colomb ; Athekan est le fils du maire d’Hissarlik, site de l’antique Troie, dans “Athekan ou le syndrome de Cassandre” ; “L’étrange histoire d’Erdnassac” met en scène les prédictions d’un devin ; Couperin et son clavecin orné représentent Cassandre dans “Ténébreuse en ut mineur”. 

Quand elle est décrite dans un cadre professionnel, le personnage exerce les métiers de la prévision, de la surveillance et des sciences expérimentales : Cassandre est l’inspecteur de police André Veneau dans “Le Meurtre du Quai des Orfèvres” et l’“inspectrice Cassandre” dans la nouvelle du même nom. Dans “Personne ne l’a écoutée”, Cassandre travaille au Centre National de Physique Solaire ; “Sandra une Cassandre du futur” est employée à l’institut scientifique et météorologique de Paris. 

A l’heure de notre révolution technologique, il était tentant d’en tirer parti pour les choix narratifs, voire de faire de Cassandre un outil numérique. C’est l’idée retenue dans “Les tourments de la prédiction” où Cassandre est un programme informatique, un personnage du jeu en ligne “chevaldetroie.com” et dans « L’Exactitude inutile » où la prophétesse est une « calculatrice humaine » pour le projet  APOLLO-T67.

Si quelques nouvelles ont choisi le décor troyen antique (« La grande guerre de Troie », « Le voyage de Cassandre ») ou moderne (Hissarlik le site de la mythique Troie devient une forêt de gratte-ciels dans « Athekan ou le syndrome de Cassandre »), la plupart nous fait voyager sous d’autres latitudes, bien loin de la Grèce : au Vietnam dans “Les retrouvailles des Wang”, au Japon dans “Kaasandre” et dans “Kasedare”, en Israël dans “Yaël, guetteuse”, en Iran dans “La Chute des lionnes de Téhéran”, en Turquie dans “La dernière vague”, en Irlande dans “Pour un frère”, en Russie dans “Kassandra 80” et “Celle qui savait”, en Pologne dans “Quod inevitabile est”, en Italie dans “Noli de luce dubitare”, sur l’océan entre l’Amérique et l’Espagne dans “Celui qui savait”, sur les traces des conquistadores dans “En terre mouvante ou la puissance du destin sur les armes”, en Albanie dans “Dalida de Tirana”, en Angleterre dans “Libération”, aux Etats-Unis dans “Cruel dilemme”… 

L’identité plurielle de Cassandre se lit également dans la variété des noms choisis grâce aux jeux avec signifiés et signifiants. Sous le titre « L’étrange histoire d’Erdnassac » nous reconnaissons Cassandre en verlan, ce choix colore d’ailleurs toute la nouvelle, puisque “Troie” se cache peut-être sous le toponyme “Katr” et l’intrigue est précisément la légende de la Priamide à l’envers : toutes les prédictions du devin Erdnassac sont crues, suivies à la lettre et donnent naissance à des inventions bénéfiques pour les habitants de la ville de Katr : la roue, l’alphabet, les remparts. 

Le prénom “Cassandre” est abrégé dès le titre de plusieurs nouvelles “Cassy l’a prédit”, “Cassy et Cendre”, “Cassie” ; la finale vocalique en [i] semble adoucir la rudesse de l’occlusive initiale [ka],  deux phonèmes que l’on retrouve dans “Cassis”, la jeune fille de “Avant la bataille”, dans “Castille”, l’héroïne de “La chute de la falaise d’Etretat” dont le prénom est le quasi paronyme de “Castalie”, la nymphe aimée d’Apollon qui donna son nom à la source sacrée d’une faille du mont Parnasse, un décor rocheux et escarpé à l’image de celui brossé dans la nouvelle. Parfois, l’abréviation ne conserve que les deux syllabes finales dans “Sandra, une Cassandre du futur” et dans “Le Mendiant fantastique” dont le protagoniste se nomme “Sandraquien”. Par l’initiale k à “Kassandre” et “Kassandra”, plusieurs nouvelles rappellent l’origine grecque du prénom. Les trois premières lettres permettent aussi le jeu homonymique avec le “cas”, ce qui peut effectivement qualifier Cassandre du point de vue de son entourage comme dans “Cas-André” dont le protagoniste est interné en hôpital psychiatrique par le docteur Agan-Menon. Enfin, par le double jeu sonore et sémantique couplé à une remotivation étymologique [bien que l’étymon “brillante parmi les hommes” soit contesté], les noms “K-cendre”, Casse-andre”, “Kass”, “Kassandrame” peuvent dire le tempérament fougueux et l’ardeur qui animent la prophétesse. Dans “Drame chez les éditeurs”, c’est autant le patronyme que le prénom de l’écrivaine Cassandra Mantique qui rappelle l’art divinatoire. Et que dire du nom énigmatique de la chanteuse de pop japonaise “Kasedare”? est-il une allusion déguisée à la marque de sauce soja “Kaesedare” ?

Le choix du prénom “Alexandra”, fidèle au poème antique de Lycophron, rappelle l’identité du frère de Cassandre, Pâris Alexandre. Dans « La Lune et le Soleil », Alexandra est la sœur de Cassandre. Ayant grandi dans son ombre, elle devient sa voix puisqu’elle n’est pas touchée par la malédiction. Alexandra est aussi l’héroïne de “Ecoute-moi”. Nous reconnaissons “Alexandra” dans la formule “413X4NDRA”, titre d’une nouvelle et nom d’un programme informatique de renseignement. Enfin, le double prénom donne naissance à une sorte de nom valise comme “Alexia Sandre”, la scientifique de “La dernière vague”. 

Cassandre, la voix des marges, figure féminine de l’écart, de l’altérité

La voix des vaincus

Peu de nouvelles font revivre la ville martyre. « La folie de Cassandre » s’ouvre sur le tableau de la Troie avant sa destruction. Nous suivons le regard de Cassandre qui s’émerveille devant « les fontaines de pierre poreuse et uniformément grises, les plantes vertes et magnifiques qui poussent à foison illuminées par la clarté du matin […] les amphores savamment décorées. » Dans « Écoute-moi », Cassandre brave l’interdiction de sa grand-mère Hélène et tente de retrouver sa sœur Alexandra sur la grande muraille surveillée par des gardes. L’image du mur, d’un poste d’observation en hauteur se lit également dans l’évocation d’une célèbre muraille normande dans « La chute de la falaise d’Étretat » : Castille est une religieuse et choriste de la paroisse Sainte-Elisabeth dont l’église surplombe une « mer (qui) roulait contre les rochers et le fracas des vagues » et qui sera le théâtre d’une tragédie. Dans “Le retour d’Iphigénie”, la fille d’Agamemnon ourdit le meutre de son père avec la complicité de Cassandre et de Clytemnestre, à contre-courant des prédictions de la Priamide. 

Ni mère, ni épouse, mais proie, victime d’Ajax, amante d’Apollon car si sa voix ne séduit pas, sa beauté charme

Fidèles à l’épopée homérique, plusieurs nouvelles peignent Cassandre comme une jeune fille d’une grande beauté. Telle Aphrodite d’or du chant XXIV de L’Iliade, l’enfant de « Cassandre au Bois Dormant » est « enveloppée d’une étoffe brodée d’or » et son charme est tel que les rayons du soleil caressent sa peau tandis que les oiseaux se retiennent de chanter. Dans « Cassandre et les Ides de Mars », Jules César est subjugué par la beauté de Cassandre quand il la libère des geôles romaines et l’avoue à Calpurnia, son épouse : « J’ai dû être aveuglé par sa beauté, elle a tenté de m’envoûter ». Une Cassandre resplendissante est l’ornement du clavecin de Couperin dans “Ténébreuse en ut mineur” : “Sur le couvercle, on pouvait admirer un paysage boisé où la lumière semblait esquisser le corps d’une femme à la beauté saisissante : Cassandre. Embrasée par les chauds rayons, elle avait les yeux levés vers le ciel et les mains en prière. Bien au-delà du feuillage, une lueur ardente ne cessait de croître et dévorait l’horizon”. 

La grâce et l’éclat de Cassandre sont sources de toutes les convoitises. Les textes anciens et des fragments de vases racontent l’attentat sacrilège d’Ajax dans le temple de Pallas lorsqu’il saisit la jeune vierge. Des nouvelles reprennent ce motif de la proie et peignent des scènes d’intimidation et d’agression. Dans « La dernière vague », Ajax est le nom du tsunami que la météorologue Alexia Sandre annonce à ses collègues du laboratoire et à Monsieur Pollon, son chef misogyne. Dans « Rester entière», Cassandre se retrouve entre les mains du docteur Ajax Valmont qui « posa sa main sur son épaule, puis la fit descendre le long de son bras et de plus en plus bas. La chute d’une bouteille d’éthanol enflamma la manche d’Ajax et provoqua un incendie salvateur.  Apollon crache dans la bouche de Cassandre par jalousie pour la relation qu’elle entretient avec Hermès dans « Entre la lyre et le caducée ». « Un dieu contemporain » est un patron sans scrupule qui violente sexuellement une nouvelle employée et lui crache également dans la bouche, les élèves ayant repris là l’un des motifs présents dans certaines versions du mythe. Dans « La Sibylle de Troyes », Cassandre, jeune stagiaire au laboratoire pharmaceutique Asclépios, repousse les gestes déplacés d’Apollon, fils du directeur Julien Olympineux.

Femme des marges, Cassandre est aussi une sorcière des temps médiévaux dans “Visions obscures”, ou Marguerite, la fille d’un apothicaire, sourde et muette, que les villageois “croyaient simple d’esprit et qu’on ne croisait guère que dans les bois ou dans la boutique de son père” dans “Le silence des portes closes”. 

L’Élue

C’est moins un acte de violence qu’une purification qui confère à Cassandre et à son frère jumeau Hélénos le don de voir l’avenir. L’image des serpents glissant sur les corps et léchant les oreilles des enfants dans le sanctuaire d’Apollon ouvre la nouvelle “Cassandre et la vision de la guerre” et rappelle le nom du temple sacré “Pythô la sainte”, consacré à une déesse chtonienne chassée par Apollon. Ce même lieu est dépeint par la comtesse de la nouvelle « Celle qui savait » quand elle se remémore “une soirée rafraîchissante de mai, (où) ses parents les avaient laissés, elle et son frère dans une alcôve profonde de l’un des rares sanctuaires dédiés aux anciens dieux de la lointaine Grèce». Le reptile peut en revanche être de mauvais augure, par son aspect funeste et son allure rampante, puisqu’il est « porteur de la peste » et symbolise la rage des conspirateurs contre César dans « Cassandre et les Ides de Mars ». Fidèle au conte merveilleux, la jeune « Cassandre au Bois dormant » devient prophétesse grâce aux dons des fées, elles-mêmes nées de fleurs éclatantes, au grand dam de la jalouse Appolifique :
« Alors que la fureur se dissipait et que le ciel retint enfin son souffle, Appolifique s’avança. Sa lumière était sombre, elle tremblait, tendue par une colère ancienne ». Dans “Le silence des portes closes”, Marguerite, la bien nommée, reçoit ce don de son père herboriste ; par l’attention qu’elle porte à ses gestes minutieux, la jeune femme hérite de son savoir, de sa patience et sait interpréter les signes de la nature. 

Cassandre l’inspirée : transes, animalité et prophéties

Habitée par la fureur sacrée d’Apollon, Cassandre connaît des moments de transe dont l’intensité  dit toute la brutalité du dieu Apollon. Ses prophéties sont précédées d’un état d’extase. Comme la Sibylle de Cumes de L’Enéide, Cassandre est prise de tremblements, ses cheveux se hérissent, son regard se perd, elle peut s’écrouler au sol après son embrasement. 

Les scènes de furie traversent les nouvelles, certaines donnent à Cassandre un comportement animal. 

Dans “Le Bruit du silence”, le transport prophétique est particulièrement violent et le corps de Cassandre est abîmé par les transes passées ; elle ne semble plus humaine, a perdu sa verticalité, elle gît et ses mouvements sont ceux d’un reptile blessé : « Cassandre remuait. [ …] elle se tordait sur le sol. Noirs et longs, ses cheveux ondulaient à chaque mouvement, tels une mare d’encre formant un halo sombre […] elle gesticulait, bras traçant de larges cercles dans les airs, ses jambes frêles martelaient le sol. Son visage, si beau autrefois, affichait des grimaces épouvantables tandis qu’elle se tortillait par terre sur cette place silencieuse ». L’animalité des femmes iraniennes « dont les yeux se voilent, dont les griffes sont limées, dont les crocs sont élimés » donne son titre à la nouvelle « La Chute des lionnes de Téhéran». Quand elles rugissent, c’est pour appeler le retour de l’ayatollah, scénario qu’Omaya, étudiante en droit et future avocate dont le prénom signifie “servante de dieu”, juge des plus funestes. C’est le geste symbolique du dévoilement qui inaugure sa transe : Omaya ôte fougueusement son tchador pour crier son rejet du régime. En contrepoint, dans “La chute de la falaise d’Etretat”, Castille religieuse de la paroisse Sainte-Elisabeth “enfil[e] son voile par réflexe” au moment où elle se sent habitée par ses visions dans un cadre oppressant et apocalyptique : “le souffle court, le coeur battant si fort qu’elle crut entendre ses propres pulsations résonner entre les murs de sa petite chambre sous les combles du presbytère” ; elle est ensuite en proie à une transe plus intense encore : “sa chair convuls[e] et son esprit [est] en furie. Le feu qui se ba[t] contre l’air, les fracas de l’église qui s’écroul[e] comme un ciel de pierre qui se déchire, les bouches qui cherch[ent] de l’air et les cris qui sort[ent] tout droit de l’enfer”. La part animale de Cassandre est d’autant plus étonnante qu’elle peut être tapie dans un corps et un esprit souvent teintés d’innocence, voire d’angélisme. Comment soupçonner un tempérament fougueux sous le voile de Castille ? Et pourtant, les fidèles la voient « comme une génisse qui s’affole dans l’enceinte, qui tape du sabot […], une bête prise de panique ». « Elle devenait aux yeux de tous, l’oiseau de malheur, la bouche à faire taire ». Par compassion pour l’homme et la nature meurtris, Marguerite, la jeune fille sourde et muette de la nouvelle “Le silence des portes closes” endosse un rôle animal pour alerter les villageois sur l’épidémie et mime la maladie dans un cadre naturel : “Elle se représenta elle-même dans les bois, penchée sur le sol, notant chaque détail. Puis elle imita les animaux blessés et les plantes envahissantes”. Dans les nouvelles où la prophétie a comme source une technologie, la transe est comparée à un bug épileptique (“Cassandre”) et à l’entrée dans un labyrinthe de métadonnées au moment où Kaas se fait implanter une puce (“Kaasandre”).

Lucidité, maîtresse du temps, prophéties et conscience tragique

Avant de livrer ses prédictions, Cassandre est d’abord témoin oculaire, comme la figure homérique qui, postée sur les murailles de Troie, vit approcher le cortège funèbre d’Hector. Dans “Le silence des portes closes”, Marguerite fait une triste découverte lors d’une collecte de plantes pour son père herboriste : “Ce qu’elle avait vu au cœur de la forêt l’avait bouleversée.” Yaël, la jeune israélienne, voit des “silhouettes en mouvement” à la frontière avec la bande de Gaza. Les prédictions sont souvent annoncées par un éclair de lucidité. Pour Marguerite précédemment citée, l’enthousiasme est immédiat comme l’indiquent les choix stylistiques, en particulier le passé simple et la figure de la comparaison : “les images du matin la submergèrent, brutales et inquiétantes. Et, dans un sursaut, telle la foudre frappant l’arbre, une certitude s’imposa à elle” ; “le coeur battant […], un peu essoufflée […] Marguerite gagna prestement l’estrade de bois.”

Celle qu’Eschyle présentait comme un rossignol et une hirondelle dans sa tragédie Agamemnon devient augure et interprète les signes de la nature à la manière de son frère Hélénos : Alexia Sandre dans “La dernière vague” aura tout mis en oeuvre pour persuader les autres scientifiques mais “la douzaine d’oiseaux (qu’elle voit) virevolter dans tous les sens” annonce le cataclysme inévitable ; le tableau d’une faune et d’une flore malades autour du village de Marguerite dans “Le silence des portes closes” dit la progression inexorable de l’épidémie. Car, toutes les prédictions disent le malheur et le deuil, au plus près du tragique des œuvres antiques et de ses origines sacrificielles. La prophétesse antique, dans les œuvres d’Eschyle, d’Euripide et de Lycophron annonce sa propre mort et se décrit comme une bête abattue rituellement. La nouvelle « Cassandre et les Ides de Mars » est fidèle aux prédictions relatées par Suétone dans Vie des douze César :  Cassandre, prophétesse delphique prédit de façon concomitante sa fin et celle du dictateur. Spirunna, l’haruspice et Calpurnia, l’épouse de Jules César ont annoncé le même malheur. Athekan est emporté par le tourbillon de la tornade si longtemps annoncée dans « Athekan ou le syndrome de Cassandre » : « il emportait dans l’abîme ses vérités méprisées, ne laissant derrière lui que le triomphe du chaos […] A travers lui résonnaient les voix de toutes les Cassandre dont les paroles se perdaient toujours dans le vacarme du monde, trop souvent ignorées mais jamais oubliées ». Des fléaux modernes que les anciens interprétaient comme un châtiment divin sont largement évoqués dans les nouvelles : les épidémies, les famines, les cataclysmes naturels et phénomènes météorologiques intenses, comme la tornade sur Hissarlik, les tempêtes de neige et de grêle qui frappent le Moyen Orient dans « La dernière vague ».
Le temps mythique rejoint le temps historique. La guerre de Troie devient le théâtre des guerres de notre Histoire : la guerre des Gaules dans « La malédiction du druide », la chute de Jules César dans «Cassandre et les Ides de mars », les rivalités entre les royaumes de France et d’Angleterre dans «Cassandre et la guerre de Cent ans », la fin de l’Ancien Régime dans « Cassandre à la Révolution française » , la campagne de Russie dans « Celle qui savait », la dernière bataille de Louis XIV contre sa gangrène, métaphore de la fin de son règne et de la fin des Bourbons dans « Ténébreuse en ut majeur ».

Les traumatismes de notre modernité font largement écho à la prise de Troie et à ses conséquences : les derniers épisodes sanglants de la guerre civile irlandaise renaissent dans une correspondance entre Cassandre et Hélénos dans « Pour un frère » ; nous revivons des événements de la Grande Guerre, des dernières heures de l’Archiduc François-Ferdinand dans « La prophétie ignorée » au torpillage du célèbre paquebot britannique Lusitania, dans la nouvelle du même nom. « Cassandre et la vision de la guerre » raconte les prémisses du Troisième Reich, le massacre d’Ouradour-sur-Glane est annoncé par Cassandre dans « Un rêve éveillé », et « Un dernier jour de printemps » nous fait revivre les heures précédant le bombardement d’Hiroshima. Les dernières lettres du soldat anglais Alexandre sont écrites sur le front des Ardennes, le jeune stratège humilié par sa hiérarchie militaire ne survivra pas, pourtant «Il savait » comme l’annonçait le titre. Dans « Quod inevitabile est » Cassandra prédit un « monstre de métal et de fer » sur la campagne polonaise et le bouleversement du quotidien de trois enfants rythmé par les travaux des champs. Plus proche de notre actualité, « La Chute des lionnes de Téhéran » nous plonge au coeur des soubresauts de l’Iran depuis la révolution ; “Yaël, guetteuse” évoque l’offensive israélienne à Gaza ; dans « Kassandrame », Kassandr, agent secret du KGB prédit une attaque ukrainienne.

Le motif de la prédiction invitait les élèves à jouer avec les codes de la dystopie et à interroger les ambivalences du progrès technologique. « Sandra, une Cassandre du futur » relate le combat du personnage éponyme dont les collègues scientifiques refusent d’entendre les recherches sur la chute d’un astéroïde en 2044. La climatologue de “La fin du monde” annonce un nuage toxique et le crépuscule de l’humanité. « Kaasandre » nous transporte dans le Japon du futur, « en l’an 248 après l’Éveil », la mégalopole Arctokyo abrite l’entreprise Apollo High Tech, spécialisée dans les « implants intracorporels et supercérébraux », Kaas se prête à l’expérience avant de vivre un scénario apocalyptique…

Cassandre vilipendée 

Perçue comme oiseau de mauvais augure, Cassandre affronte l’incompréhension, le rejet, voire la violence de son entourage. Marguerite dans “Le silence des portes closes” ne peut interpréter son échec que par la réaction des villageois : “Elle lisait sur les visages l’incompréhension, la pitié, parfois un mépris à peine dissimulé. Certains fronçaient les sourcils, d’autres échangeaient des regards moqueurs.” L’absence de force de persuasion est évoquée par de belles comparaisons dans « Cassandre au Bois dormant » : « On la regardait parler comme on regarde une flamme inutile en plein jour ». Elle «annonçait, voilà tout, comme la mer annonce une tempête sans soucier d’être crue ». Personne ne croit Castille à la paroisse Sainte Elisabeth : “Tous criaient blasphème […] On l’avait arrachée de l’église comme l’on chasse un mauvais présage » tandis que le clergé lui renvoie symboliquement le crachat d’Apollon : « on ne crache pas la mort à l’oreille des vivants ». Dans “Cassandre et les Ides de mars”, la prophétesse delphique est internée dans les geôles de Rome. Traitée de folle et violentée dans « Kassandrame » quand elle alerte le KGB d’une attaque de drones ukrainiens, kassandra agent secret reçoit une souris d’ordinateur, se fait tirer par les cheveux et traiter d’un nom d’oiseau : « Quelle dinde ! Cette folle a toujours décrypté des informations pertinentes, mais là, elle délirait complètement !”

Lutte et résistance d’une figure tragique

Le motif du rejet des prédictions a conduit les élèves à explorer la conscience d’une femme blessée mais non vaincue. Dans « Cassandre de Troie », nous lisons un long monologue où elle interroge sa destinée et sa place par rapport à Hélène, la cause de tous les malheurs : « Mais qui suis-je, face à l’énigme du Temps ? Par là-bas, ils murmurent mon nom. Cassandre qui parle mais que personne n’écoute, Cassandre qui échoue et qui doute, même lorsqu’elle sait. Oui, Cassandre la maudite. Parviendras-tu peut-être à casser les chaînes de ta malédiction ? Je suis Cassandre qui se réincarne, Cassandre qui se réécrit. Cassandre qui vit et Cassandre qui meurt. Cassandre, la piégée ! Mais pourquoi … pourquoi m’avoir permis de garder tous ces souvenirs même au-delà de la mort ? Pourquoi, non contente de voir le futur, faut-il aussi que je m’encombre également du passé ? » Cassandre, dans la nouvelle du même nom, est un programme d’intelligence artificielle si performant qu’il regarde avec hauteur la stupidité des requêtes qu’on lui soumet, la piètre maîtrise de l’orthographe de ses adeptes et l’ineptie de ses concepteurs, l’entreprise Apollon. Par son monologue et le ton d’auto-dérision, Cassandre qui prédit sa mort technologique sous les coups d’une cyberattaque, « un petit cheval de Troie », la vit comme une libération. 

Plusieurs nouvelles relatent la résistance, voire la rébellion de Cassandre. Celle qui avait refusé l’amour d’Apollon et essuyé une malédiction par un crachat, renvoie ce crachat au visage de ses détracteurs. Dans « La Fille aux cheveux de feu », une jeune fille rousse surdouée devient malgré elle une curiosité médiatique et finit par se révolter en crachant à la figure du présentateur. Dans « Le Bruit du silence » : Cassandre, lapidée par ses opposants, « cracha le sang écarlate que les coups avaient fait naître dans sa bouche » et, arrachant les bandelettes, blâme Apollon : « Apollon Loxias, toi qui me tourmentes, ne me laisse pas dans une telle souffrance ! Si seulement je pouvais, d’un hoquet salvateur, expulser ta bile, qui fait naître en mon âme ces vilaines augures. »  Dans « Le retour d’Iphigénie », Cassandre fait alliance avec Iphigénie et Clytemnestre pour se venger et tuer Agamemnon lors de son retour triomphal. « La tragédie de Cassandre » met en scène des gestes de révolte : « Priam, le visage crispé par la honte, agrippe la tignasse de cet animal qu’est sa fille d’une main ferme et la tire sur les pavés du chemin de ronde, avant que cette dernière ne gifle violemment son père.”

Cassandre, voix créatrice et artiste car relais du sacré 

Voyante à la voix inaudible, « sirène sans séduction », Cassandre n’en est pas moins gardienne de la mémoire des Troyens ; par cet héritage et l’exercice de sa parole, elle est aussi poète, voix créatrice et relais du sacré, à la manière des Muses invoquées par Hésiode dans les premiers vers de la Théogonie. Dépossédée de sa parole, Cassandre est habitée par l’enthousiasme (en theos asthma) que d’autres qu’elle peuvent léguer à leur tour. Ainsi une chaîne de parole, similaire à celle que Platon décrit dans son dialogue Ion, est créée. La nouvelle « Cassandre au Bois Dormant » adopte l’épithète homérique pour présenter le talent de “la belle Aurore aux paroles merveilleuses” qui se fait la porte-voix de son amie : “Cassandre verrait l’avenir, Aurore le transmettrait”. Dans “Le silence des portes closes”, dès la fin de la pantomime de Marguerite dédiée à alerter la population de la propagation de la peste, son père qui « reconn[aît] aussitôt ce langage qu’ils partageaient seuls”prend le relais par la langue orale : “Marguerite ne percevait que le mouvement de ses lèvres, la tension contenue dans sa mâchoire, les perles de sueur qui affleuraient sur son front”. La prophétesse de « Cassandre et les Ides de mars » énonce ses prédictions dans un quatrain de décasyllabes à rimes croisées : « Quand les Ides de Mars auront sonné, / Dans un atroce spectacle sanglant, / L’aigle tout-puissant sera détrôné / Sous le joug de vingt-trois vicieux serpents ! »

Comme les prophéties de la Sibylle de Cumes écrites sur des feuilles de palmier ou les oracles de la Pythie interprétés par le prêtre et transmis en hexamètres, la parole de Cassandre peut prendre d’autres formes artistiques. Dans “Le Bruit du silence”, la transe est métaphore du geste graphique : “Ce fut un bras d’abord, puis une jambe, un doigt, et sous peu, elle se tordait sur le sol. Noirs et longs, ses cheveux ondulaient à chaque mouvement, tels une mare d’encre formant un halo sombre, que effleurait le sol de ses membres fins. Elle gesticulait, bras traçant de larges cercles dans les airs, ses jambes, frêles, martelaient le sol. Son visage, si beau autrefois, affichait des grimaces épouvantables tandis qu’elle se tortillait par terre sur cette place silencieuse”. 

C’est l’art de la gravure que célèbre « Cassandre et la vision de la guerre » : « Sur la stèle qu’elle avait préparée, elle décida de graver des passages des visions […] Les contours du bloc étaient parsemés de vignes et d’arbres fruitiers, contrastant fortement avec le centre du bloc. Des soldats vêtus d’uniformes, armés de fusils et de grenades se tiraient dessus. Les morts s’étalaient sur la colline, représentés dans un bain de sang ». 

Enfin, “Ténébreuse en ut mineur” et “Le silence des portes closes”, les deux nouvelles lauréates de cette édition, ont mis à l’honneur la force de la musique et du mime, deux arts à la source de la tragédie grecque antique. Cassandre n’est-elle par essence un personnage tragique ?

“Le silence des portes closes”

A mi-chemin entre le conte bucolique et la fable, la nouvelle “Le silence des portes closes” remarquablement écrite par Jamal Wadoux nous a ravis par sa peinture poétique du mythe et les contrastes subtils, qui, à la manière du clair-obscur, caractérisent la gravité de la peste et l’écrin protecteur de la nature et du lien paternel.  Les premières lignes forment l’ekphrasis d’une scène de genre de la peinture flamande du XVIIe  : la boutique d’apothicaire composée d’“un banc en bois de chêne mal équarri”, de “poutres patinées par le temps” est une “pièce mystérieuse, qui sentait la sauge, la menthe et la verveine”, “aux heures tristes du soir, quand un feu malingre s’efforçait d’éclairer et de réchauffer leur maison”. La vie villageoise est rythmée par les travaux des artisans et commerçants : “Les marchands s’affairaient à sortir de leurs réserves leurs meilleures pièces pour séduire les clients, vantant la finesse d’une étoffe, la maturité d’une pièce de viande, la solidité d’une enclume”. Marguerite, la bien nommée, est une jeune femme sourde et muette initiée à la science des plantes par la contemplation de son père herboriste, “l’une des rares personnes à la comprendre”. Par  son odorat et à sa vue aiguisés, “elle remarquait ce que les autres ignoraient : les petites fleurs rouges qui s’épanouissaient délicatement au milieu de la mousse, les traces des chenilles sur le lierre, les empreintes des campagnols sur le tapis des fleurs des champs… Grâce à ces signes discrets, presque impalpables, elle devinait un hiver rude, une moisson abondante ou un été trop sec.” Quand la maladie se propage au village, quand les symptômes de la peste se lisent sur “quelques bêtes décharnées (qui) erraient, le regard vide” et métaphoriquement sur “la cheminée tordue et au toit éventré par la grêle du dernier hiver”, Marguerite entre en scène  pour jouer son rôle dans la langue qui est la sienne, la pantomime. En filigrane, nous reviennent les vers de La Fontaine : “La Peste (puisqu’il faut l’appeler par son nom) / Capable d’enrichir en un jour l’Achéron / Faisait aux animaux la guerre. / Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés” et la nouvelle file alors la métaphore du théâtre tragique pour représenter le fléau qui s’abat sur les Jeançois. La prophétie de Marguerite est précédée par une volée de cloches, signe sonore d’une révélation ; puis les villageois s’immobilisent à la manière d’un chœur ou des spectateurs. Avec appréhension mais “le cœur battant”, Marguerite entre en scène sur “l’estrade en bois”, “frapp[e] cinq coups de son bâton noueux” et mime  les malades, “elle imit[e] les animaux blessés et les plantes agonisantes” mais l’effet n’est pas cathartique, sauf pour l’apothicaire : “quand elle pointait du doigt, mimait, se perdait en gestes souvent confus, son père comprenait. Et ils riaient tous les deux.” La nouvelle se clôt sur le spectacle de la mort, sublimé par la nature environnante. 

Ténébreuse en ut mineur”

La nouvelle “Ténébreuse en ut mineur” porte le même titre que la célèbre pièce pour clavecin du compositeur baroque François Couperin, dit “Couperin le Grand” dont elle nous offre le portrait. Sous la plume talentueuse de Julie Pelon, nous partageons l’intimité d’une conversation entre l’organiste et l’autre “Grand”, l’incarnation même de la monarchie absolue : Louis XIV. 

Condensée en une scène narrative d’une belle intensité et encadrée par deux tableaux symboliques du crépuscule du Roi-Soleil, depuis ses balbutiements en numération jusqu’à sa gangrène, la nouvelle donne le pouvoir absolu à la musique. 

Tout d’abord par le jeu métonymique qui fait de Couperin un clavecin, tant il maîtrise son art et tant il rappelle la Cassandre représentée lumineuse sur le couvercle de l’instrument,  ekphrasis en contraste avec le lys qui s’écaille (mentionnons au passage la rime au timbre vocalique [ĩ] Couperin/clavecin). Couperin Cassandre fait/font corps avec la musique au gré d’habiles tours stylistiques qui entretiennent cette confusion : “la mélodie s’éleva, puissante, envoûtante. Louis décelait bien sa singularité, sans la comprendre toutefois. Lente, grave, elle ne cherchait pas à plaire. Elle avançait, implacable, comme une marche que rien n’arrête.” En outre, le claveciniste se fait aussi philosophe quand il brave l’orgueil du souverain et tente de le persuader de sa finitude par les topoï du tempus fugit et du Vanitas vanitatum :  “Que vous le vouliez ou non, tout soleil décline…Même ceux que l’on croit éternels. Ne vous méprenez pas cependant. Il ne s’agit pas d’une menace, mais d’un passage.” La tonalité “en ut mineur” associée le plus souvent à l’élégie et au chant funèbre s’accorde bien à l’atmosphère fin de règne que peint la nouvelle : derniers soupirs du roi qui “s’éteignit, comme une bougie vacillante”, dernière charge royale de l’organiste Couperin et éclipse progressive du clavecin. Par sa leçon d’humilité, Couperin aura surpassé Cassandre puisque Louis Apollon à l’agonie est gagné par la musique qui “ne s’écoute pas mais s’entend” : “Dans ses délires, il entendait souvent la mélodie qui l’avait jadis tant bouleversée. La Ténébreuse allait finalement l’envahir.”

  1. Les Troyennes, Euripide ↩︎
  2. Description de la Grèce de Pausanias : «  Ajax, fils d’Oïlée, tenant son bouclier à la main, est debout auprès d’un autel, sur lequel il jure au sujet de l’attentat sur Cassandre ; celle-ci est assise à terre, tenant la statue en bois de Minerve, qu’elle avait probablement entraînée de dessus sa base lorsqu’Ajax l’avait arrachée des pieds de cette statue, sous la protection de laquelle elle s’était mise.» Livre X, chap XXVI ↩︎
  3. Pausanias évoque Télédamus et Pélops, les deux fils jumeaux de Cassandre qui furent massacrés par Egisthe.  Description de la Grèce, Pausanias, Livre II, chapitre XVI ↩︎
  4. Agamemnon, Eschyle ↩︎
  5. Cité par “ Ὡ𝜎𝜋 𝜖𝜌 𝜏ὸ 𝜃𝜖𝑜ὺ𝜍 𝜖ἶ𝜈𝛼𝜄… ” : étude des “ petits ” sanctuaires oraculaires en Anatolie romaine, Kevin Bouillot ↩︎
  6. Pindare Onzième Pythique ↩︎
  7. Agamemnon, Sénèque, (trad. Cabaret-Dupaty) ↩︎
  8. Les Troyennes, Euripide ↩︎
  9. Ibid. ↩︎
  10. Online Etymology Dictionary ↩︎
  11. Agamemnon, Eschyle ↩︎
  12. M. Boissonnade, cité par F.D. Dehèque, dans La Cassandre de Lycophron, 1853 ↩︎
  13. Agamemnon, Eschyle ↩︎
  14. « Cassandre ou la vocation testimoniale » ↩︎
  15. Agamemnon, Eschyle ↩︎
  16. Les Troyennes, Euripide ↩︎
  17. « Cassandre », Roman Racine, in Dictionnaire des mythes féminins ↩︎



Nouvelles ayant obtenu des points :

Niveau collège


[Certaines nouvelles ont été écartées parce qu’elles sont arrivées après la date donnée dans le règlement, d’autres parce qu’elles dépassaient le nombre maximal de signes autorisé, d’autres enfin parce qu’elles ne correspondaient pas aux attentes du Jury].

NB : Il est arrivé que certaines nouvelles portent le même titre, dans ce cas, nous avons donné les premiers mots du texte.

Cassandre et la vision de la guerre77
K-cendre10
#Snapflamme21
La Vision6
Cassandra de France3
CASSANDRE : maudits dieux14
La Prophétie ignorée16
Cassandre d’Ibris3
Cassandre et le breuvage magique3
Cassandre face au futur 8
Le Blog du lycée3
 KΑΣΣΑΝΔΡΑ sa désobéissance la perdra5
KΑΣΣΑΝΔΡΑ de sa naissance à sa mort 3
Danger3
Cassandrix3
Le murmure des flammes8
Le Temple maudit8
Les Visions de Chloé13
Visions obscures21
Cassy l’a prédit !28
Cassandre à la Révolution française15
Sandra, une Cassandre du futur25
La Malédiction du druide24
La dernière héritière13
Extraterrestre 11
Kassandrame81
Tout est fini20
Cassandre et les Ides de Mars123
L’envol de la vérité16
Cassy et Cendre10
Les murs de Cassandra16
Ma cellule de serpents10
Les tourments de la prédiction23
Avant74
Ce qui se serait passé12
Kassandra du futur5
L’apocalypse6
La destinée d’un être dirigé11
Un rêve du passé10
Kaasandre112
Cassandre de Troie127
L’étrange histoire d’Erdnassac 95
Cassandre au bois dormant108
« Les (més)aventures de Sardine » 11
Cassandre et l’étrange sphère de cristal10
Les deux hommes et Cassandre6
Les aventures fantastiques de Cassandre5
La Révolution française3
Une vision à Versailles5
Le cauchemar3
La prédiction3
Comme tous les soirs2
Ascension du roi Priam 2
La malédiction de Cassandre [ En l’an 1300]3
Cassandre [ Une nuit de tempête]3
la Future mythologie6
La vision de Clarisse 6
La malédiction de Cassandre [ Il était tard]6
Tout un cinéma2
Le Regard écarlate10
Le Destin de Cassandre9
UNPREDICTABLE LOVE8
Ecoute Cassandre11
Le cas-André9
Alexandra14
La grande guerre de Troyes9
LE VOYAGE DE CASSANDRE16
Cassandre et Jack l’Éventreur 10
Un Voyage dans le futur11
Oracle moderne9
Sous les éclats de l’Illusion 99
Yaël, guetteuse23
Comme des mouches7
Mélodie Maléfique.21
La lune et le soleil22
Cassie12
Bernadette la fameuse qui voit le futur5
Entre la lyre et le caducée18
Tout finira aux Champs Elysées24
Le Retour d’Iphigénie17
CASSANDRE (Cc Cassandre)27
Inspectrice Cassandre11
Cassandre et son destin3
Athekan ou le syndrome de Cassandre116
Le Tsunami états-unien6
Cassandre (je m’appelle)9
Le meurtre de Priam7
Cassandre du XXIe siècle14
K-cendre (Aujourd’hui est un grand jour )6
Si Cassandre avait été crue7
Cassandre (Prologue)9
Cassandre (je marche)5
Le combat invisible 7
UN Dieu contemporain12
La folie de Cassandre21
Le Lusitania78
Cassandre et la Guerre de Cent Ans22
Le silence des portes closes216
La Seconde Guerre mondiale de Cassandre11
La Revanche de TROIE3
Les Retrouvailles des Wang6

Niveau lycée :

La Chute des lionnes de Téhéran102
Ecoute-moi9
Menteuse ! 7
La Voix7
Mauvais présage7
Cassandre [Chaque bruit]13
Un rêve éveillé9
Un dernier jour de printemps9
Le meurtre du quai des orfèvres7
Pour un frère9
La dernière vague7
Règnera l’oubli13
Seule la mort est crue11
Drame chez les éditeurs9
La Rage de dire7
Kassandra 805
Il était une fois Cassandre3
Personne ne l’a écoutée7
Quod inevitabile est7
NOLI DE LUCE DUBITARE5
comment le savoir m’a tuée6
Le temps ne pardonne pas 2
Chut(e) 1
Celui qui savait12
Sous l’ombre de la vérité3
Un coup de trident5
Five stages of griefs7
En terre mouvante ou la puissance du destin sur les armes7
Une réunion explosive2
La prophétie du silence3
 La fin du monde7
la Sibylle de Troyes13
La journaliste incomprise5
Loimos13
Cassandre [Quel plus grand supplice]4
La Fille aux cheveux de feu 13
Errance à travers le temps5
La Revanche3
Celle qui savait71
L’amie imaginaire6
413X4NDR46
Le Mendiant fantastique2
Aux Portes de L’extinction3
Ténébreuse en ut mineur 224
Avant la bataille4
Casse-andre3
Un Royaume en guerre7
Il savait9
Là où le sol respire5
Le bruit du silence125
Et pourtant3
Club Cassandre2
Compte à rebours3
People were sold a lie5
Sandra4
Cassandre [ Une main danse sur l’asphalte]129
Menteur sincère3
La Voix de la vérité5
Malédiction3
Empêcher la catastrophe5
Mater nostra13
Dalida de Tirana3
Elle aurait pu transformer l’histoire7
L’oracle du crétacé5
Ce qui ne suffit pas13
L’exactitude inutile139
Instinct80
Le vacarme dans le silence7
La chute de la falaise d’Etretat83
Ne m’oublie pas7
Une âme tissée au destin 13
Combien d’autres encore ? 7
Kasedare7
J’aurais dû prévoir5
Cassandre (le silence)3
Ecoutez-moi7
La pièce au-delà du réel9
Darcelle5
Fuyez lorsque vous vous sentez en danger2
Ça passe ou ça cass4
Entre rêve et réalité 3
Libération7
Le masque vendant du rêve3
La malédiction 5
Cruel dilemme3
Rester entière71
J’aurais pu tous les sauver5
Seule 3
Lina10
La solitude des âmes3
Le Mythe de Rome2
La Tragédie de Cassandre ( Connaissez-vous Cassandre?)72
Cassandre (chant 0)21
Cassandre (sur une piste de décollage)5
L’histoire de Cassandre (Nous sommes en )2
Une vérité folle16
Et l’amour tua l’humanité16
Quand les ténèbres ouvrent leur lumière7
Une dernière cigarette15

PRIX COUP DE COEUR

Notre huitième édition du prix Coup de Cœur de l’AFPEAH consacrée à la réécriture du mythe de Cassandre a tenu encore une fois toutes ses promesses : plusieurs centaines de collégiens et lycéens issus de toute la France mais aussi d’établissements français publics et privés de l’étranger (Autriche, Amérique du nord…) ont défendu avec enthousiasme leurs nouvelles préférées sous la tutelle bienveillante et stimulante de leurs professeurs tout aussi engagés dans cette aventure. Tous contribuent au rayonnement de ce prix et à travers lui, à la promotion de textes fondateurs de notre culture !

Prix Coup de cœur Collège

En quatrième position, deux nouvelles arrivent ex aequo avec un score tout à fait honorable de 900 points. Dans un Japon futuriste dystopique le héros Kaas de « Kaasandre » est capable grâce à un implant de voir l’avenir. Lui qui a fréquenté une « célèbre école de langue » se distingue par sa liberté de pensée dans un monde de « moutons » : il tente alors de déjouer l’emprise totalitaire et déshumanisante d’Apollo, un Big Brother qui n’est pas sans évoquer dans ses moyens et sa puissance démesurés certains dirigeants actuels… À l’opposé du jeune Kaas de cette nouvelle d’anticipation, « Cassandre de Troie » de la nouvelle éponyme semble condamnée à vivre dans un éternel présent puisqu’elle se trouve prisonnière d’une boucle temporelle : à l’issue de ses multiples réincarnations à Troie mais aussi en Grèce, en Chine, à Babel elle est toujours ramenée à sa ville natale, ville matrice de toutes les guerres passées et à venir, guerres « mondiales ou de religion, nucléaires et technologiques »…

            Sur la troisième marche du podium la nouvelle aux accents de conte tragique médiéval « Le silence des portes closes » atteint le beau score de 947 points. Ce « silence » est d’abord celui de Marguerite, fille d’un apothicaire médecin et philosophe à ses heures. Cette Cassandre apparaît d’autant plus visionnaire qu’étant sourde et muette elle « remarquait ce que les autres ignoraient », attentive à tous ces « signes discrets » par lesquels la nature annonce « un hiver rude, une moisson abondante ou un été trop sec ». Or elle prédit un jour aux villageois l’arrivée de la terrible peste grâce à son père qui décrypte son langage. Dès lors, chacun se claquemure en sa demeure, attendant des jours meilleurs. Mais lorsque la nature reprend ses droits et que « les Jeançois » de la place, « délivrés », osent se rassembler, seul « le silence des portes closes » répond à celui de Marguerite, qui cherche en vain un signe de vie dans les chaumières des artisans… Et c’est dans un silence de sépulcre que la jeune fille découvre sur le « visage figé » de son père « les marques qu’elle redoutait »…

Deux nouvelles qui récoltent chacune 1009 points partagent la deuxième place ce qui est inédit ! Dans la nouvelle « Sous les éclats de l’Illusion » les transes visionnaires de la Cassandre antique deviennent en 2048 « l’Effet Flugo » qui fait tant souffrir Cassie : pour elle, voir c’est d’abord contempler la mort inéluctable, même la sienne lorsqu’elle finit par se regarder dans un miroir après avoir compris qu’Elly, le seul être dont elle ne voyait pas la mort, n’était qu’une « illusion », sa propre création, métaphore de l’œuvre d’art qui permet aussi à l’être humain de conjurer sa peur de la mort et du vide. Et lorsqu’elle se retrouve à « la scène finale de son théâtre », elle ne peut que se crever les yeux,  nouvelle Œdipe victime des « éclats » de la vérité nue et crue.                           
L’autre nouvelle qui a recueilli le même nombre de suffrages entrelace habilement le mythe avec l’univers du conte merveilleux de « La Belle au bois dormant » : cette « Cassandre au Bois Dormant » est aussi victime d’une méchante fée, une certaine « Appolifique » qui transforme son don de prophétie en malédiction : personne ne la croira. La rencontre avec Aurore s’avère providentielle, faisant véritablement renaître la jeune fille. Aurore l’écoute, répète ses oracles et  c’est par elle que Cassandre se fait entendre et empêche les catastrophes comme la peste et la famine. Mais Appolifique à nouveau oubliée lors d’une fête en l’honneur d’Aurore la plonge dans un sommeil irréversible, faisant de cette dernière une « belle au bois dormant » ; et voilà Cassandre privée de voix et rendue à sa solitude…

La première place revient à la réécriture « Cassandre et les Ides de Mars » qui recueille 1014 points. Cette nouvelle qui tient à la fois de l’histoire et de la légende mêle habilement mythèmes et éléments rapportés par l’historien Suétone. La belle Cassandre aux « longs cheveux flavescents » annonce que lors des « Ides de Mars », César sera tué. Or la prophétesse qui n’est pas crue est emprisonnée ; même Calpurnia l’épouse de César pourtant troublée elle aussi par de sombres présages fait tout pour qu’elle croupisse en prison. En effet Cassandre l’inquiète non seulement par ses prédictions mais aussi par sa beauté… Lorsque le pire survient, la prophétesse résignée se laisse empoisonner par l’épouse aussi jalouse qu’éplorée : ainsi la fin de l’histoire coïncide non seulement avec celle de « l’aigle tout-puissant » mais aussi avec celle de Cassandre elle-même, victime expiatoire de la vérité qu’elle profère autant que de la beauté qu’elle incarne…

Prix Coup de cœur Lycée

Les résultats sont moins serrés au lycée et les trois premières nouvelles se détachent assez nettement. En troisième position, la magnifique « Ténébreuse en ut mineur » inspirée de la vie et de l’œuvre du compositeur de Louis XIV François Couperin recueille 148 points : le musicien « joue les cassandres » au sens propre comme au figuré, puisque sa Ténébreuse n’annonce rien moins que la disparition du roi-soleil et le déclin de la monarchie. Le musicien déplaît au roi simplement désireux de se divertir et le voilà congédié ; pourtant les signes étaient déjà présents pour qui voulait les lire ou plutôt les entendre : enfant, Louis XIV ne pouvait compter au-delà de dix-huit. Ce n’est que sur son lit de mort que le roi accepte et comprend la musique de ce nouveau Cassandre, lui qui ne parvient plus, comme dans son enfance, à battre la mesure au-delà de « dix-huit ». Couperin lui-même prend le relais et sa musique enfin comprise console le roi au seuil de sa disparition. Après son règne, un déclin s’amorce en effet jusqu’à Louis XVIII, le dernier de la lignée. Couperin, lui aussi,  marque la fin du règne des clavecinistes. Mais son œuvre demeure, enchâssée dans ce très beau texte qui invite aussi à redécouvrir cette pièce de clavecin et qui témoigne ainsi de ce qui fut, de ce qui reste, de ce qui sera et, finalement, du « passage ».

« La chute de la falaise d’Etretat » qui arrive à la deuxième place recueille 170 points. Dans le paysage tourmenté d’Etretat la pieuse et belle Castille est tout aussi tourmentée : des visions d’enfer l’assaillent, l’église est en flammes et tout brûle, les cris des suppliciés résonnent… Il faut alerter mais elle n’est pas crue,  bien au contraire, elle devient « oiseau de malheur ». Seul le père Léonard au comportement étrange et au charme inquiétant semble l’écouter mais c’est pour mieux la renvoyer à sa solitude et à la mort : elle « chute » alors de la falaise, accablée de souffrance. Cette réécriture tragique a séduit aussi par son mystère : ainsi le père Léonard, cet Apollon aux longues boucles brunes, dissimule mystérieusement l’« intérêt aigu » avec lequel il l’écoute décrire ses visions… Serait-il lié à l’incendie effroyable ? Le texte se garde bien de trancher…

C’est la réécriture engagée de «La Chute des lionnes de Téhéran » aux résonances tragiquement actuelles qui se trouve largement en tête avec un total de 327 points. Les « lionnes » luttent contre le Shah pour conserver leurs traditions mais Omaya l’étudiante iranienne voit plus loin et sait que l’ayatollah Khomeiny qu’elles soutiennent va les étouffer comme le laissent présager le « pelage noir » et « les yeux tristes » désormais des lionnes de ses visions. Or elle reconnaît en sa propre belle-sœur une de ces lionnes lorsque cette dernière montée sur une estrade « rugi[t], férocement convaincue par ses propos », « ses yeux dorés brill[ant] d’un éclat sauvage » dans son désir d’entraîner son auditoire. C’est en vain que cette nouvelle Cassandre pourtant appelée « servante de dieu » tente d’alerter sur le danger qui pèse sur leur liberté en ôtant son tchador. Elle passe pour folle et comme l’indique l’épilogue l’arrivée de Khomeiny qu’elles ont contribué à porter au pouvoir entérine leur « Chute ». Mais ce sont bien des lionnes que ces voiles recouvrent et leur résistance perdure héroïquement…

Synthèse rédigée par Annabelle Presa, Nathalie Cullell et Tatiana Antolini-Dumas

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