Lecteurs sans frontières – Le Prix des lycées français d’Europe

Lecteurs sans frontières – Le Prix des lycées français d’Europe

Annabelle Presa,

Professeure de lettres modernes au Lycée français de Vienne (Autriche), membre de l’AFPEAH et co-fondatrice du Prix des lycées français d’Europe, avec Esther Bourasseau, documentaliste.

(Conférence donnée lors du Colloque de l’AFPEAH du 12 octobre 2019)

« Que d’autres se flattent des livres qu’ils ont écrits, moi, je suis fier de ceux que j’ai lus. »  Jorge Luis Borges

Notre propos brossera les grands traits d’un projet culturel né en 2016 et dont les acteurs sont des adolescents lycéens, à l’âge où l’on se détourne fréquemment du livre, où l’instantanéité de l’image éclipse la fixité de la page, où la littérature est souvent perçue comme une vague nébuleuse de titres patrimoniaux, comme un chapelet d’extraits égrenés sur une liste de Baccalauréat. Comment dès lors stimuler une pratique autonome et adulte de la lecture, en marge des exercices strictement scolaires ? 

Le projet est né au cœur du réseau des lycées français à l’étranger, un maillage de 496 établissements scolarisant plus de 355000 élèves dans 137 pays. Dans ce contexte spécifique d’enseignement où plus de 60 % des élèves ne parlent pas le français en langue première, les actions de promotion de la lecture prennent tout leur sens pour accompagner la maîtrise de la langue de scolarisation, terreau des apprentissages. La lecture y est aussi un formidable levier pour le dialogue des langues et cultures des élèves. 

Si la formule du prix littéraire n’est pas sans rappeler la valeur marchande du livre et peut irriter un lectorat attaché avant tout à sa valeur littéraire, elle n’en présente pas moins les avantages d’une activité où s’expriment et se confrontent les goûts et opinions. Qu’on la nomme prix ou festival, nous retiendrons la parenté étymologique des couples lire et élire, décerner un prix et apprécier.

Au cours des vingt dernières années, plusieurs initiatives ont pris naissance au sein d’aires culturelles différentes. Elles ont toutes en commun le fait de réunir une communauté de jeunes lecteurs, témoignant, s’il en est besoin, que la lecture n’est pas acte solitaire, mais mouvement et ouverture de soi vers l’autre, à la fois auteur et lecteur, et de l’autre vers soi. C’est cette pratique relationnelle que nous souhaitons illustrer dans cet exposé. 

Nous mentionnerons tout d’abord un festival de lecture à l’échelle d’un pays, le Prix littéraire des lycéens du Liban, marqué par un fort ancrage local. Créé au Grand Lycée franco-libanais de Beyrouth en 2004 et parrainé par l’écrivain Charif Madjalani, ce prix réunit douze établissements franco-libanais en 2019. Les lecteurs, élèves de 3ème et lycéens, lisent six romans publiés dans l’année dont une œuvre libanaise écrite en français, puis participent au Salon du livre de Beyrouth et à des discussions entre établissements.  

Deux autres prix sont organisés à l’échelle plus large d’une zone géographique, dans les pays de l’Océan Indien et en Asie-Pacifique. Le Prix du livre voyageur de l’Océan Indien, né en 2014 au Collège français Françoise Dolto de Majunga à Madagascar, réunit 55 classes sur quatre îles : Madagascar, Maurice, Seychelles, Comores. Cet événement promeut la littérature de jeunesse en langue française et en langue du pays et s’adresse aussi à un très jeune lectorat, de la moyenne section à la classe de troisième. La sélection en rapport avec la culture de l’Océan Indien a donné lieu à des travaux de traduction des œuvres en malgache. La lecture s’accompagne de la création d’une bande-annonce présentée lors de la Semaine de la littérature jeunesse. En plein développement, le projet présente une forte coloration inter-degrés et les enseignants souhaitent l’ouvrir aux classes de lycée. 

Le Prix Segalen des lycéens d’Asie, créé en 2000 au Lycée français de Hong Kong, réunit 13 lycées des pays de l’Asie Pacifique. Les classes de seconde lisent quatre ou cinq œuvres narratives francophones contemporaines et rencontrent chaque année un auteur de la sélection.

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Le Prix littéraire des Lycées français d’Europe naît en 2016 dans le cadre du projet Portraits d’Europe, projet pilote destiné à coordonner plusieurs actions pédagogiques des lycées de la zone.

Dès la première édition, sa visée principale est l’ouverture vers les littératures européennes, chaque lycée partenaire proposant une œuvre contemporaine d’un écrivain du pays hôte, traduite en français, langue relais entre les lycéens des différents pays. Si le choix d’une littérature traduite peut susciter quelques réticences, nous soulignerons que la lecture d’une traduction est aussi expérience heureuse, elle est proprement lecture d’une lecture et, étymologiquement, « traversée » d’un texte à l’autre.

Au fil des sélections, le projet évolue avec ses acteurs et donne une place plus marquée au plurilinguisme en proposant également une lecture dans la langue originale et en encourageant les passerelles entre les langues grâce à des jumelages avec des lycées du pays. Ainsi un lycéen polonais germanophone a le choix de lire l’œuvre de son pays en polonais ou en français et les œuvres d’Allemagne et d’Autriche en allemand ou en français. Les réceptions des œuvres se décuplent alors, au gré des regards croisés. Le « bonheur de lire », c’est aussi celui de faire vivre le texte dans plusieurs langues.

La lecture, comme le suggère son acception métonymique de « savoir », forme aussi le ciment entre les disciplines scolaires. Ainsi, la première édition sur le thème de la rencontre dans la ville européenne encourage une lecture historique de deux romans de la sélection : le roman allemand de Maxim LEO, Histoire d’un Allemand de l’Est [Eine ostdeutsche Familiengeschichte] retrace l’histoire de sa famille de l’entre-deux-guerres à la chute du mur de Berlin, tandis que le roman autrichien Le Tabac Tresniek [Der Trafikant] de Robert SEETHALER épouse le regard d’un jeune Autrichien sur la montée de l’antisémitisme dans la Vienne de 1938 où il se lie d’amitié avec Sigmund Freud. La lecture du professeur d’économie éclaire la crise économique de 2011, toile de fond du roman grec Le Justicier d’Athènes de Petros MARKARIS, un des trois polars de la deuxième édition. Enfin, la lecture des œuvres s’enrichit d’observations des choix de traduction menées en classe de langues vivantes.

Ce projet est également ouverture à d’autres pratiques de la lecture. Autant cadre que parcours, l’itinéraire jusqu’au vote final est aussi pour les enseignants la recherche d’une juste mesure entre accompagnement et autonomie. Nous la déclinerons en trois temps : inviter, accompagner, partager.

Inviter à la lecture, en privilégiant le volontariat, l’inscription libre pour une distinction nette d’avec le travail scolaire et son caractère obligatoire. C’est alors que l’entrée en lecture prend toute son importance, quand elle est invitation et non contrainte. Cette entrée a lieu en amont de l’inscription et peut être, en guise de lecture apéritive, une sélection de courts fragments, d’extraits ouvroirs suscitant un « horizon d’attente », selon l’expression de Hans Robert Jauss.

Accompagner la lecture, pour entretenir la motivation des élèves lecteurs. Le professeur est médiateur par son rôle de lecteur. Sa lecture est le plus souvent simultanée à celle de l’élève. Cette synchronie a l’avantage de changer la perception que l’élève a de l’enseignant et de réduire l’asymétrie entre eux. C’est évidemment un facteur d’émulation. L’accompagnement prend plusieurs formes pour ce projet :

  • un affichage « baromètre des lectures » pour entretenir le rythme de chacun ;
  • l’écriture et la diffusion de billets d’humeur sur une ou plusieurs œuvres pour aiguiser la curiosité des pairs ;
  • une sélection des « bonnes feuilles » des œuvres et leur exposition au CDI ou sur les murs d’une classe ;
  • l’implication des élèves dans l’organisation du prix par des tâches pratiques comme la conception d’un logo, la création d’une affiche déclinée en marque-pages, le choix d’un nom pour le prix ;
  • la constitution d’un dossier de presse comprenant aussi un portrait de chaque écrivain de la sélection ;
  • la tenue d’un journal de lecture qui consigne ses notes de lecture et brosse son autoportrait de lecteur.

Partager la lecture. Il est important de mettre en évidence le caractère public et collectif de l’activité de lecture. Or, s’agissant d’un projet qui dépasse le cadre de la classe, de l’établissement et du pays, les moments d’échange et de partage sont essentiels. Ils donnent également corps et voix aux œuvres littéraires et interrogent l’acte de lecture dans sa dimension physique, ainsi

  • des rencontres avec différents acteurs du champ littéraire (un écrivain de la sélection, un traducteur, un éditeur, un libraire) afin de se représenter plus clairement la chaîne du livre : du désir d’écrire à la lecture de l’œuvre ;
  • des rencontres entre élèves jurés de la même ville, du même pays ;
  • des échanges synchrones et asynchrones via la plateforme numérique et son forum de discussion ;
  • des discussions informelles au cours de « déjeuners littéraires » ;
  • des lectures publiques et plurilingues des œuvres ;
  • des mises en scène ;
  • des ateliers d’écriture proposant des formes variées : des critiques, une correspondance réelle ou fictive, un dictionnaire de l’œuvre, des écrits d’invention en rapport avec la thématique de la sélection.

Et pour les éditions à venir, nous formons le souhait de diversifier les pays de la sélection et d’inviter un lycée de France à partager notre « bonheur de lire », cette pratique de la lecture sans frontières qui se veut résolument ouverture à l’altérité et partage.

Nous terminerons par deux réflexions d’Hélène Merlin-Kajman, extraites de son ouvrage Lire dans la gueule du loup. La littérature, une zone à défendre :

La littérature « ajoute nuance sur nuance à ce que [les élèves] sont capables de sentir et de dire, de façon à ce que le monde s’élargisse pour chacun d’eux, le monde commun, mais chacun à sa propre manière et par ses voies propres, sans qu’aucun passage ne soit forcé » (p. 127)

« Le langage nous précède et nous lie. La littérature mobilise à un très haut degré ce qui, dans le langage, fait lien. » (p. 271).

4e édition du prix des lycées français d’Europe
consacrée au thème du voyage

Une sélection établie par les lycées français de Vienne, Rome, Moscou, Bratislava, Kiev, Hambourg et Varsovie 

Annabelle Presa

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