La Passion du loup dans les Fables de La Fontaine

La Passion du loup dans les Fables de La Fontaine

À l’occasion de la publication aux Belles Lettres de La Passion du loup dans les Fables de La Fontaine, Cécilia Suzzoni nous a accordé un entretien dans lequel elle nous fait découvrir une très belle figure de l’écart : un loup singulier et complexe qui jouxte les territoires de l’homme.

D’où vous vient cet intérêt pour la figure du loup? Est-il uniquement lié à la lecture des Fables de La Fontaine ?

Cécilia Suzzoni : Il remonte loin dans le temps, il est d’abord lié à un imaginaire d’enfant. J’ai toujours été émue par la figure du loup. Si, enfant, je n’éprouvais aucune de peur à son égard, je me sens maintenant spontanément proche des défenseurs du loup, et ce jusqu’au « parti pris »… Cette tendresse a été entretenue et ravivée par le cinéma ( Danse avec les loups, Le dernier loup, par exemple ). Mes lectures ont naturellement contribué à nourrir cette inclination et Le Roman de Renart a joué à cet égard un rôle fondateur, (j’éprouvais de la pitié pour Isengrin, toujours cruellement maltraité par son neveu Goupil) ; et puis sont venues les Fables de La Fontaine, au collège et au lycée, et là, ma «  tendresse » pour le loup s’est confirmée car j’avais du mal à mettre le loup de certaines fables, bien précises, « Le Loup devenu Berger », « Le Loup , la Mère et l’Enfant », et surtout « Le Loup et les Bergers », sur le même plan que le loup de la fameuse et magnifique fable « Le Loup et l’Agneau », « cette bête cruelle », « cet animal plein de rage » que le poète évoque. Je constatai  alors que cette seule fable avait comme évincé, occulté pour toujours, les fables qui démentaient cette figure repoussoir ; je m’agaçais donc de lire, dans l’essai  par ailleurs très informé de Michel Pastoureau, que La Fontaine avait pour ainsi dire rendu «  immuable » l’image d’un loup « menteur, voleur, méchant, lâche, cruel, et sanguinaire » ; à mille lieues de la figure de  « mon loup », pensif, mixte de tendresse, de tristesse et de colère, se refusant à n’être « rien qu’un loup » !  C’est ainsi que m’est venue l’idée de rendre justice à ce loup injustement décrié, et qui, pour autant, ce qui nécessitait d’opérer quelques mises au point- ne devenait pas l’otage de cette « zoologie mièvre », dénoncée par Michel Deguy,  exclusivement à l’usage de ces livres pour enfants où circule volontiers un loup bon enfant qui ne fait plus peur à personne !

Justement, sur quel type de lecture vous-êtes-vous appuyée pour faire surgir cette figure d’un loup si peu conforme à celle que nous lègue l’imagerie occidentale, ainsi que le code allégorique, lui-même inhérent à la fable, qui fait du loup, depuis la République de Platon,  l’incarnation de nos passions négatives, de nos instincts les plus « fauves » ?

Cécilia Suzzoni : Je précise d’abord que ma relecture des Fables a été à la fois très attentive, et soucieuse d’éviter le recours à des lectures érudites  : je ne suis pas spécialiste de La Fontaine, même si j’ai eu l’occasion de rencontrer cet auteur d’assez près dans le cadre de programmes universitaires. En revanche, ma double formation Lettres classiques / Philosophie a permis de donner à mon essai « un autre tour » nourri d’un regard certes d’abord poétique, mais aussi anthropologique, éthique. Celui-ci, d’ailleurs n’entrait nullement en conflit avec un La Fontaine grand lecteur de Lucrèce, de Montaigne, sensible à l’air du temps, avec déjà, via sa lecture, même indirecte,  de Gassendi, des affinités avec le Siècle des Lumières.
J’attire d’abord l’attention sur la distinction à faire entre le loup, au singulier, et les loups, au pluriel : le loup, fruit de la composition poétique, celui qui bénéficie dans le corpus du retour narratif de son personnage, est en effet un loup au singulier ; mais il n’est en aucune façon un loup susceptible d’un devenir biographique : il ne devient pas plus rusé avec le temps, il ne vieillit pas ! il n’apprendra pas à mieux faire son métier de loup ! ( l’opposition est flagrante avec les « vieux » chat, rat, coq du bestiaire). Autrement dit, ce n’est pas un héros d’apprentissage. Il en est tout autrement des loups au pluriel : les loups devenus « Loups parfaits et friands de tuerie » de la fable « Les Loups et les Bergers », proches de ces figures de fauves chers à Henri Michaux, ou à Claudel, qui, eux, font sans état d’âme leur « métier » de prédateur. Cela étant, le loup au singulier n’en est pas moins docile à l’instinct de dévoration, toujours affamé, selon l’image traditionnelle du loup de nature, que la faim fait sortir du bois ; et dans tous les cas, ce loup au singulier, reste un loup qui « survient », un loup d’aventure,  qui se jette sur sa proie et la dévore illico, comme dans « L’Ane et le Chien ». Mais il est clair que le loup des fables que j’ai mentionnées plus haut fait l’objet d’une composition poétique qui pousse aussi loin que possible le potentiel de l’allégorie, sa capacité à faire tenir ensemble le propre et le figuré, Giraudoux disait jusqu’à « l’inconscience poétique »… C’est ainsi que l’on voit dans « Le Loup, la Mère et l’Enfant », fable par ailleurs cruelle, émouvante, cette séquence vraiment hilarante d’un loup spolié et courroucé d’avoir été privé d’une proie tour à tour promise et refusée, et qui pour se consoler, se raconter à lui-même, l’histoire du Petit Chaperon rouge en même temps qu’il rêve de manger « le marmot »… «  Que quelque jour ce beau marmot/ Vienne au bois cueillir la noisette !  ». Ou encore, on le voit décider, dans « Le loup et les Bergers », de devenir végétarien pour ne plus mériter la haine universelle : des séquences qui montrent que la Passion du loup, dans tous les cas de figure ne fait pas oublier que le principe de plaisir est au cœur des Fables, des « jeux innocents » de ces « cinq ou six contes d’enfant ».

Pourquoi avoir donné ce titre à votre essai « La Passion du loup » : est-ce là une pure provocation ?  Il y a manifestement dans ce titre la volonté de faire entendre une lecture des fables du loup dont les enjeux sont violents, tragiques même .

Cécilia Suzzoni : j’avais d’abord pensé l’intituler « Les mots et les dents » car cette passion prend forme et sens entre les mots et les dents ; j’ai préféré finalement La Passion du loup, même si, évidemment, ce mot s’entend aussi dans un registre parodique, propre à « la fable égayée . Car les mésaventures de ce loup finissent par dessiner un cheminement en forme de calvaire pour ce loup, ultimement illustré par une mort toujours atroce, barbare : une passion dont les stigmates s’écrivent à même sa peau, cette peau que tous rêvent d’ « expédier en forme », aussi bien la communauté rurale, du manant au seigneur que la cour du roi lion.
Ce loup parle pourtant en « langue des dieux », et j’insiste sur son statut de figure privilégiée dans ce rapport aux Muses « filles de mémoire » ; mais il meurt comme « rien qu’une bête ».  Sa passion est d’être en permanence clivé entre son statut de loup de nature,  figure de l’écart, et son statut de personnage engagé dans une aventure fatale et symbolique dans le langage, dans les chausse-trappes du langage dont il ne mesure pas les enjeux symboliques, surtout face à un pouvoir libre de « dire d’un et puis d’un autre » ; sa bonne foi fait finalement de lui le véritable infans [celui qui étymologiquement ne sait pas encore parler] des fables, celui dont toutes ruses tramées dans le langage échouent pitoyablement.  Enfin, le mot passion renvoie à un certain nombre de connotations humaines ; de fait, ce que montre  cette passion qui prend forme et sens entre les mots et les dents, c’est chez ce loup un irrésistible penchant pour l’humain : «  C’est moi qui suis Guillot, berger de ce troupeau ».
Le loup, mon loup,  rêve de mettre bas son habit  de boucher, pour  revêtir la panoplie plus noble, plus lettrée de ce berger de pastorale, avec sa cornemuse et sa musette: moins « hypocrite » qu’hupocritès, c’est- à-dire acteur d’une ruse  où il joue l’aventure même de son désir ! Et surtout, le fabuliste l’a doté d’un penchant à la méditation, aux scrupules, à la tristesse, tristesse de n’être pas à la hauteur de ce souci de se « déborder » : 


« C’est bien fait dit le loup, en soi-même fort triste ;
Chacun à son métier doit toujours s’attacher.
Tu veux faire ici l’arboriste ?
Et ne fus jamais que boucher ». ( « Le Cheval et le Loup » ).

Tristesse d’un loup qui poussera la tentation d’être admis à la table des hommes jusqu’à vouloir partager le régime carnivore des pasteurs de troupeaux…

Mais que répondez-vous aux objections qui le montrent dans les fables du deuxième recueil en particulier, en « peste de cour », en courtisan délateur, accusateur du plus faible ( « Le Lion, le Renard et le Loup », « Les Animaux malades de la peste » ) et que faites-vous, justement, de cette fable « Le Loup et l’Agneau » dont il ne semble pas douteux que La Fontaine ait voulu figurer un agneau innocent proie et victime d’un loup cruel ?  

Cécilia Suzzoni : j’en fais justice et j’espère convaincre, dans les deux chapitres que je consacre plus précisément à ces objections. D’une part, dans Les fables de cour, je montre que ce loup, au singulier , mais comme surgi d’un pluriel (« Un loup quelque peu clerc ») , récite la leçon de l’allégorie, revêt très précisément l’habit du cobaye  justifiant le « Je me sers d’animaux pour instruire les hommes », qui, pour le coup, instrumentalise l’animal en lui faisant représenter une bassesse toute humaine. Corseté dans ce rôle, le loup n’est plus du tout ce loup, mon loup, travaillé par le trouble d’exister, sa parole en est moins vive ; et de surcroît le fabuliste ne manque pas d’en faire une fois de plus la victime du véritable scélérat, de la  véritable peste de cour : le renard qui aura littéralement sa peau «  toute chaude et toute fumante » ? dont le lion fera sa «  robe de chambre »…
Quant à la fable « Le Loup et l’Agneau »,  il ne fait pas de doute qu’outre le face à face qu’elle figure de l’opposition nature/culture, avec ces deux ennemis de toujours, elle dénonce en creux, via ce loup qui voudrait avoir raison quand manifestement il a tort, les leurres du pacte juridico- politique ( dont Pascal avait déjà magistralement démystifié l’arbitraire : « et n’ayant pu faire que ce qui est juste fût fort, on a fait que ce qui est fort fût juste »). Pour autant, et c’est l’occasion de rappeler qu’un vrai, dans la fable, n’efface pas un autre vrai, elle met en scène un loup à mille lieues du cynisme tranquille et joyeux avec lequel le seigneur lion emporte sa proie dans la fable « La Génisse, La Chèvre et la Brebis en société avec le Lion » ; un loup donc, affamé, tenaillé par des scrupules, encore et toujours, qui est comme condamné parce qu’il entre en langue avec l’agneau à l’écouter, lui répondre, un agneau dont il est la proie, plus encore qu’il n’est sa proie !  ( versus la réponse du milan au rossignol : « Ventre affamé n’a pas d’oreilles »). « Le Loup et l’Agneau » est une fable – cauchemar pour ce loup qui doit renoncer à emporter sa proie aux dents, comme le ferait un loup de nature ; un loup pour autant excédé,  persuadé qu’il a devant lui cet agneau qui l’oblige à assumer  son destin de bête traquée par «  Vous, vos bergers et vos chiens », et qui, comme honteux, emporte enfin sa proie « dans le fond des forêts » où il court se cacher, comme l’homme de la fable « L’Homme et son image » qui ne supporte pas de voir ses imperfections dans « l’onde pure » du canal.

Finalement, quelles leçons peut-on tirer de cette relecture des fables à l’aune des tribulations de ce loup ?

Cécilia Suzzoni : J’insiste, dans mon essai, aussi souvent que je le peux, sur la convergence éthique et poétique des fables du loup, un loup, pétri d’imaginaire collectif, qui a laissé des traces dans le tissu de la langue, celle des proverbes en particulier. La Passion du loup, en même temps qu’elle déjoue le scénario un peu usé de notre imaginaire constitue une expérience limite qui fait aller de pair raison poétique et discours de la méthode, paideia expérimentale et paideia philosophique ; l’énergie poétique que le fabuliste dit lui-même puiser dans «  l’énergie extrême » de la vieille langue,  alimente cette réinvention de la fable par un poète un peu las du tintamarre épique, comme son loup l’est de ces proverbes qui entendent l’enfermer dans son statut de loup «  ennemi du genre humain ».  Je dirai que la démarche interprétative que je me suis autorisée et conformément d’ailleurs au fondement de l’allégorie qui fait coexister le propre et le figuré, ressemble à la démarche de l’écrevisse de la fable qui marche « tortu » ; une démarche hésitante, sinueuse, et surtout plurielle : elle n’exclut pas : elle conjugue ; elle prend à la lettre le mot du fabuliste :
« Hé ! Qui peut dire
Que pour le métier de mouton
Jamais aucun loup ne soupire ? »

 Sauf que  ce loup soupire pour le métier de berger… Car, outre le fait qu’il reste jusqu’au bout une figure insurrectionnelle, réfractaire au «  répugnant mystère » de la servitude volontaire, notre loup, affamé de tendresse,  mais plus encore de liberté, ne renonce jamais à son penchant pour l’humain, jusqu’à se faire, dans la grande Fable « Les Compagnons d’Ulysse », le champion de l’exception humaine :  c’est lui qui, prenant sa revanche sur une humanité qu’il a prise en défaut d’humanité, déchiffre la leçon philosophique et morale des Fables, en faisant entendre que l’homme n’est pas encore à hauteur d’homme …

Une autre leçon, précieuse, indirectement délivrée par ce loup, est une invitation à déjouer les fixismes : ce loup ne veut pas être contagieux à soi-même : il entend se désentraver de l’image qui lui colle à la peau, il ne veut pas être assigné à résidence ( c’est l’anti-escargot de Ponge …) : il n’est pas à l’aise dans sa peau de loup, qu’il s’empresse de refiler au renard ( « Le Loup et le Renard », XII, 9) . Sa façon de brouiller les frontières est une précieuse leçon d’émancipation critique par désidentification. Il était nécessaire de prouver, fables à l’appui, qu’à aucun moment, contrairement à d’autres figures du bestiaire,  « nuisibles », « scélérates », ou tout simplement contagieuses à elles-mêmes, on ne le voit jamais en train de perpétrer un acte de cruauté ; il ne fait en aucune façon montre de cette « impitoyable joie », celle par exemple avec laquelle l’hirondelle de la fable « L’Araignée et l’Hirondelle » ou le chat « exterminateur » emportent leur proie.  Et je trouve aussi insolite que séduisante la façon tour à tour narquoise, grave ou burlesque avec laquelle l’énonciation du fabuliste orchestre la voix de ce loup si peu enclin à faire son métier de loup, empêtré dans des choix difficiles, hésitant entre régime carnivore – son propre !- et régime végétarien, face à une humanité qui , elle, « fait festin de toute proie ».

Enfin, via les tribulations de ce loup, via son face à face avec le paysage pastoral et ses acteurs, loup, berger, troupeaux,  La Fontaine ( c’est entre autres le souci de mon chapitre Le tribunal des animaux), montre combien il est en avance sur bien des débats de notre modernité : en particulier dans la fable « L’Homme et la Couleuvre », cette formidable fable écologique, qui plaide déjà magnifiquement pour des «  égards ajustés » envers les animaux domestiques ou sauvages, et stigmatise l’« engeance sans pitié » ( « L’Oiseau blessé d’une flèche ») ; sans pour autant que le fabuliste  sacrifie à l’altérité de l’animal le propre de l’homme  lequel reste, avec la complicité de ce loup «  rempli d’humanité »,  la grande affaire des Fables .

 Cécilia Suzzoni, agrégée de lettres classiques, est professeur honoraire de Chaire supérieure au lycée Henri IV, où elle a enseigné la littérature française et le grec ancien en khâgne moderne et classique. Elle y a fondé, sous l’égide du poète Yves Bonnefoy, l’Association ALLE, Le latin dans les littératures européennes, dont elle est présidente d’honneur et membre actif.

Le Loup reprit : Que me faudra-t-il faire ?
Presque rien, dit le Chien : donner la chasse aux gens
        Portants bâtons, et mendiants ;
Flatter ceux du logis, à son maître complaire ;
        Moyennant quoi votre salaire
Sera force reliefs de toutes les façons :
        Os de poulets, os de pigeons,
Sans parler de mainte caresse.
Le loup déjà se forge une félicité
        Qui le fait pleurer de tendresse.
Chemin faisant il vit le coudu Chien, pelé :
Qu’est-ce là  ? lui dit-il. – Rien.  – Quoi ! rien ! – Peu de chose. –
Mais encor ?  – Le collier dont je suis attaché
De ce que vous voyez est peut-être la cause.
Attaché ! dit le Loup : vous ne courez donc pas
    Où vous voulez ?  – Pas toujours, mais qu’importe ?
 Il importe si bien, que de tous vos repas
        Je ne veux en aucune sorte,
Et ne voudrais pas même à ce prix un trésor.
Cela dit, maître Loup s’enfuit, et court encor. 

Livre I, Fable V, « Le Loup et le Chien », extrait.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *