Se magnifier ou se dénigrer ? L’image de soi sur les réseaux sociaux
Nous vous recommandons l’entretien de Michaël Stora et Nathalie Enkelaar
« Réseaux (a)sociaux et construction identitaire. Entretien avec Michaël Stora »
Adolescence 2022/2 T.40 n° 2 , pages 259 à 269, Éditions GREUPP
Le texte s’intéresse notamment à la façon dont les adolescents utilisent les réseaux sociaux pour construire et montrer leur identité. Les auteurs expliquent que les plateformes numériques favorisent la mise en scène d’une image idéalisée de soi, grâce à des filtres ou des fonctionnalités particulières qui permettent par exemple de présenter une image de soi non inversée. Les adolescents y présentent souvent une version valorisée d’eux-mêmes, conforme aux modèles de réussite diffusés sur les réseaux. Nathalie Enkelaar observe qu’« au fond, ces discussions sur les réseaux autour de l’image, vraie ou fausse, pure ou « détériorée », traduisent bien la fragilité narcissique, la dépendance extrême [des] jeunes à une image qui dirait le vrai sur ce qu’ils sont, et qu’ils pourraient maîtriser et corriger à travers des fonctionnalités techniques infinies, et avoir sous la main en permanence. Au risque de s’y perdre, tel Narcisse dans son reflet… »
En général, cette image correspond à une image qui magnifie l’adolescent, il souhaite se représenter comme un individu séduisant et performant, qui accumule les signes de reconnaissance comme les « likes ». Elle renvoie à une apparence de bonheur et de succès permanent. Tout ce qui pourrait être perçu comme négatif ou problématique est généralement effacé ou dissimulé, alors que cette représentation de soi contraste fortement avec l’expérience intérieure réelle des adolescents. Michaël Stora explique qu’en effet, beaucoup d’entre eux souffrent d’un sentiment de solitude, de doute, d’angoisse, voire de dépression. Il existe donc un décalage important entre l’image affichée sur les réseaux et le vécu psychique des jeunes.
Nathalie Enkelaar évoque l’apparition d’un phénomène inverse sur certaines plateformes. Certains jeunes internautes cherchent désormais à montrer l’envers du décor de cette perfection apparente. Des mouvements comme le « body-positive » encouragent l’exposition des imperfections physiques ou du mal-être, voire la mise en exergue de la dépression…
Dès lors, certains adolescents n’hésitent pas à publier des contenus qui évoquent justement la dépression, l’anxiété ou divers troubles psychiques qu’ils s’attribuent eux-mêmes. Ils répondent eux aussi à la question « Qui suis-je ? ». Cette démarche peut certes donner l’impression d’une parole plus authentique, mais cette exposition du négatif relève finalement de la même logique que l’idéalisation, elle est simplement inversée. Au lieu de montrer un moi parfait, idéalisé, on montre un moi souffrant, mais dans les deux cas l’identité est figée dans une image publique qui accroît les effets de fermeture.
Ces publications donnent en fait une réponse simplifiée à la question fondamentale qui se pose à eux : «Qui suis-je ? ». Michaël Stora explique que ce type d’exposition de soi s’appuie en outre sur des stratégies simplificatrices délétères : « en affichant une étiquette – par exemple un trouble psychique – l’adolescent peut réduire la complexité de son identité à une définition unique. L’autre problème de ce type d’exposition de soi est qu’il s’appuie sur une narrativité pauvre, réduite à l’image, ou à des mots tout faits, standardisés, à coup de hashtags ». Auparavant les jeunes exprimaient leur mal-être dans des blogs en usant de récits plus longs, d’une certaine forme de créativité voire de provocations qui pouvaient faire réagir les parents, ce qui n’est plus le cas. Les réseaux sociaux conduisent désormais les adolescents à présenter des identités simplifiées, souvent réduites à des images ou à des étiquettes qui figent l’identité au lieu de permettre une véritable réflexion sur soi.
NB : Est évoquée en note « la vague récente d’auto-diagnostics de Troubles du Spectre Autistique (TSA), de Troubles du Déficit de l’Attention avec/sans Hyperactivité (TDAH) ou encore de Troubles Dissociatifs de l’Identité (TDI) sur TikTok. »
L’article est disponible dans son intégralité à l’adresse
https://shs.cairn.info/revue-adolescence-2022-2-page-259?lang=fr