{"id":903,"date":"2019-12-13T14:34:43","date_gmt":"2019-12-13T13:34:43","guid":{"rendered":"http:\/\/afpeah.fr\/?p=903"},"modified":"2021-04-14T19:36:40","modified_gmt":"2021-04-14T17:36:40","slug":"faire-du-latin-une-discipline-davenir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/2019\/12\/13\/faire-du-latin-une-discipline-davenir\/","title":{"rendered":"Faire du latin une discipline d\u2019avenir"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>Conf\u00e9rence de C\u00e9cilia Suzzoni <\/strong><br>(Colloque de l&rsquo;Afpeah du 25 mars 2017 : \u00ab\u00a0Une \u00c9cole ambitieuse. Fondamentaux, connaissances et culture pour tous\u00a0\u00bb)<\/p>\n\n\n\n<p>Est-ce que le libell\u00e9 que je propose pour cette intervention est intempestif&nbsp;?-contraire \u00e0&nbsp; l\u2019air du temps&nbsp;?- oui et non. Oui, parce que,&nbsp; m\u00eame si les contentieux entre le latin et notre&nbsp; modernit\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 largement d\u00e9mystifi\u00e9s et sold\u00e9s,&nbsp; il reste des r\u00e9sistances, des m\u00e9fiances, voire une franche hostilit\u00e9 face \u00e0 un discours ,&nbsp; ce sera ici le mien, qui fait du latin , non pas, non plus le <em>signe anhistorique<\/em> d\u2019une \u00c9cole latine de fait obsol\u00e8te, mais le<em> v\u00e9hicule<\/em> \u2013m\u00e9taphore que j\u2019emprunte \u00e0 l\u2019essayiste George Steiner dans <em>Passions impunies<\/em>, \u00e0 exploiter litt\u00e9ralement et dans tous les sens&#8211; d\u2019un savoir indispensable non seulement \u00e0 la bonne sant\u00e9 de la langue fran\u00e7aise, mais aussi au projet d\u2019un tronc commun&nbsp; d\u2019\u00e9ducation europ\u00e9enne&nbsp;. Non, car, justement, \u00e0 l\u2019occasion des r\u00e9cents d\u00e9bats qui ont accompagn\u00e9 la contestation de la r\u00e9forme du coll\u00e8ge, bien des voix se sont fait entendre- au-del\u00e0 \u00e9videmment de celles attendues des associations traditionnelles de d\u00e9fense des langues anciennes \u2013 dont je suis pleinement solidaire-, des voix de&nbsp; linguistes, philosophes, \u00e9crivains, contemporains, math\u00e9maticiens, pour dire combien le latin reste le garant d\u2019une dynamique de la langue qui commande notre avenir, car il n\u2019y a pas de pass\u00e9 lointain, clos, pour qui voit dans la nature historique des langues le principe m\u00eame de leur vitalit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>J\u2019essaierai, et je serai forc\u00e9ment sch\u00e9matique, de justifier le bien-fond\u00e9 de ce libell\u00e9&nbsp; en trois points \u2013 je laisse \u00e9videmment de c\u00f4t\u00e9, l\u2019hypoth\u00e8se la plus pessimiste&nbsp;: que nous serions en train de renoncer tout bonnement \u00e0 la culture, auquel cas le latin serait bien s\u00fbr balay\u00e9, mais ni plus ni moins que les autres disciplines de la m\u00e9moire et du langage.<\/p>\n\n\n\n<p>1- Faire un autre usage du <em>congestorium memoriae<\/em>, du grenier de la m\u00e9moire, m\u00e9taphore de l\u2019h\u00e9ritage latin, que j\u2019emprunte \u00e0 Carlo Ossola, qui d\u00e9tient la chaire de litt\u00e9rature n\u00e9o-latine au Coll\u00e8ge de France, dans <em>L\u2019Avenir de nos<\/em> <em>origines<\/em>&nbsp;; et pour cela&nbsp; se garder de deux postures&nbsp;: une restauration de fa\u00e7ade et \u00e0 l\u2019identique de la tradition des lettres latines, insoucieuse de ce qui n\u2019est plus possible- ce qui, par parenth\u00e8se, impose de revoir, refonder la sp\u00e9cialit\u00e9 lettres classiques-un autre d\u00e9bat-&nbsp;; une anthropologisation \u00e0 marche forc\u00e9e de ces \u00e9tudes latines qui, sous couleur de leur appliquer le regard \u00e9loign\u00e9 , en neutralise la f\u00e9conde proximit\u00e9 et favorise \u00e0 terme leur devenir dans une sp\u00e9cialit\u00e9 \u00ab&nbsp;humanistico-litt\u00e9raire&nbsp;\u00bb&nbsp;. Autrement dit,&nbsp; il ne faut surtout&nbsp; pas&nbsp; faire du latin, non plus que du grec d\u2019ailleurs,&nbsp; une discipline exotique dont on go\u00fbterait d\u2019autant plus les charmes qu\u2019elle n\u2019est plus obligatoire \u2026<\/p>\n\n\n\n<p>2- Le <em>v\u00e9hicule latin<\/em> : de quoi doit-il continuer \u00e0 \u00eatre porteur&nbsp;?&nbsp; D\u2019abord d\u2019un h\u00e9ritage au quotidien&nbsp;: celui de la langue fran\u00e7aise,&nbsp; une conscience avertie de la&nbsp; langue fran\u00e7aise, endett\u00e9e depuis toujours, elle et sa litt\u00e9rature, \u00e0 l\u2019\u00e9gard du latin&nbsp;; avec une capacit\u00e9&nbsp; \u00e0 parler sa langue ouverte, \u00e0 ne pas en faire un chez-soi casanier. Et aussi d\u2019une approche plurielle de la question de l\u2019identit\u00e9, rien moins qu\u2019essentialis\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>3- Enfin, mon 3<sup>\u00e8me<\/sup> et dernier point,&nbsp; le latin est&nbsp; aussi, culturellement et politiquement parlant,&nbsp; le&nbsp; garant d\u2019une <em>unitas multiplex \u2013<\/em>Edgar Morin\u2014,ou&nbsp;pour le dire&nbsp; avec le philosophe Jean-Luc Nancy, d\u2019un <em>universel polychrome<\/em>, d\u2019un&nbsp; \u00ab&nbsp;singulier multiple&nbsp;\u00bb, comme l\u2019indique bien la langue latine&nbsp; qui ne conna\u00eet le mot <em>singuli <\/em>qu\u2019au pluriel&nbsp;.&nbsp; Le latin, premi\u00e8re langue moderne de l\u2019Europe, doit se faire&nbsp; le fer de lance d\u2019une r\u00e9activation des grandes langues de culture&nbsp; europ\u00e9ennes, au-del\u00e0 de leur lien g\u00e9n\u00e9tique avec le latin, en tenant&nbsp; compte aussi&nbsp;&nbsp; de la part grandissante qu\u2019a prise , que prend, l\u2019Islam dans l\u2019h\u00e9ritage gr\u00e9co-romain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>I- Un autre usage du <em>congestorium\nmemoriae<\/em>&nbsp;: se garder d\u2019abord de deux postures<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>1- Il faut prendre la mesure d\u2019une usure, d\u2019une fatigue \u00e0 voir manier un peu m\u00e9caniquement les notions et concepts de l\u2019humanisme latin. Nous sommes sortis de la tradition classique. (Hannah Arendt&nbsp;:<em> La<\/em>&nbsp; <em>crise de la culture<\/em>). Or il y a une&nbsp; argumentation de routine qui ne r\u00e9siste pas \u00e0 la r\u00e9alit\u00e9 des changements. Dans notre pr\u00e9sent,&nbsp; plus que jamais&nbsp; encombr\u00e9,&nbsp; p\u00e8se encore le poids&nbsp; d\u2019une latinit\u00e9 fig\u00e9e,&nbsp; synonyme de vieillerie litt\u00e9raire dont on est content de s\u2019\u00eatre d\u00e9barrass\u00e9.&nbsp; C\u2019est au XIXe si\u00e8cle que s\u2019est essentialis\u00e9, durci, embaum\u00e9 un usage de la latinit\u00e9, instrumentalis\u00e9e politiquement, Ce sont les grands et vrais d\u00e9fenseurs&nbsp; et praticiens du latin \u2013 Baudelaire, entre autres-&nbsp; qui ont \u00e9t\u00e9 les plus s\u00e9v\u00e8res, les plus lucides. Il y a, il y a&nbsp; toujours eu, il&nbsp; y a encore une fa\u00e7on de d\u00e9fendre les humanit\u00e9s dites classiques tr\u00e8s nocive au latin&nbsp;: celle de petits esprits pseudo-acad\u00e9miques, coinc\u00e9s dans un classicisme orn\u00e9, insouciants des changements \u00ab&nbsp; et cela quand tout marche et change autour de nous, c\u2019est \u00e9touffant, \u00e0 la longue, c\u2019est suffoquant&nbsp;!&nbsp;\u00bb plaidait d\u00e9j\u00e0 Sainte-Beuve. Plus pr\u00e8s de nous,&nbsp; Julien Gracq,&nbsp; grand amoureux du latin, s\u2019est montr\u00e9 plus s\u00e9v\u00e8re encore&nbsp; face \u00e0 un <em>canon fourre -tout<\/em>, r\u00e9p\u00e9titif, port\u00e9 par des h\u00e9ritiers paresseux et une tradition fatigu\u00e9e, qui ne sait plus s\u00e9parer les choses vivantes des choses mortes&nbsp;. Bref, il y a toujours \u00e0 conjurer, avec&nbsp; la \u00ab&nbsp;jouissance mus\u00e9ale d\u2019une survie assist\u00e9e\u00bb,&nbsp; la menace&nbsp; de voir resurgir l\u2019exasp\u00e9ration du \u00ab&nbsp;Tous vos gens \u00e0 latin&nbsp;! &nbsp;\u00bb du Moli\u00e8re des <em>Femmes savantes<\/em>\u2026 <\/p>\n\n\n\n<p>2-Le virage anthropologisant,\ncivilisationnel, pris par l\u2019enseignement des lettres classiques&nbsp;: avec le\nnouveau libell\u00e9 <em>Langues et cultures de l\u2019antiquit\u00e9<\/em>. Le dialogue avec les\nsciences humaines est naturellement une excellente chose (j\u2019y ai largement\ncontribu\u00e9 pour ma part)&nbsp;; mais il ne s\u2019agit&nbsp; pas de&nbsp;\nredorer le blason de cet enseignement,&nbsp;\nau d\u00e9triment de la langue et des textes, de la litt\u00e9rature, avec \u00e0\nl\u2019horizon la menace d\u2019un clivage antiquisants\/francisants, avec un souci\npr\u00e9matur\u00e9, voire dangereux de sp\u00e9cialisation; Je n\u2019insiste pas&nbsp;: j\u2019ai\nd\u00e9velopp\u00e9 ce point dans un article r\u00e9cent de la revue <em>Europe<\/em>&nbsp;: <em>Antiquit\u00e9&nbsp;: quelles<\/em> <em>perspectives\npour aujourd\u2019hui&nbsp;?<\/em> <\/p>\n\n\n\n<p>Il y aurait enfin \u00e0 se m\u00e9fier d\u2019un usage divertissant, m\u00e9diatique,&nbsp; du savoir antique, qui ne g\u00eane personne, sorte d\u2019affichage publicitaire tout \u00e0 fait docile \u00e0 l\u2019air du temps&nbsp;: et l\u00e0 je pense \u00e9videmment aux avertissements de Hannah Arendt, qui avait vu venir le danger&nbsp;: en m\u00eame temps qu\u2019elle enregistre l\u2019irr\u00e9versible usure de la tradition, elle s\u2019inqui\u00e8te d\u2019une culture de masse qui se nourrit superficiellement des objets culturels du monde&nbsp;: &nbsp; \u00ab&nbsp;Bien des grands auteurs du pass\u00e9 ont surv\u00e9cu \u00e0 des si\u00e8cles d\u2019oubli et d\u2019abandon, mais seraient-ils capables de survivre \u00e0 une version divertissante de ce qu\u2019ils ont \u00e0 dire&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>3-Et donc, j\u2019en arrive au\npoint essentiel de cette premi\u00e8re partie&nbsp;: il nous faut un autre usage,\nplus critique, plus courageux, plus scientifique, plus rebelle au glissement\ndans la <em>vis inertiae<\/em> qui a souvent menac\u00e9 l\u2019humanisme latin, son\nenseignement, sa transmission .<\/p>\n\n\n\n<p>-Sortir du pi\u00e8ge latin= \u00e9litisme, r\u00e9concilier le latin et la d\u00e9mocratie, comme le proposait Yves Bonnefoy.&nbsp; La mal\u00e9diction qui a pes\u00e9 sur le latin, est <em>celle qui a vu humanit\u00e9s modernes et enseignement d\u00e9mocratiques coupl\u00e9s comme deux termes corr\u00e9latifs<\/em>&nbsp;? C\u2019est au&nbsp; XIX si\u00e8cle que&nbsp; le latin devient une affaire politique qu\u2019il est per\u00e7u comme&nbsp; un signe politico-culturel qui cherche \u00e0 exclure&nbsp;.&nbsp; On commence \u00e0 voir dans l\u2019humanisme une coquille vide, un syntagme us\u00e9 et fig\u00e9&nbsp;; exactement&nbsp; le contraire de l\u2019humanisme renaissant, conqu\u00e9rant dont le latin avait \u00e9t\u00e9 le media et le fer de lance&nbsp;. Au d\u00e9but du XX\u00e8me&nbsp;Lanson, l\u2019historien de la litt\u00e9rature,&nbsp; et Brunot, le linguiste,&nbsp; proposent une agr\u00e9gation de lettres sans latin et sans grec pour d\u00e9mocratiser les lettres, briser les barri\u00e8res sociales. Cette proposition n\u2019aura pas d\u2019effet, mais au lieu de r\u00e9former, au lieu d\u2019opposer \u00e0 ce latin conservateur une autre tradition, celle dont se r\u00e9clamait Rousseau, autodidacte, qui fait voir le lien entre latin et \u00e9mancipation critique,&nbsp; &#8211; voir l\u2019anecdote fi\u00e8rement relat\u00e9e dans les <em>Confessions<\/em> , \u00e0 propos de la devise du conte de Gouvon&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>tel fiert qui ne tue pas&nbsp;\u00bb,<\/em> qu\u2019il est le seul, lui, le domestique,&nbsp; \u00e0 d\u00e9chiffrer correctement (<em>fiert<\/em>, forme \u00e9volu\u00e9e du <em>ferit<\/em> latin) -on a&nbsp; prolong\u00e9, pire on a ent\u00e9rin\u00e9 ce malentendu, ce d\u00e9tournement d\u2019h\u00e9ritage,&nbsp; avec plus tard la cr\u00e9ation d\u2019une agr\u00e9gation de lettres modernes cens\u00e9e incarner les Humanit\u00e9s modernes. Je pr\u00e9cise, pour \u00e9viter tout malentendu cocasse, que j\u2019ai le plus grand respect pour l\u2019agr\u00e9gation de lettres modernes au jury de laquelle j\u2019ai souvent et avec plaisir particip\u00e9&nbsp;;&nbsp;&nbsp; ce que j\u2019incrimine,&nbsp; c\u2019est la paresse institutionnelle avec laquelle on a laiss\u00e9 chaque agr\u00e9gation dans son pr\u00e9 carr\u00e9&nbsp;; et progressivement,&nbsp; au lieu d\u2019une fusion ambitieuse,&nbsp; on a install\u00e9 cette coupure entre lettres classiques et lettres modernes, que nous continuons de payer&nbsp;. Et finalement,&nbsp; au lendemain de 68 , on a sacrifi\u00e9 la latin. Jamais on ne sera assez s\u00e9v\u00e8re pour cette cascade d\u2019\u00e9tourderies, qui a abouti \u00e0 l\u2019optionnalisation du latin, v\u00e9ritable scandale \u00e9pist\u00e9mologique pour les fili\u00e8res litt\u00e9raires et pire,&nbsp; \u00e0 une certaine forme de mise en concurrence, contre nature,&nbsp; entre les deux langues anciennes.<\/p>\n\n\n\n<p>-Le d\u00e9fi pour faire du latin une discipline d\u2019 avenir, c\u2019est \u00eatre h\u00e9ritier, en ne se <em>sentant pas h\u00e9ritier<\/em>&nbsp;: faire respirer autrement l\u2019h\u00e9ritage : briser les barri\u00e8res \u00e9troites du classicisme&nbsp;; comme y invitait d\u00e9j\u00e0 Ernst Robert Curtius dans son essai, <em>La litt\u00e9rature europ\u00e9enne et le Moyen Age latin<\/em>,&nbsp; quand il \u00e9voque le coup de force&nbsp; autour de&nbsp; 1800 \u00e0 d\u00e9clarer&nbsp; que toute l\u2019Antiquit\u00e9 \u00e9tait \u00ab&nbsp;en&nbsp; bloc \u00ab&nbsp; classique. Je le cite&nbsp;: \u00ab&nbsp; <em>pour ceux qui aiment toutes les \u00e9poques et tous les styles de l\u2019antiquit\u00e9, son \u00e9l\u00e9vation au classicisme para\u00eetra un id\u00e9e fausse&nbsp; et creuse de ma\u00eetre d\u2019\u00e9cole en d\u00e9lire&nbsp;; L\u2019humanisme de nos lyc\u00e9es , humanisme transfigur\u00e9 et transfigurant toute chose et qui prend encore volontiers aujourd\u2019hui une allure \u00e9dificatrice et moralisatrice, est aux antipodes du courageux et v\u00e9ritable humanisme des esprits libres&nbsp;. Nous avons soif d\u2019un humanisme d\u00e9barrass\u00e9 de toute p\u00e9dagogie&nbsp;\u00bb.<\/em> Une p\u00e9dagogie que l\u2019on pouvait dire encore souvent&nbsp;dans les ann\u00e9es 1980 paresseusement p\u00e9trifi\u00e9e dans \u00ab&nbsp;le mod\u00e8le latin&nbsp;\u00bb, celui d\u2019une tradition classique qui a \u00ab&nbsp; confondu le latin avec l\u2019artefact&nbsp; p\u00e9dagogico-culturel qui porte le m\u00eame nom&nbsp;\u00bb&nbsp;: un alibi culturel,&nbsp; pour tout un ensemble de pratiques p\u00e9dagogiques canoniques, satur\u00e9 de formalismes pesants,&nbsp; th\u00e8mes latins laborieux, versions mot \u00e0 mot,&nbsp; etc., tout cela&nbsp; coup\u00e9 de la source vive, de la <em>fons<\/em> latine.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; <em>A contrario<\/em> ce proc\u00e8s doit nous inviter \u00e0 prendre en compte un <em>latin pluriel, tous les latins<\/em> : en 400, J\u00e9r\u00f4me \u00e0 qui l\u2019on doit la Vulgate, disait que la latinit\u00e9 est \u00ab&nbsp;<em>varia cum locis et temporibus<\/em>&nbsp;\u00bb (\u00ab&nbsp;variable en fonction des lieux et des moments&nbsp;\u00bb&nbsp;;&nbsp;&nbsp; latin parl\u00e9, latin \u00e9crit,&nbsp; litt\u00e9raire, latin m\u00e9di\u00e9val , scholastique, n\u00e9olatin&nbsp;&nbsp;: ce <em>n\u00e9olatin<\/em> qu\u2019\u00e9crivent et pensent Bacon, Descartes, Spinoza,&nbsp; Leibniz, chaque fois r\u00e9invent\u00e9 par une pens\u00e9e&nbsp;; le latin d\u2019\u00c9rasme, longtemps n\u00e9glig\u00e9, familier et \u00e9l\u00e9gant,&nbsp; comme celui des&nbsp; <em>familiara colloquia<\/em>&nbsp;; Erasme symbolise le manifeste, plus urgent que jamais,&nbsp; d\u2019un humanisme militant, vigilant&nbsp;:&nbsp; il savait bien combien les <em>studia humanitatis,<\/em> nos Humanit\u00e9s<em>, <\/em>&nbsp;se diluent vite dans un acad\u00e9misme st\u00e9rile, de routine \u00e0 ne pas se vouloir toujours <em>humaniore, <\/em>plus attentives \u00e0 l\u2019humains. Voir son&nbsp; mot: \u00ab&nbsp; les arbres ou les chevaux naissent arbres ou chevaux, <strong><em>homines non nascuntur sed finguntur<\/em>, les hommes ne naissent pas hommes, ils se fabriquent tels,&nbsp; et&nbsp; par l\u2019\u00e9ducation, justement&nbsp;: on ne na\u00eet pas hommes, on le devient<\/strong>. C\u2019est l\u00e0&nbsp; le sens profond du&nbsp; lien entre <em>humanitas<\/em> et <em>paideia<\/em>. On ne regrettera jamais assez que des g\u00e9n\u00e9rations d\u2019\u00e9l\u00e8ves aient&nbsp; \u00e9t\u00e9 priv\u00e9s de cette diversit\u00e9, sous couleur de privil\u00e9gier un latin ch\u00e2ti\u00e9,&nbsp; ou un canon extr\u00eamement r\u00e9tr\u00e9ci. Enfin,&nbsp; il ne faut pas oublier que 90 pour cent des textes latins aujourd\u2019hui en notre possession&nbsp; ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crits apr\u00e8s la chute de l\u2019empire&nbsp;: il y a l\u00e0&nbsp; une v\u00e9ritable <em>terra incognita<\/em> qui s\u2019offre aux latinistes traducteurs . <\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; D\u2019autre part, notre modernit\u00e9 \u00e9pist\u00e9mologique, tr\u00e8s atomis\u00e9e, \u00e9miett\u00e9e en savoirs sp\u00e9cialis\u00e9s,&nbsp; a plus que jamais besoin de renouer avec une approche globalisante, du savoir, une <em>encyclios disiplina<\/em>&nbsp;: une discipline encyclop\u00e9dique.&nbsp;&nbsp; C\u2019est un grand antiquisant, contemporain, qui le dit, Jackie Pigeaud&nbsp;: \u00ab&nbsp; la sp\u00e9cialisation myope a fait beaucoup de mal \u00e0 la transmission de la culture et \u00e0 son usage pour le temps d\u2019aujourd\u2019hui&nbsp;\u00bb .<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Or, l\u2019alliance \u00e9tablie entre th\u00e9orie et pratique constitue une caract\u00e9ristique fondamentale de l\u2019approche romaine. Les&nbsp; Romains prenant en mains les outils grecs de la connaissance, les mod\u00e8lent pour qu\u2019ils soient utiles aux besoins de la soci\u00e9t\u00e9&nbsp;: <em>utilitas<\/em> <em>juvandi<\/em>&nbsp;: notre modernit\u00e9 a besoin de cet humanisme pragmatique&nbsp;: \u00ab&nbsp;le savoir de l\u2019architecte, dit Vitruve, dans sa Pr\u00e9face du <em>De architectura<\/em>, proc\u00e8de de la pratique et de la th\u00e9orie (<em>ex fabrica et ratiocinatione<\/em>)&nbsp;;&nbsp; avec les Romains&nbsp; les sciences sp\u00e9culatives grecques&nbsp; deviennent <em>artes<\/em>, \u00ab&nbsp;arts appliqu\u00e9s&nbsp;\u00bb, elles doivent avoir un but pratique pour la soci\u00e9t\u00e9&nbsp;. D\u2019o\u00f9 aussi l\u2019importance de l\u2019\u00e9crit et du livre&nbsp;: l\u2019\u00e9crit,&nbsp; car l\u2019\u00e9crit, cette entreprise de publicit\u00e9 du savoir, pr\u00e9serve de l\u2019oubli, soucieux qu\u2019il est d\u2019engranger les savoirs pour le profit&nbsp;&nbsp; des g\u00e9n\u00e9rations \u00e0 venir&nbsp;: ce n\u2019est pas pour rien que les Romains se sont faits les champions&nbsp; de la&nbsp; fiche, de la compilation (Aulu-Gelle, <em>Les nuits attiques<\/em>,&nbsp;&nbsp;Pline l\u2019Ancien,&nbsp; <em>Les Histoires naturelles<\/em>). \u00c0 propos de l\u2019 existence d\u2019une litt\u00e9rature latine \u00e0 la fois&nbsp; technique et \u00e9rudite, je suis s\u00fbre que les \u00e9l\u00e8ves seraient int\u00e9ress\u00e9s d\u2019apprendre que C\u00e9sar pr\u00e9parait pendant sa Campagne des Gaules&nbsp; un essai linguistique sur l\u2019analogie&nbsp;; que c\u2019est avec la vieille notion romaine de <em>gravitas<\/em> \u2013 la qualit\u00e9 de celui dont les pieds&nbsp; sont lourds de la terre des campagnes-, soit le latin du Newton des <em>Principia, <\/em>&nbsp;que nous sommes entr\u00e9s dans la physique moderne. D\u2019o\u00f9 l\u2019int\u00e9r\u00eat de &nbsp; l\u2019essai d\u2019un moderne s\u2019il en est, celui&nbsp; de Bruno Latour, <em>Cogitamus, cinq Lettres sur l\u2019humanisme moderne. <\/em>Rappel avec le<em> cogito, <\/em>du coup d\u2019envoi de la modernit\u00e9 philosophique, et avec le passage du <em>je au nous,<\/em> du<em> cogito<\/em> au <em>cogitamus<\/em>,&nbsp; la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019un <em>intellect collectif<\/em>, assez ad\u00e9quat au g\u00e9nie latin, g\u00e9nie de la r\u00e9capitulation, de la synth\u00e8se.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>II- Le v\u00e9hicule latin<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>-Je ne dirai que quelques mots de la question de fond, celle du latin insistant dans notre langue qui fait que l\u2019avenir de la bonne sant\u00e9 de la langue fran\u00e7aise est suspendu \u00e0 la conscience linguistique , et plus largement culturelle du lien , du fil rouge qui s\u2019est tiss\u00e9 au fil du temps entre le fran\u00e7ais et sa langue ancienne, le latin. Je l\u2019ai abord\u00e9e dans l\u2019Avant propos et la Pr\u00e9face&nbsp; des deux ouvrages collectifs <em>Sans le latin\u2026,<\/em> et, plus r\u00e9cemme<em>nt, Le bon air latin<\/em>. Le fran\u00e7ais est une langue doublement latine, par descendance directe et par descendance indirecte&nbsp;; port\u00e9e par le latin, \u00e9mancip\u00e9e du latin&nbsp; et rel\u00e9gitim\u00e9e par lui&nbsp;. Jules Marouzeau&nbsp;: <em>Nous n\u2019avons jamais cess\u00e9 de parler latin<\/em> \u2026Et ce n\u2019est pas seulement une question de lexique, d\u2019expressions, mais bien plus fondamentalement&nbsp; de grammaire,&nbsp; de syntaxe, de style. J\u2019insiste beaucoup sur la litt\u00e9rature et la po\u00e9sie&nbsp;car&nbsp; <em>le sentiment de la langue,<\/em> s\u2019\u00e9prouve particuli\u00e8rement \u00e0 l\u2019aune de la po\u00e9sie qui va chercher les mots tr\u00e8s loin. Bref&nbsp;: Il faut avoir un nette conscience que le latin est&nbsp; la force de frappe du fran\u00e7ais,&nbsp; son assise, sa colonne vert\u00e9brale, sa structure&nbsp;: un&nbsp; <em>invariant<\/em> , dont nous sommes politiquement et p\u00e9dagogiquement responsables. Le latin,&nbsp; s\u2019agissant de la langue fran\u00e7aise est l\u00e0, comme le point dans le tableau qui en assure la coh\u00e9rente lisibilit\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;-Quant aux pratiques d\u2019enseignement, qui ont\nheureusement chang\u00e9, il faut avoir \u00e0 l\u2019esprit les dol\u00e9ances pass\u00e9es, celles de\nVal\u00e9ry, celles de Claudel, plus r\u00e9cemment celles d\u2019Yves Bonnefoy, de\nJean-Michel Maulpoix sur le caract\u00e8re inutilement, inefficacement&nbsp; ingrat et routinier de cette p\u00e9dagogie&nbsp;\nquand elle a \u00e9t\u00e9 m\u00e9caniquement&nbsp; inf\u00e9od\u00e9e\nau couplage&nbsp;: grammaire latine\/grammaire fran\u00e7aise; voir la charge de\nClaudel&nbsp; contre les grammairiens p\u00e9dants\net n\u00e9oclassiques dans&nbsp; <em>La querelle des\nhumanit\u00e9s modernes<\/em> . Et&nbsp; Eugenio\nGarin, l\u2019auteur de <em>Education de l\u2019homme moderne<\/em>, disait d\u00e9j\u00e0 sa m\u00e9fiance\nenvers la tyrannie grammaticale&nbsp;: il faut toujours commencer par la\ngrammaire, mais la bien enseigner&nbsp;<em>: quam paucissima modo sunt\noptima&nbsp;: un petit nombre de notions mais les meilleures possibles<\/em>.\nAutrement dit, pas tant les exceptions que la r\u00e8gle. Ce qui est une mani\u00e8re\ntoute \u00e9rasmienne de renouer avec le <em>sapere <\/em>latin<em>, <\/em>&nbsp;au carrefour de sa double&nbsp; \u00e9tymologie&nbsp;: savoir\/saveur.<\/p>\n\n\n\n<p>-Nous devons \u00eatre aussi \u00e0 la hauteur de l\u2019exigence d\u2019ouverture que r\u00e9clament les temps, pluriels, globaux&nbsp;: toute frilosit\u00e9 acad\u00e9mique serait contreproductive et d\u00e9risoire&nbsp;: or la question du latin peut nous aider \u00e0 y voir plus clair&nbsp;: l\u2019exigence d\u2019ouverture est profond\u00e9ment fid\u00e8le \u00e0 l\u2019ethos m\u00eame de la romanit\u00e9, \u00e0 la fa\u00e7on tout \u00e0 la fois originale et efficace avec laquelle elle a g\u00e9r\u00e9 son propre rapport \u00e0 l\u2019 origine.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; D\u2019une part, nos commencements, c\u2019est ind\u00e9niable, sont Grecs&nbsp;; et avec leur remarquable r\u00e9ceptivit\u00e9 de&nbsp; ces commencements&nbsp; les Romains se sont faits les infatigables passeurs.&nbsp; C\u2019est Rome hell\u00e9nis\u00e9e qui a hell\u00e9nis\u00e9 l\u2019Occident, se plaisait \u00e0 dire le philosophe&nbsp; Lucien Jerphagnon&nbsp;: &nbsp;une <em>secondarit\u00e9<\/em> f\u00e9conde et r\u00e9fl\u00e9chie&nbsp; (voir R\u00e9mi Brague&nbsp;: <em>la voie romaine<\/em>), dans la double acception du terme&nbsp;, dont le corollaire est&nbsp; l\u2019importance de l\u2019\u00e9crit et de la lecture&nbsp;. On connait le mot d\u2019Horace&nbsp;: <em>Graecia capta ferum victorem cepit<\/em> (La Gr\u00e8ce vaincue vainquit son farouche vainqueur), belle m\u00e9taphore pour dire cette formidable <em>translatio<\/em>&nbsp; du magist\u00e8re culturel d\u2019Ath\u00e8nes \u00e0 Rome. On conna\u00eet&nbsp; moins le mot rapport\u00e9&nbsp; par Varron dans son trait\u00e9 sur l\u2019agriculture,&nbsp; le <em>De re rustica<\/em>&nbsp;: \u00ab&nbsp;<em>Romanus vincit sedendo&nbsp;\u00bb<\/em>&#8211; le Romain remporte la victoire en restant assis -, une autre belle&nbsp; m\u00e9taphore, cette fois-ci&nbsp; de la lecture et de la traduction, gr\u00e2ce auxquelles&nbsp; les Romains se sont appropri\u00e9 le savoir grec, et l\u2019ont perfectionn\u00e9 .<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; D\u2019autre part, l\u2019histoire de Rome, est une histoire d\u2019embl\u00e9e tr\u00e8s m\u00e9lang\u00e9e&nbsp;: Rome vient d\u2019ailleurs et ne s\u2019en cache pas&nbsp;. Voir le r\u00e9cit de Tite-Live&nbsp; quand il \u00e9voque cette foule m\u00e9lang\u00e9e d\u2019hommes libres et d\u2019esclaves, tous en qu\u00eate de nouveaut\u00e9&nbsp;: <em>turba<\/em> <em>avida novarum rerum<\/em>. La langue latine est&nbsp; d\u2019entr\u00e9e de jeu bab\u00e9lis\u00e9e,&nbsp; elle est&nbsp; l\u2019absorbtion d\u2019&nbsp;\u00ab&nbsp;un babel de patois&nbsp;\u00bb, fusion avec les dialectes italiques, ombrien, osque, \u00e9trusque, gaulois, influence orientale, ph\u00e9nicienne et grecque&nbsp;( Voir l\u2019essai de Jacqueline Dangel <em>Histoire de la langue latine <\/em>). Et il me semble qu\u2019il y a dans cette fable inassignable des <em>origines, \u00e0<\/em> la fois la trace de l\u2019\u00e9nergie individualiste des Romains, le <em>faber est suae fortunae quisque<\/em>&nbsp;: chacun est l\u2019artisan de son propre destin&nbsp;\u00bb&nbsp;; et celle de son g\u00e9nie assimilateur&nbsp;:&nbsp; voir l\u2019importance du <em>cum<\/em>&nbsp; chez les romains. D\u2019o\u00f9 cette conception <em>d\u00e9sexclusive du commun<\/em>&nbsp;qui a fait de Rome le lieu d\u2019un <em>melting pot r\u00e9ussi<\/em>, pour le dire avec les mots de Fran\u00e7ois Julien, dans son essai <em>De l\u2019Universel<\/em>. L\u2019h\u00e9ritage latin rench\u00e9rit, Carlo Ossola, n\u2019est pas un h\u00e9ritage<em> g\u00e9n\u00e9tique<\/em> qui localise et identifie mais un <em>lieu mental<\/em> . Le latin, c\u2019est&nbsp; <em>l\u2019extension par l\u2019adjonction<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>III \u2013 Faire du latin une&nbsp; discipline d\u2019avenir dans le cadre d\u2019un tronc commun d\u2019\u00e9ducation europ\u00e9enne.<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Qui a florin, latin, roussin, partout il trouve son chemin&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Il ne s\u2019agit pas de faire revivre, ce serait une utopie, ce grand et long moment o\u00f9 le latin a \u00e9t\u00e9 le<em> signe<\/em> <em>europ\u00e9en<\/em>, o\u00f9 chacun pouvait prendre \u00e0 son compte le proverbe&nbsp;: \u00ab&nbsp;Qui a florin, latin, roussin, partout il trouve son chemin&nbsp;\u00bb\u2026 \u00ab&nbsp;\u00catre moderne, c\u2019est savoir ce qui n\u2019est plus possible&nbsp;\u00bb, rappelait Roland Barthes\u2026 Et le grand math\u00e9maticien Poincar\u00e9, farouche d\u00e9fenseur de l\u2019apprentissage du latin pour tous au coll\u00e8ge et au lyc\u00e9e, se plaisait \u00e0 dire&nbsp;: on n\u2019apprend pas le latin pour parler latin comme si on avait \u00e0 demander son chemin. <em>On l\u2019apprend pour savoir ce que parler veut dire<\/em> . Et je dirai&nbsp; parce que le latin -18 si\u00e8cles de vie active\u2026- a fa\u00e7onn\u00e9 le tissu langagier et culturel de l\u2019Europe (Antoine Meillet&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp; Dans toutes les choses de la pens\u00e9e, le latin a fourni de mots les langues modernes de l\u2019Europe&nbsp;\u00bb).<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Faire du\npass\u00e9 un enjeu du pr\u00e9sent, c\u2019est aussi rappeler \u00e0 L\u2019Europe la vocation\noecum\u00e9nique du latin, particuli\u00e8rement dans le domaine du droit: ce <em>jus\ngentium<\/em>, embryon de notre droit international, lui-m\u00eame encore bien\nbalbutiant, et surtout in\u00e9galement appliqu\u00e9&nbsp;; il y aurait \u00e0&nbsp; raviver la notion,&nbsp; ignor\u00e9e de la philosophie grecque classique, celle\nde \u00ab&nbsp;soci\u00e9t\u00e9 du genre humain&nbsp;\u00bb&nbsp;: <em>universi generis humani\nsocietas<\/em>, une notion cic\u00e9ronienne, dont l\u2019Europe actuelle ferait bien de\ns\u2019inspirer&nbsp;; souligner&nbsp; l\u2019importance\ndes&nbsp; notions : <em>\u00c9tat et&nbsp; Droit, \u00ab&nbsp;ce bin\u00f4me \u00e0 vocation&nbsp; plan\u00e9taire&nbsp;\u00bb<\/em>&nbsp; (Pierre Legendre).\nVoir aussi&nbsp; le germe potentiel , en forme\nde bouclier, du <em>sum civis romanus<\/em>&nbsp;: repris par Kennedy, avec le\nsucc\u00e8s que l\u2019on sait,&nbsp; lors de son s\u00e9jour\n\u00e0 Berlin, en 1963,&nbsp; sous la forme du\n\u00ab&nbsp;Je suis un citoyen berlinois&nbsp;\u00bb&nbsp;\u2026. Il y a l\u00e0 le symbole du\ndevenir politique, d\u2019une langue en tant que lien avec une histoire et une\nculture&nbsp;. <\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Prendre en compte aussi les relectures du Moyen Age latin, avec un plus grand souci du dialogue qui s\u2019est instaur\u00e9,&nbsp; <em>via<\/em> le grec d\u2019Aristote introduit par les Arabes, avec la philosophie arabe&nbsp;: les 12 et 13<sup>\u00e8me<\/sup> si\u00e8cles sont une \u00e9poque de&nbsp; latinisation de toute la culture \u2013<em>Nos Latini<\/em>&#8211;&nbsp;; mais&nbsp; c\u2019 est \u00e9galement&nbsp; l\u2019\u00e9poque au cours de laquelle&nbsp;&nbsp; les Averro\u00efstes latins, disciples occidentaux du grand commentateur d\u2019Aristote, <em>secouent&nbsp; le&nbsp; r\u00eave scholastique<\/em>&nbsp; (Patrick Boucheron), en affirmant la toute puissance de la raison&nbsp;, qui ne doit pas, plus, \u00eatre inf\u00e9od\u00e9e \u00e0 la th\u00e9ologie.<\/p>\n\n\n\n<p>-Il reste \u00e0 construire une v\u00e9ritable histoire litt\u00e9raire de l\u2019Europe et \u00e0 tirer les le\u00e7ons d\u2019un patrimoine commun en mati\u00e8re de litt\u00e9ratures europ\u00e9ennes&nbsp;&nbsp;: montrer et enseigner pourquoi et comment&nbsp;&nbsp; tous les grands textes&nbsp; de la culture europ\u00e9enne&nbsp; sont&nbsp; <em>compatriotes et contemporains<\/em>&nbsp;, car par la<em> Romania<\/em> et son rayonnement, c\u2019est tout l\u2019Occident et au \u2013del\u00e0 qui a re\u00e7u une formation latine&nbsp;: ne jamais oublier, par exemple,&nbsp; que l\u2019Angleterre m\u00e9di\u00e9vale appartient \u00e0 la Romania&nbsp;: la part du franco-latin dans la langue anglaise&nbsp;est fondamentale&nbsp;: &nbsp;\u00ab&nbsp;L\u2019Angleterre est un pays latin, et nous n\u2019avons pas besoin de tirer notre latinit\u00e9 de la France&nbsp;\u00bb,&nbsp; pouvait dire T.S. Eliot (1923).<\/p>\n\n\n\n<p>-Je terminerai sur\nl\u2019importance de la traduction, constitutive ce l\u2019Europe, et&nbsp; qui est n\u00e9e,&nbsp;\nen Occident,&nbsp; \u00e0 Rome.<\/p>\n\n\n\n<p>Le mot et la notion, bien s\u00fbr,&nbsp; sont latins,&nbsp; <em>trans-ducere<\/em>&nbsp;: mener \u00e0 travers, au-del\u00e0&nbsp;: o\u00f9 l\u2019on retrouve le s\u00e9mantisme du <em>v\u00e9hicule latin<\/em>,&nbsp; avec son dynamisme, exemplifi\u00e9 par ce <em>trans<\/em>, que l\u2019on retrouve, au-del\u00e0 des langues romanes,&nbsp; dans la plupart des langues europ\u00e9ennes&nbsp;: voir, l\u00e0 o\u00f9 le grec ne disposait, et pour cause, que du verbe <em>hermeneuein<\/em>, la richesse des synonymes latins&nbsp;: <em>convertere, imitari, explicare, exprimere, reddere<\/em>, avec ses d\u00e9rivations, transmission, transgression,&nbsp; transmutation, transposition, transplantation.&nbsp; <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>Conclusion<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab&nbsp;Tout ad-venir implique\nune pro-venance&nbsp;\u00bb, plaide Massimo Cacciari dans <em>D\u00e9clinaisons de\nl\u2019Europe<\/em>&nbsp;. Mais il ne s\u2019agit pas de bricoler de l\u2019avenir avec un&nbsp; pass\u00e9 clos, bras mort de la tradition. Il\ns\u2019agit, en prenant nos adversaires au mot, de refaire du latin une affaire\npolitique, en oeuvrant pour un usage pluriel, plus juste, plus savant, plus\nouvert, plus d\u00e9mocratique.<\/p>\n\n\n\n<p>Et d\u2019abord et toujours avec le&nbsp; souci de&nbsp; la langue&nbsp;: l\u2019enjeu le plus urgent&nbsp;car c\u2019est pour chacun&nbsp; le capital symbolique le plus pr\u00e9cieux&nbsp;: &nbsp;C\u2019est que les mots <em>nomina<\/em>, sont comme des pr\u00e9sages <em>omina<\/em>&nbsp;: ils viennent \u00e0 nous avec <em>des visages d\u2019anc\u00eatres <\/em>(Pascal Quignard<em>)<\/em>, et en m\u00eame temps ils sont figures d\u2019un avenir sans cl\u00f4ture (Saussure&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp; rien ne se perd&nbsp;dans la langue&nbsp;! &nbsp;\u00bb). Tous ces mots fran\u00e7ais dans lesquels le latin est venu creuser sa trace&nbsp;: ce sont des mots <em>prisca<\/em>, anciens,&nbsp; mais pas <em>obsoleta<\/em>&nbsp;: voir les pr\u00e9cieuses remarques de Patrick Boucheron dans son court essai <em>\u00c9loge dantesque de la transmission,<\/em> o\u00f9 il plaide pour une transmission dynamique offerte au temps et au changement&nbsp;; il rappelle la distinction entre <em>vetus<\/em>&#8211; ce qui est vieux, hors usage- et <em>antiquus<\/em>, la part toujours disponible du pass\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est dire\nque ce n\u2019est pas, ce n\u2019est plus un sage et confortable commerce des id\u00e9es qui\nnous attend, avec la d\u00e9fense du latin, au service de l\u2019avenir, mais une\ntransmission qui s\u2019apparente, par les temps qui courent,&nbsp; \u00e0 une v\u00e9ritable entr\u00e9e en <strong>r\u00e9sistance<\/strong>,\nce mot franco-latin, \u00ab&nbsp;un des plus beaux de la langue fran\u00e7aise&nbsp;\u00bb,\nrappelait Jacques Derrida.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-color has-normal-font-size\" style=\"color:#1d6e9c\"><strong>C\u00e9cilia Suzzoni, Fondatrice et Pr\u00e9sidente d&rsquo;honneur de l&rsquo;ALLE, (Association le Latin dans les Litt\u00e9ratures Europ\u00e9ennes), Professeur honoraire de chaire sup\u00e9rieure (grec\/fran\u00e7ais) au lyc\u00e9e Henri IV<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Conf\u00e9rence de C\u00e9cilia Suzzoni (Colloque de l&rsquo;Afpeah du 25 mars 2017 : \u00ab\u00a0Une \u00c9cole ambitieuse. Fondamentaux, connaissances et culture pour tous\u00a0\u00bb) Est-ce que le libell\u00e9 que je propose pour cette intervention est intempestif&nbsp;?-contraire \u00e0&nbsp; l\u2019air du temps&nbsp;?- oui et non. Oui, parce que,&nbsp; m\u00eame si les contentieux entre le latin et notre&nbsp; modernit\u00e9 ont \u00e9t\u00e9 largement d\u00e9mystifi\u00e9s et sold\u00e9s,&nbsp; il reste des r\u00e9sistances, des m\u00e9fiances, voire une franche hostilit\u00e9 face \u00e0 un discours ,&nbsp; ce sera ici le mien, qui&#8230;<\/p>\n<p class=\"read-more\"><a class=\"btn btn-default\" href=\"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/2019\/12\/13\/faire-du-latin-une-discipline-davenir\/\">Lire la suite<span class=\"screen-reader-text\"> Lire la suite<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":909,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2,4,6],"tags":[59,61,58,60,56,57],"class_list":["post-903","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles","category-enseignement","category-langues-anciennes","tag-democratie","tag-enseignement","tag-grec","tag-humanisme","tag-langues-anciennes","tag-latin"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/903","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=903"}],"version-history":[{"count":6,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/903\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1980,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/903\/revisions\/1980"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/909"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=903"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=903"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=903"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}