{"id":730,"date":"2019-12-10T00:54:24","date_gmt":"2019-12-09T23:54:24","guid":{"rendered":"http:\/\/afpeah.fr\/antolini_dumas@hotmail.com\/?p=730"},"modified":"2022-03-11T16:23:56","modified_gmt":"2022-03-11T15:23:56","slug":"lire-le-temps-avec-les-anciens","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/2019\/12\/10\/lire-le-temps-avec-les-anciens\/","title":{"rendered":"Lire le temps avec les Anciens"},"content":{"rendered":"\n<p><strong>C\u00e9cilia Suzzoni <\/strong><br>(Conf\u00e9rence donn\u00e9e lors du Colloque de l&rsquo;AFPEAH du 12 octobre 2019) <\/p>\n\n\n\n<p>Je souhaiterais d\u2019abord dire un mot pour \u00e9clairer le libell\u00e9 que j\u2019ai propos\u00e9 pour cette intervention : \u00ab\u00a0Lire le temps avec les Anciens\u00a0\u00bb. <br>Les Anciens constituent le corpus linguistique et litt\u00e9raire&nbsp;&#8211; dans son acception la plus large &#8211; de ce fonds humaniste, gr\u00e9co-latin, qui a irrigu\u00e9 le champ du savoir culturel, d\u2019hier \u00e0 aujourd\u2019hui. Une innutrition nourrie de la verticalit\u00e9, de la profondeur insuffl\u00e9es par l\u2019autorit\u00e9 du temps ; quant \u00e0 la m\u00e9taphore \u00ab\u00a0Lire le temps\u00a0\u00bb, je l\u2019emprunte \u00e0 un critique litt\u00e9raire que j\u2019aime beaucoup : Michel Picard, qui a \u00e9crit deux tr\u00e8s beaux essais sur la lecture, <em>La lecture comme jeu<\/em>, et <em>Lire le temps<\/em> (1986 et 1989, \u00c9ditions de Minuit). <br><br>Dans ce deuxi\u00e8me essai Michel Picard d\u00e9gage dans le processus de lecture diff\u00e9rentes formes de m\u00e9moires et de temporalit\u00e9s mises en jeu :<br><br>1- Le <strong>temps de la lecture<\/strong>, bien s\u00fbr, ce que le lecteur donne de son temps, et de son corps d\u2019ailleurs, pendant qu\u2019il lit. <\/p>\n\n\n\n<p><br>2- Un <strong>temps plus fantasm\u00e9<\/strong> mis en mouvement par la lecture, \u00e0 l\u2019\u0153uvre dans les lectures d\u2019enfance bien s\u00fbr, \u2013 si souvent \u00e9voqu\u00e9es dans les r\u00e9cits d\u2019enfance-, mais \u00e9galement dans les lectures d\u2019adultes, par le biais en particulier des processus d\u2019identification : toute lecture, de roman surtout, est autobiographique (\u00ab la naissance du h\u00e9ros est toujours un peu notre anniversaire \u00bb plaide joliment Michel Picard ) ; lecture plus passive, qui peut \u00eatre d\u00e9gag\u00e9e des lois du logos et des cat\u00e9gories de l\u2019espace-temps, une exp\u00e9rience donc de d\u00e9temporalisation ( le sujet \u2013 lecteur, dit Barthes, dans cette modalit\u00e9 de lecture, \u00ab est tout entier d\u00e9port\u00e9 sous le registre de l\u2019Imaginaire \u00bb ; il a volontiers acc\u00e8s au temps primitif, celui des mythes, \u00ab du temps que les b\u00eates parlaient \u00bb , comme dit le fabuliste; <\/p>\n\n\n\n<p>et enfin une 3\u00e8me temporalit\u00e9, et c\u2019est de celle-ci dont il sera question, \u00e9tant entendu qu\u2019elle n\u2019exclut \u00e9videmment pas les deux pr\u00e9c\u00e9dentes (ces trois formes de temporalit\u00e9s sont poreuses) : un <strong>temps plus intellectualis\u00e9<\/strong>, sp\u00e9cifique d\u2019une lecture plus avertie, lecture litt\u00e9raire, lecture arm\u00e9e des outils herm\u00e9neutiques, outillage lexical, outillage intertextuel, qui permettent justement non seulement de franchir l\u2019\u00e9cart temporel qui nous s\u00e9pare des \u0153uvres des Anciens, mais davantage encore, qui nous permettent de d\u00e9chiffrer ces oeuvres en profondeur, de s\u2019en nourrir, d\u2019en nourrir son pr\u00e9sent, autrement dit de ramener \u00e0 la vie des si\u00e8cles de litt\u00e9rature morte, de faire que \u00ab ces livres morts nous rendent vivants \u00bb (nous y reviendrons en conclusion). Il y a toujours une op\u00e9ration de <em>nekuia<\/em> (Hom\u00e8re), de <em>decensus in inferos <\/em>(Virgile), c\u2019est-\u00e0-dire de descente aux Enfers dans ce mode de lecture, o\u00f9 la dialectique temporelle <em>lointain\/pr\u00e8s<\/em> nous oblige \u00e0 nous r\u00e9approprier ce temps culturel, \u00e0 en faire, en le r\u00e9inventant, d\u2019aussi loin qu\u2019il vienne, \u00ab une arme charg\u00e9e de futur \u00bb ( Gabriel Celaya parlant de la po\u00e9sie).<\/p>\n\n\n\n<p>Je dirai enfin un mot sur les humanit\u00e9s num\u00e9riques, introduites \u00e0 l\u2019\u00e9cole : car ce qui est en danger, avec les nouveaux modes de lecture, ce n\u2019est pas le contenu en soi des humanit\u00e9s : jamais nous n\u2019avons autant emmagasin\u00e9, archiv\u00e9, satur\u00e9 nos biblioth\u00e8ques d\u00e9sormais en forme d\u2019\u00e9crans plats, mais nous archivons plus que nous ne lisons, et surtout sont fragilis\u00e9es les conditions d\u2019un cheminement dans le temps long, sans lequel il ne saurait y avoir de bonne lecture humaniste, de lecture de \u00ab haut sens \u00ab , pour le dire avec les mots de Rabelais.<\/p>\n\n\n\n<p><strong>1-Lire, c\u2019est se souvenir, et l\u2019on se souvient d\u2019abord dans la langue<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Charles P\u00e9guy note dans Clio : \u00ab Une lecture bien faite commence par le lexique : elle y s\u00e9journe et y revient toujours ; chaque mot en lui porte une temporalit\u00e9, le palimpseste de chaque emploi pr\u00e9c\u00e9dent \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Lire donc, c\u2019est-\u00e0-dire, r\u00e9activer la m\u00e9moire des mots. <br><br>Rappelons d\u2019abord la riche <strong>polys\u00e9mie du mot \u00ab\u00a0lire\u00a0\u00bb <\/strong>\u00e0 partir de son s\u00e9mantisme latin : <\/p>\n\n\n\n<p><br>1- Lire\/cueillir, rassembler, r\u00e9unir des significations pour faire surgir l\u2019unit\u00e9 du sens <br>2- Lire\/relier : enrouler : la m\u00e9taphore du fil, du fil d\u2019Ariane du sens ; lire est un acte, celui de relier, qui mobilise la vigilance, l\u2019intelligence du lecteur<br>3- Enlever, voler ( origine du mot sacril\u00e8ge : l\u2019acte qui consiste \u00e0 voler des objet dans un temple) : c\u2019est-\u00e0-dire, m\u00e9taphoriquement, forcer le sens du texte  <br>4- Lire : \u00e9lire, choisir, juger, trancher dans le tissu du texte, pour en rendre compte. Toute lecture d\u2019une certaine mani\u00e8re est de parti pris. Si, comme le plaide Pierre Judet de La Combe, dans son dernier essai, <em>L\u2019avenir des Anciens. Oser lire les Grecs et les Latins,<\/em> les cours de langues anciennes sont des cours qui auscultent tout particuli\u00e8rement les langues, c\u2019est justement parce qu\u2019elles exploitent au mieux cette polys\u00e9mie. Le texte rev\u00eat chaque fois un sens diff\u00e9rent, qui n\u2019\u00e9limine pas le sens pr\u00e9c\u00e9dent. <br><br>R\u00e9activer la m\u00e9moire des mots oblige \u00e0 aller plus loin qu\u2019un d\u00e9chiffrage horizontal : \u00ab plus vous regardez un mot de pr\u00e8s, plus il vous regarde de loin \u00bb, disait Karl Kraus, empruntant cette remarque \u00e0 Walter Benjamin. Ce qu\u2019on peut alors appeler la force \u00e9clairante de l\u2019\u00e9tymologie, dans le processus de lecture repose sur une d\u00e9finition neuve, audacieuse, de <strong>l\u2019\u00e9tymologie<\/strong> : laquelle ne d\u00e9livre pas un sens grav\u00e9, inalt\u00e9rable, mais le trajet du sens maintenu dans le temps : lire, c\u2019est alors refaire le voyage du mot, accident\u00e9 dans le temps ; rien ne se perd dans la langue disait Saussure, et le sens nouveau ne met pas un terme au sens ancien. Autrement dit, si \u00ab le sens d\u2019un mot r\u00e9sulte de la totalit\u00e9 de ses emplois \u00bb, c\u2019est une temporalit\u00e9 feuillet\u00e9e que met en branle la lecture. Les mots sont des mots augment\u00e9s par la force et l\u2019autorit\u00e9 du temps, \u00e0 rebours du versant monos\u00e9mique, binaire, horizontal de la langue de communication. <br><br>C\u2019est ce qui faisait dire \u00e0 Michel Serres, que le professeur, comme le po\u00e8te, gardien du m\u00e9morable, est un puisatier, celui qui fait remonter les mots \u00e0 la surface. Et plus la langue mise en jeu dans le processus est \u00e9crite, soutenue, moins elle est celle qu\u2019on parle tous les jours, plus elle diff\u00e8re de cette <\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab langue de transaction commerciale \u00bb que Chateaubriand dans la Conclusion de ses <em>M\u00e9moires d&rsquo;outre-tombe<\/em> proph\u00e9tisait comme un cauchemar, plus elle implique du temps, plus elle en consomme, plus elle met en jeu, en tension une pluralit\u00e9 de temps, c\u2019est-\u00e0-dire la capacit\u00e9 de relier sc\u00e8ne du pass\u00e9 et sc\u00e8ne du pr\u00e9sent. <\/p>\n\n\n\n<p><br>Lire Baudelaire, par exemple &#8211; po\u00e8te \u00ab latin \u00bb s\u2019il en est, ce qui, aux dires de Julien Gracq, fait de lui \u00ab la voix la plus m\u00fbre, la plus \u00e2g\u00e9e de la po\u00e9sie fran\u00e7aise \u00bb -, ouvre sur une v\u00e9ritable dramaturgie temporelle, qui fait se t\u00e9lescoper tous les temps ; comme dans son po\u00e8me Le cygne : <br>\u00ab Andromaque , je pense \u00e0 vous (\u2026). Je pense \u00e0 la n\u00e9gresse amaigrie et phtisique (\u2026) Et mes chers souvenirs sont plus lourds que des rocs \u00bb. <br>C\u2019est cela lire le temps avec les anciens : faire se rencontrer le mythe antique, le plus lointain, la veuve d\u2019Andromaque, et la modernit\u00e9 parisienne, celle d\u2019un Paris en plein chantier, o\u00f9 d\u00e9ambule la silhouette tragique, en deuil elle aussi, de la migrante, exil\u00e9e . On le voit, il ne s\u2019agit pas de f\u00e9tichisme \u00e9tymologique, non plus que de corseter la langue et donc la lecture dans un usage vieilli ; bien au contraire : c\u2019est lire au pr\u00e9sent. <\/p>\n\n\n\n<p>On pourrait, bien s\u00fbr, prendre des exemples plus contemporains ; par exemple la fa\u00e7on dont Christian Prigent, dans <em>Demain je meurs<\/em>\u2026 \u00e9voque ses souvenirs d\u2019adolescent dans un exercice de trivialisation et de contre-id\u00e9alisation de la lecture de la premi\u00e8re \u00c9glogue des <em>Bucoliques<\/em> de Virgile, o\u00f9 la figure du berger virgilien Tityre est joyeusement bouscul\u00e9e dans le paradigme Titi\/Toto\/Tata\u2026 ; souvenir tout \u00e0 la fois parodique et attendri.<\/p>\n\n\n\n<p>Lire le temps, c\u2019est d\u00e8s lors en lisant, se rem\u00e9morer sa langue \u00e0 l\u2019aune de son mat\u00e9riau historique : \u00eatre sensible \u00e0 l\u2019appel de tous les signes du texte, de tous les langages qui le traversent et qui forment comme le moir\u00e9 des phrases ( leur patine, disait Proust) : phrases gorg\u00e9es de temps, comme celles de Chateaubriand, qui dialogue sans cesse avec le corpus gr\u00e9co-latin ; Cette lecture d\u00e8s lors oblige \u00e0 d\u00e9chiffrer tout le palimpseste de la m\u00e9moire humaniste (voir son dialogue avec l\u2019hirondelle de l\u2019ode antique, dans le 4\u00e8me Livre des <em>M\u00e9moires<\/em>) ; ou encore, la fable de La Fontaine, v\u00e9ritable \u00e9tat verbalis\u00e9 du monde ; ou encore l\u2019\u00e9criture aujourd\u2019hui de Pierre Guyotat, qui peut dire \u00ab quand j\u2019\u00e9cris j\u2019ai toute la langue fran\u00e7aise avec moi dans l\u2019oreille \u00bb. <\/p>\n\n\n\n<p><strong>Lire le temps avec les Anciens, c\u2019est d\u00e8s lors lire des phrases qui ne sont jamais orphelines du pass\u00e9. <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Un dernier exemple de cette <strong>lecture m\u00e9morielle <\/strong>qui r\u00e9active le feuilletage g\u00e9ologique de la langue fran\u00e7ais, est donn\u00e9 par Michel Foucault dans son tr\u00e8s beau commentaire de la traduction de l\u2019<em>\u00c9n\u00e9ide<\/em> de Virgile par Klossowski : \u00ab Le retour soudain de nos mots aux \u00ab sites \u00bb virgiliens fait franchir \u00e0 la langue fran\u00e7aise, en un mouvement de retour, toutes les configurations qui ont \u00e9t\u00e9 les siennes. En lisant la traduction de Klossovski, on traverse des dispositions de phrases, des emplacements de mots qui ont \u00e9t\u00e9 ceux de Montaigne, de Ronsard, du <em>Roman de la Rose<\/em>, de <em>La Chanson de Roland<\/em> (\u2026), le long destin de la langue fran\u00e7aise \u00bb ( <em>Dits et \u00c9crits<\/em>, I, 1994).<\/p>\n\n\n\n<p>-Lire le temps avec les Anciens, si l\u2019on continue d\u2019\u00e9voquer cette importance de l\u2019outillage lexical dans l\u2019acte de lecture, c\u2019est aussi ressaisir l\u2019\u00e9pop\u00e9e de la <strong>langue politique<\/strong> dans le temps, car tout notre vocabulaire politique est antique : les Modernes ont adopt\u00e9 la langue politique des Grecs et des Romains. Dans un article r\u00e9cent intitul\u00e9 \u00ab\u00a0Le latin, langue latine du politique\u00a0\u00bb, l\u2019historienne Claudia Moatti souligne la capacit\u00e9 d\u2019inclusion, le caract\u00e8re g\u00e9n\u00e9ral du discours des Anciens alors m\u00eame que ce pass\u00e9 antique est h\u00e9t\u00e9rog\u00e8ne \u00e0 notre pr\u00e9sent : d\u2019o\u00f9 l\u2019impression, malgr\u00e9 la distance, de la proximit\u00e9 intellectuelle, esth\u00e9tique ou politique avec les Anciens : impossible avec eux d\u2019\u00eatre dans le temps court, et en m\u00eame temps nous h\u00e9ritons d\u2019eux, dans la langue et dans les textes, via d\u2019incessantes relectures, les formidables d\u00e9bats qu\u2019ils ont initi\u00e9s, et qui continuent d\u2019\u00eatre au c\u0153ur de notre modernit\u00e9 ; il ne s\u2019agit pas seulement de l\u2019ADN basique, comme le dit le linguiste Alain Rey, du cerveau occidental, qui fait que nous continuons \u00e0 \u00ab parler latin \u00bb quand je dis \u00ab j\u2019aime, j\u2019ai faim, j\u2019ai froid \u00bb ; \u00e9galement quand je d\u00e9cline les trois mots du pacte r\u00e9publicain : Libert\u00e9\/ \u00c9galit\u00e9\/ Fraternit\u00e9. <\/p>\n\n\n\n<p>Ou quand je lis la phrase : \u00ab Le pr\u00e9sident de la R\u00e9publique a fait de l\u2019\u00e9ducation la priorit\u00e9 de son quinquennat \u00bb : pas un mot qui ne soit la transcription d\u2019un mot latin\u2026 <\/p>\n\n\n\n<p>M\u00eame plong\u00e9e dans le temps avec la langue philosophique, initialement la langue grecque, traduite par Cic\u00e9ron en latin, dont nous h\u00e9ritons en fran\u00e7ais ; nous h\u00e9ritons des Grecs toute la cha\u00eene des concepts, le code de la logique grecque ; car les Grecs nous ont laiss\u00e9 en h\u00e9ritage ce que le philosophe Patrice Loraux dans <em>Le tempo de la pens\u00e9e <\/em>d\u00e9signe comme \u00ab le ralenti \u00e0 la faveur duquel la pens\u00e9e devient philosophie \u00bb. J\u2019insiste sur ce mot \u00ab ralenti \u00bb o\u00f9 l\u2019on rejoint la belle d\u00e9finition donn\u00e9e par Nietzsche \u00e0 l\u2019acte de lecture : une rumination\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>2-<strong>Lire le temps avec les Anciens, c\u2019est aussi renouer avec une double sc\u00e8ne de l\u2019\u00e9criture, une sc\u00e8ne politique, une sc\u00e8ne litt\u00e9raire, une gen\u00e8se qui nous installe au c\u0153ur de la lecture litt\u00e9raire, que l\u2019on a pu d\u00e9finir comme l\u2019activit\u00e9 principielle de la litt\u00e9rature<\/strong> (ne pas oublier que le concept m\u00eame de litt\u00e9rature, dont l\u2019invention est r\u00e9cente, est ins\u00e9parable des exercices, gloses commentaires des \u0153uvres antiques). D\u2019o\u00f9, d\u2019ailleurs, l\u2019importance de l\u2019institution litt\u00e9raire, qui proc\u00e8de \u00e0 une s\u00e9cr\u00e9tion s\u00e9lective&nbsp;&#8211; dans le temps long &#8211; des \u0153uvres appel\u00e9es \u00e0 devenir le canon scolaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Pourquoi la lecture des Anciens est-elle un formidable outil d\u2019\u00e9mancipation critique et de r\u00e9sistance politique ? Parce que l\u2019\u00e9criture et donc la lecture dans la Gr\u00e8ce ancienne s\u2019est av\u00e9r\u00e9e un acte qui lie libert\u00e9 et d\u00e9mocratie. Pour d\u00e9montrer que savoir lire est un droit d\u00e9mocratique, je propose un petit d\u00e9tour par le l\u00e9gislateur-po\u00e8te, <strong>Solon<\/strong> ( 640\/558 ), celui qui a arrach\u00e9 sa patrie \u00e0 la tyrannie, lib\u00e9r\u00e9 les pauvres de l\u2019esclavage dont les mena\u00e7ait la politique des Eupatrides, les aristocrates. Le premier, il a impos\u00e9 l\u2019importance de la loi \u00e9crite, et donc, \u00e0 lire, en a fait un <em>legendum<\/em>. L\u2019\u00e9criture, qui devient une activit\u00e9 majeure entre 650 et 450 au centre de la vie sociale, ne le devient pas seulement comme un outil de pouvoir aux mains des seuls scribes, comme dans les th\u00e9ocraties. Solon, le l\u00e9gislateur- po\u00e8te \u00e9crit les lois \u2013 <em>egrapsa thestous<\/em>, dit le c\u00e9l\u00e8bre fragment 36&nbsp;&#8211; en vers qui peuvent \u00eatre chant\u00e9s, r\u00e9cit\u00e9s, mais confi\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9criture publique. D\u00e8s lors l\u2019impact l\u00e9gislatif de l\u2019\u00e9crit impose son efficacit\u00e9 dans l\u2019espace politique : les textes de lois, documents, archives sont d\u00e9sormais grav\u00e9s sur des st\u00e8les, de pierre ou de bois dans les endroits les plus en vue et dans les lieux les plus expos\u00e9s et peints en couleurs vives pour \u00eatre lisibles par le plus grand nombre. Les orateurs politiques se r\u00e9f\u00e8rent souvent \u00e0 cette \u00ab mise en archives \u00bb des documents sous le regard de la cit\u00e9 et de ses magistrats. Devant la pierre \u00e9crite, les citoyens sont \u00e9gaux en droits et la souverainet\u00e9 du peuple s\u2019enracine dans la nature \u00e9crite et publique de la loi. La construction de l\u2019\u00c9tat de droit se fait donc autour de l\u2019\u00e9crit : la loi \u00e9crite, lue, devient le symbole de l\u2019\u00c9tat-cit\u00e9. Bien s\u00fbr, cela ne suffit pas pour rendre efficace la d\u00e9mocratie : voir les discours de D\u00e9mosth\u00e8ne o\u00f9 il fait la le\u00e7on aux Ath\u00e9niens- une le\u00e7on qui nous regarde aujourd\u2019hui-, leur disant que le bon fonctionnement de la d\u00e9mocratie d\u00e9pend de la vigilance avec laquelle \u00ab vous d\u00e9fendez les lois que vous avez vot\u00e9es \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211;<strong>La lecture proprement litt\u00e9raire<\/strong> : le commerce avec les grandes \u0153uvres du pass\u00e9, les Classiques dont le commentaire a produit, initi\u00e9 ce qu\u2019on a appel\u00e9 plus tardivement la litt\u00e9rature. <br>Que se passerait-il si nous cessions de lire les Classiques, d\u2019\u00eatre connect\u00e9s avec cette m\u00e9moire collective, d\u00e9livr\u00e9e par les po\u00e8tes, \u00e9crivains, moralistes, dont Marc Fumaroli rappelle qu\u2019 \u00ab ils d\u00e9tiennent le patrimoine symbolique sur lequel la langue fran\u00e7aise est gag\u00e9e \u00bb \u2013ou si nous les censurons parce que leur langue a vieilli ou qu\u2019ils ne sont pas politiquement corrects ? C\u2019est toute une m\u00e9moire culturelle, un r\u00e9servoir de r\u00e9f\u00e9rences communes qui s\u2019effondre, tant la litt\u00e9rature gr\u00e9co-latine a secr\u00e9t\u00e9, nourri nos litt\u00e9ratures europ\u00e9ennes ; voir la remarque de George Steiner : \u00ab notre si\u00e8cle est celui qui depuis la Renaissance est le plus p\u00e9n\u00e9tr\u00e9 de mythes classiques, et ce sont les modernes qui en sont le plus p\u00e9n\u00e9tr\u00e9s, si bien qu\u2019avec l\u2019effacement de l\u2019ancien, c\u2019est le moderne qui entre au mus\u00e9e ! \u00bb. C\u2019est que la litt\u00e9rature se souvient d\u2019elle-m\u00eame dans chacune des fables qu\u2019elle \u00e9labore et diffuse. <br><br>Si l\u2019on cesse de lire Virgile, ou d\u2019autres classiques de cette port\u00e9e, nous perdons progressivement tout contact non seulement avec le monde romain mais aussi avec tout ce qui est arriv\u00e9 apr\u00e8s, c\u2019est-\u00e0-dire avec toutes les cr\u00e9ations qui se sont nourries de Virgile ; si nous perdons Virgile nous perdons Dante, et aussi le Virgile du 19\u00e8me si\u00e8cle, Chateaubriand, et ainsi de suite jusqu\u2019\u00e0 une longue chaine qui arrive jusqu\u2019\u00e0 nous.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais pour que la lecture des Anciens ne tourne pas \u00e0 la c\u00e9l\u00e9bration, \u00e0 l\u2019embaumement ou \u00e0 la restauration de fa\u00e7ade : il est bon de sortir d\u2019une vision par trop acad\u00e9mique, qui ne souligne pas suffisamment la capacit\u00e9 de ces grands textes \u00e0 r\u00e9pondre aux questions que nous leur posons au pr\u00e9sent, <em>hic et nunc<\/em>, nous, gens de maintenant. <\/p>\n\n\n\n<p>Les lectures de Baudelaire, de Chateaubriand, de Montaigne nous plongent dans le temps, sans jamais nous faire oublier la sc\u00e8ne du pr\u00e9sent (Barthes parlait de \u00ab la double longueur d\u2019ondes de la parole de Chateaubriand \u00bb) : parce que ces auteurs offrent un mod\u00e8le de lecture des Anciens plastique, mobile, toujours \u00e0 m\u00eame \u00e0 la fois d\u2019incorporer et de transgresser les commentaires qui ont enrichi mais aussi obscurci le texte au fil du temps. On ne lit, pas plus qu\u2019on n\u2019\u00e9crit, tout seul : intertextualit\u00e9, allusions, r\u00e9\u00e9criture, beaucoup de \u00ab proth\u00e8ses \u00bb savantes entrent en compte dans la lecture du connaisseur, du professeur ou de l\u2019\u00e9tudiant ; mais il faut toujours favoriser les modes de lectures libres, d\u00e9gag\u00e9es des imp\u00e9ratifs scolaires trop routiniers, des lectures qui invitent \u00e0 se r\u00e9approprier dans le temps de la lecture, de notre lecture, le temps originel de la cr\u00e9ation, ce qu\u2019il supposait de force, d\u2019\u00e9lan, de courage : \u00ab Paroles ains de vent mais de chair et d\u2019os : elles signifient plus qu\u2019elles ne disent \u00bb, pour reprendre la belle d\u00e9finition de Montaigne dans le chapitre V du Livre III de ses <em>Essais<\/em> \u00ab Sur des vers de Virgile \u00bb. <\/p>\n\n\n\n<p>Une bonne fa\u00e7on d\u2019y parvenir est de lire le texte \u00e0 haute voix : en somme il faut un devenir voix du texte : sa vocalisation insuffle de la vie au texte, lui pr\u00eate notre temps, notre souffle : apprendre par c\u0153ur un texte &#8211; le lire plusieurs fois- c\u2019est s\u2019incorporer son temps. Il faut bien s\u00fbr tenir compte de cette chaine de lecteurs qui se sont succ\u00e9d\u00e9 dans le temps : parcourir l\u2019\u00e9dition de Sophocle que Racine a eue entre les mains, avec les passages soulign\u00e9s, annot\u00e9s en marge, c\u2019est mesurer avec \u00e9motion la participation pleine d\u2019empathie de sa lecture ; mais Sophocle attend d\u2019autres lecteurs, il n\u2019en a pas pas fini ! Elles sont toujours tr\u00e8s pr\u00e9cieuses les remarques de Proust dans <em>Sur la lecture<\/em> \u2013 anciennement Pr\u00e9face \u00e0 <em>S\u00e9same et les lys<\/em>, de Ruskin \u2013 Il souligne la pr\u00e9dilection des grands esprits pour les ouvrages anciens : ceux \u2013 l\u00e0-m\u00eames, dit-il, qui parurent \u00e0 leurs contemporains les plus \u00ab romantiques \u00bb, les plus modernes, ne lisaient gu\u00e8re que les Classiques ; dans la conversation de Hugo, quand il parle de ses lectures, ce sont les noms de Moli\u00e8re, Horace, Ovide qui reviennent le plus souvent ; et r\u00e9ciproquement les classiques n\u2019ont pas de meilleurs commentateurs que les \u00ab romantiques \u00bb : seuls en effet les romantiques savent lire les classiques parce qu\u2019ils les lisent comme ils ont \u00e9t\u00e9 \u00e9crits, romantiquement \u00bb (Pensons aujourd\u2019hui \u00e0 Hom\u00e8re revivifi\u00e9 par la lecture de Judet de la Combe, Ovide par la nouvelle traduction en prose de Marie Cosnay). Une nouvelle traduction donne un coup de fouet \u00e0 la lecture : <em>Les \u00c9pigrammes<\/em> de Martial recycl\u00e9es par Prigent offrent des courts circuits jubilatoires dans la lecture : rumeur et papotage du temps ancien viennent s\u2019accoler \u00e0 l\u2019air du temps d\u2019aujourd\u2019hui. C\u2019est qu\u2019un grand texte n\u2019est jamais vieux : ce qui vieillit ce sont les discours sur, les traductions. On ne rompt pas avec un grand texte, mais avec sa derni\u00e8re traduction, son dernier commentaire ; l\u2019architecture primitive, elle, reste offerte au recommencement de la lecture et de l\u2019interpr\u00e9tation ( voir l\u2019article fondateur de Heinz Wismann dans le num\u00e9ro 279-280 de la revue \u00ab\u00a0Critique\u00a0\u00bb de 1970), \u00ab\u00a0Le m\u00e9tier de philologue\u00a0\u00bb. <\/p>\n\n\n\n<p>En rappelant que \u00ab le temps \u00e0 venir est lui-m\u00eame pr\u00e9figur\u00e9 dans le texte \u00bb : il restituait du m\u00eame coup \u00e0 l\u2019\u0153uvre une singularit\u00e9, une fra\u00eecheur qui avaient \u00e9t\u00e9 progressivement d\u00e9vitalis\u00e9es par \u00ab des h\u00e9ritiers fa\u00e7onn\u00e9s, et paresseusement hypnotis\u00e9s par le legs \u00bb. Ainsi de la belle et r\u00e9cente traduction des <em>G\u00e9orgiques<\/em> par Fr\u00e9d\u00e9ric Boyer : un po\u00e8me de la terre qui porte en lui, comme une secr\u00e8te et tragique pr\u00e9figuration tout notre souci- <em>cura<\/em>&#8211; de la terre. Une lecture qui fait surgir dans un f\u00e9cond t\u00e9lescopage temporel un Virgile au futur qui nous pr\u00e9c\u00e8de\u2026Lire Virgile au futur\u2026Ce mode de lecture devient alors conducteur du d\u00e9sir d\u2019\u00e9crire ; la lecture se fait productrice d\u2019\u00e9criture ( Barthes, <em>Le bruissement de la langue<\/em>). Dans tous les cas et m\u00eame quand il s\u2019agit des livres \u00ab qu\u2019il faut avoir lus \u00bb la lecture doit rester dans le meilleur des cas une aventure p\u00e9n\u00e9tr\u00e9e de d\u00e9sir.<\/p>\n\n\n\n<p>Je voudrais donner pour finir deux formidables exemples d\u2019un usage urgent, r\u00e9sistant, des lectures des Anciens ; des exemples de lectures qui ont \u00e9t\u00e9 un formidable viatique pour les malheurs pr\u00e9sents ; des lectures dont les traces, les vestiges, sous la forme de textes appris par c\u0153ur et rem\u00e9mor\u00e9s, redessinent le paysage humain, \u00e0 un moment o\u00f9 s\u2019est \u00e9clips\u00e9e la parole humaine, o\u00f9 l\u2019homme n\u2019a plus d\u2019autre possibilit\u00e9 de r\u00e9sister, si ce n\u2019est dans la langue : elles ont en commun la figure d\u2019Ulysse, ce berger de l\u2019humain, qui veut arracher ses camarades \u00e0 leur ensauvagement. <br>Le premier exemple est de Robert Antelme, dans <em>L\u2019esp\u00e8ce humaine<\/em> : il s&rsquo;agit du moment o\u00f9 les d\u00e9tenus du camp de concentration, \u00e0 l\u2019instigation d\u2019un camarade, \u00e0 bout de force pourtant, improvisent une petite soir\u00e9e po\u00e9tique. Francis r\u00e9cite le po\u00e8me de Du Bellay : Heureux qui comme Ulysse\u2026 ; une r\u00e9citation qui dit tout \u00e0 la fois la fragilit\u00e9 et la t\u00e9nacit\u00e9 de la m\u00e9moire, la capacit\u00e9 de la lecture de vaincre, ne f\u00fbt-ce qu\u2019un moment, l\u2019affreuse r\u00e9signation du vaincu : \u00ab Tous souriaient \u00bb. <br>Le deuxi\u00e8me exemple est tir\u00e9 du 1e chapitre, \u00ab\u00a0Le chant d\u2019Ulysse\u00a0\u00bb figurant dans <em>Si c\u2019est un homme<\/em> de Primo Levi ( titre qui est d\u2019ailleurs une r\u00e9miniscence d&rsquo;un vers de Dante &#8211;<em>Considerate se questo \u00e8 un uomo<\/em>). Il s\u2019agit du 26\u00e8me chant de <em>l\u2019Enfer <\/em>de Dante : Primo Levi reconstitue p\u00e9niblement mais avec ferveur ce chant pour son camarade de corv\u00e9e, le Pikolo ; il arrive \u00e0 ce passage : \u00ab Consid\u00e9rez votre semence : \/\/ Vous ne f\u00fbtes pas faits pour vivre comme des b\u00eates \/\/ Mais pour suivre vertu et connaissance \u00bb ; et viennent alors ces mots du narrateur : \u00ab ouvre grand tes oreilles et ton esprit : j\u2019ai besoin que tu comprennes \u00bb ; et il encha\u00eene \u00ab Et c\u2019est comme si moi aussi j\u2019entendais ces paroles <em>pour la premi\u00e8re fois<\/em> : comme une sonnerie de trompette, comme la voix de Dieu \u00bb. Le d\u00e9fi magnifique, en forme de le\u00e7on de lecture, est l\u00e0 : lire, comme si c\u2019\u00e9tait la premi\u00e8re fois\u2026.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-gallery has-nested-images columns-default is-cropped wp-block-gallery-1 is-layout-flex wp-block-gallery-is-layout-flex\">\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"748\" height=\"564\" data-id=\"860\" src=\"http:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.03.40.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-860\" srcset=\"https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.03.40.jpg 748w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.03.40-300x226.jpg 300w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.03.40-358x270.jpg 358w\" sizes=\"auto, (max-width: 748px) 100vw, 748px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"679\" height=\"1024\" data-id=\"861\" src=\"http:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.26.42-679x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-861\" srcset=\"https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.26.42-679x1024.jpg 679w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.26.42-199x300.jpg 199w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.26.42-768x1159.jpg 768w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.26.42-1018x1536.jpg 1018w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.26.42-179x270.jpg 179w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.26.42.jpg 1320w\" sizes=\"auto, (max-width: 679px) 100vw, 679px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"876\" height=\"1024\" data-id=\"862\" src=\"http:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.07.18-876x1024.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-862\" srcset=\"https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.07.18-876x1024.jpg 876w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.07.18-257x300.jpg 257w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.07.18-768x898.jpg 768w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.07.18-231x270.jpg 231w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.07.18.jpg 1020w\" sizes=\"auto, (max-width: 876px) 100vw, 876px\" \/><\/figure>\n<\/figure>\n\n\n\n<p><strong>3- Lire le temps avec les Anciens : un f\u00e9cond contrepoint aux humanit\u00e9s num\u00e9riques, dont la responsabilit\u00e9 incombe au syst\u00e8me scolaire qui en fait grand cas<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>(Je me permets de revenir sur certaines remarques d\u00e9velopp\u00e9es dans mon article La transmission au d\u00e9fi du num\u00e9rique ( Revue <em>Esprit<\/em>, septembre 2018 )<\/p>\n\n\n\n<p>Que faire pour entretenir au sein de la Net G\u00e9n\u00e9ration la convoitise d\u2019un mode de lecture rationnel et ambitieux \u00e0 m\u00eame de relier, de \u00ab coudre \u00bb dirait Michel Serres le plus ancien au nouveau ; autrement dit comment pr\u00e9server mod\u00e8le de lecture qui en m\u00eame temps qu\u2019il se saisit des chances offertes par le num\u00e9rique pourrait, devrait laisser toute sa place au livre, \u00ab&nbsp;cet outil parfait \u00bb disait Umberto Eco, et \u00e0 la culture \u00e9crite, du long temps, dont il a \u00e9t\u00e9 et reste le v\u00e9hicule ?<\/p>\n\n\n\n<p>Adoucir, civiliser l\u2019opposition livre imprim\u00e9\/livre num\u00e9rique, lecture sur \u00e9cran\/lecture sur imprim\u00e9 ; pour ce faire, privil\u00e9gier toutes les exp\u00e9riences num\u00e9riques susceptibles de recomposer l\u2019\u00e9paisseur temporelle du livre imprim\u00e9. Associer, l\u2019apprentissage de la lecture num\u00e9rique, comme nous y invite le grand historien du livre, Roger Chartier, \u00e0 ce qui a \u00e9t\u00e9 la longue histoire du livre, ces Archives de l\u2019Humanit\u00e9 : \u00ab Comprendre et ma\u00eetriser la r\u00e9volution \u00e9lectronique d\u00e9pend de sa correcte inscription dans une histoire de la longue dur\u00e9e \u00bb. Pour ce faire, montrer les diff\u00e9rentes phases qui depuis l\u2019invention de l\u2019\u00e9criture ont scand\u00e9 le processus sans doute inachev\u00e9 d\u2019externalisation du savoir, avec le passage du manuscrit au codex, puis du codex \u00e0 l\u2019imprim\u00e9, afin de faire mieux comprendre la solution de continuit\u00e9 avec la r\u00e9volution num\u00e9rique, soit le passage de la mat\u00e9rialit\u00e9 du livre \u00e0 l\u2019immat\u00e9rialit\u00e9 des textes sans lieu propre ; mais le constat aussi que les \u00e9crans d\u2019aujourd\u2019hui restent des \u00e9crans d\u2019\u00e9crits : \u00ab ils accueillent autre chose, mais en m\u00eame temps transmettent, multiplient la culture de l\u2019\u00e9crit, et donc celle de la lecture \u00bb. Si l\u2019on veut avec le num\u00e9rique viser haut et juste, il faut habituer les \u00e9l\u00e8ves \u00e0 un va et vient, progressivement de en plus ambitieux entre hier et aujourd\u2019hui.<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Un des grands enjeux de l\u2019avenir sera la possibilit\u00e9 ou non de la textualit\u00e9 digitale \u00e0 surmonter la tendance \u00e0 la fragmentation qui caract\u00e9rise \u00e0 la fois le support \u00e9lectronique et les modes de lecture qu\u2019il propose \u00bb. Si l\u2019on veut conjurer les risques de diss\u00e9mination, de fragmentation, dont on per\u00e7oit bien qu\u2019ils sont li\u00e9s \u00e0 l\u2019\u00e9cran \u2013surface, il est urgent, en m\u00eame temps que de d\u00e9velopper en ligne des contenus de r\u00e9sistance \u00e0 toutes les formes de d\u00e9rive, de favoriser dans la transmission tout ce qui fait lien, tout ce qui relie, tout ce qui fait sens. <br>Julien Gracq s\u2019inqui\u00e9tait d\u00e9j\u00e0 des formes que rev\u00eatait le savoir chez \u00ab les demi-cultiv\u00e9s (ou demi-barbares) de l\u2019\u00e8re audiovisuelle (\u2026). L\u2019esprit de leur possesseur fait penser \u00e0 une cartographie du relief qui, disposant d\u2019un assez grand nombre de points cot\u00e9s, n\u2019aurait aucune notion de la mani\u00e8re de les joindre par des courbes de niveau \u00bb. Or, le langage de la litt\u00e9rature est par excellence un objet- m\u00e9moire : inscrit dans le temps, \u00e0 tous les bouts du temps, il \u00e9chappe au pi\u00e8ge de la lin\u00e9arit\u00e9 &#8211; pass\u00e9, pr\u00e9sent, futur- C\u2019est peut-\u00eatre une chance que la r\u00e9volution num\u00e9rique nous arrive dans un r\u00e9gime temporel in\u00e9dit, celui d\u2019une postmodernit\u00e9, d\u00e9sormais, on peut l\u2019esp\u00e9rer, d\u00e9livr\u00e9e de \u00ab cette emphase de la diff\u00e9rence \u00bb et de la rupture qui aga\u00e7ait tant Paul Ricoeur. <strong>La copr\u00e9sence de temporalit\u00e9s h\u00e9t\u00e9rog\u00e8nes est le meilleur garde-fou pour affronter et accueillir le pr\u00e9sent, arm\u00e9 de tous les mots du pass\u00e9, de toutes les traces des anciens. <\/strong>Un bagage pour une lecture \u00e0 m\u00eame de faire entendre \u00ab tous les bruits que la langue fait avec le temps \u00bb ( Christian Prigent)<\/p>\n\n\n\n<p><strong>Conclusion<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p>Il s&rsquo;agit donc d&rsquo;oeuvrer pour assurer les conditions d\u2019une lecture qui ne laisse pas \u00e0 la surface du temps, qui ne se limite pas \u00e0 du consum\u00e9risme m\u00e9moriel. Lisons cet extrait d\u2019une lettre de Machiavel que rappelle Patrick Boucheron dans son court essai : <em>Au banquet des Savoirs : \u00c9loge de la transmission<\/em> . Il s\u2019agit d\u2019 une lettre adress\u00e9e le 10 d\u00e9cembre 1513 par Machiavel \u00e0 son ami Francesco Vettori ; exil\u00e9 par le retour au pouvoir des M\u00e9dicis, le futur auteur du <em>Prince<\/em>, s\u2019est retir\u00e9 \u00e0 Florence, \u00e0 la campagne ; il vient de raconter une de ses journ\u00e9es, faite d\u2019activit\u00e9s diverses : loisirs, discussions, jeux avec les paysans du coin ; mais le soir venu , voici ce qu\u2019il dit ( p . 76 de l\u2019essai de P. Boucheron, Presses universitaires de Bordeaux 2015)<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab <em>Le soir venu, je retourne chez moi et j\u2019entre dans mon cabinet ; sur le seuil, j\u2019enl\u00e8ve mes v\u00eatements quotidiens, couverts de boue et tout crott\u00e9s, et je rev\u00eats des habits dignes de la cour d\u2019un roi ou d\u2019un pape ; et v\u00eatu comme il se doit, j\u2019entre dans les antiques cours des Anciens, o\u00f9, re\u00e7u par eux avec amour, je me repais de ce mets qui solum est mien et pour lequel je naquis ; et l\u00e0 je n\u2019ai pas honte de parler avec eux et de leur demander les raisons de leurs actes ; et eux par humanit\u00e9, ils me r\u00e9pondent ; et pendant quatre heures de temps, je ne ressens aucun ennui, j\u2019oublie leur tracas, je ne crains pas la pauvret\u00e9, la mort ne m\u2019effraie pas : je me transporte tout entier en eux<\/em> \u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p>Soulignant avec quelles d\u00e9f\u00e9rence et d\u00e9votion Machiavel entre dans ces livres anciens, Patrick Boucheron conclut, et je lui emprunte sa conclusion :<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab A la compagnie des hommes de son temps, Machiavel ne peut s\u2019emp\u00eacher d\u2019adjoindre celle des amis invisibles. Ceux qui, depuis l\u2019hiver fig\u00e9 des livres, r\u00e9pondent \u00ab dans leur humanit\u00e9 \u00bb aux questions dont on les presse. Car il faut se donner de la peine, un peu, pour acc\u00e9der \u00e0 cet horizon disponible du pass\u00e9 qu\u2019on nomme <em>antiquitas<\/em>. Lecture solennelle, comme une liturgie ou comme une danse. Comme une renaissance surtout. Ils sont morts et nous rendent vivants\u00bb.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><strong>C\u00e9cilia Suzzoni<\/strong><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-gallery has-nested-images columns-default is-cropped wp-block-gallery-2 is-layout-flex wp-block-gallery-is-layout-flex\">\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img decoding=\"async\" data-id=\"863\" src=\"http:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.14.24.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-863\"\/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"554\" height=\"506\" data-id=\"865\" src=\"http:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.06.23.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-865\" srcset=\"https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.06.23.jpg 554w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.06.23-300x274.jpg 300w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.06.23-296x270.jpg 296w\" sizes=\"auto, (max-width: 554px) 100vw, 554px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"384\" height=\"576\" data-id=\"866\" src=\"http:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.08.31.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-866\" srcset=\"https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.08.31.jpg 384w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.08.31-200x300.jpg 200w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2019\/12\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2019-12-12-a\u0300-18.08.31-180x270.jpg 180w\" sizes=\"auto, (max-width: 384px) 100vw, 384px\" \/><\/figure>\n<\/figure>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u00e9cilia Suzzoni (Conf\u00e9rence donn\u00e9e lors du Colloque de l&rsquo;AFPEAH du 12 octobre 2019) Je souhaiterais d\u2019abord dire un mot pour \u00e9clairer le libell\u00e9 que j\u2019ai propos\u00e9 pour cette intervention : \u00ab\u00a0Lire le temps avec les Anciens\u00a0\u00bb. Les Anciens constituent le corpus linguistique et litt\u00e9raire&nbsp;&#8211; dans son acception la plus large &#8211; de ce fonds humaniste, gr\u00e9co-latin, qui a irrigu\u00e9 le champ du savoir culturel, d\u2019hier \u00e0 aujourd\u2019hui. 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