{"id":3847,"date":"2025-07-21T15:11:46","date_gmt":"2025-07-21T13:11:46","guid":{"rendered":"https:\/\/afpeah.fr\/?p=3847"},"modified":"2025-09-08T15:18:48","modified_gmt":"2025-09-08T13:18:48","slug":"la-parure-une-nouvelle-de-maupassant","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/2025\/07\/21\/la-parure-une-nouvelle-de-maupassant\/","title":{"rendered":"Les contes de f\u00e9es n&rsquo;existent pas &#8211; \u00ab\u00a0La Parure\u00a0\u00bb, une nouvelle de Maupassant"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"has-text-align-center\">\u00ab&nbsp;Accourez, accourez, sombres d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s, <br>J\u2019ai mis expr\u00e8s pour vous l\u2019eau de la Seine en bouteille, <br>Vous pourrez vous noyer \u00e0 des prix mod\u00e9r\u00e9s&nbsp;\u00bb<br><em>Le Cabaret de Ramponneau<\/em>, op\u00e9rette en un acte, paroles de Paul Jones<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Faisant partie des textes les plus c\u00e9l\u00e8bres de Maupassant, \u00ab&nbsp;La Parure&nbsp;\u00bb a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e pour la premi\u00e8re fois dans \u00ab&nbsp;Le Gaulois&nbsp;\u00bb, le 17 f\u00e9vrier 1884. Elle met en sc\u00e8ne une jeune femme na\u00efve et avide de reconnaissance, qui, \u00e0 la suite d\u2019une terrible m\u00e9prise, sera contrainte d\u2019accepter un destin tragique.<\/p>\n\n\n\n<p>Comme la critique l\u2019a maintes fois soulign\u00e9, Maupassant&nbsp; offre dans ce r\u00e9cit une d\u00e9clinaison r\u00e9aliste et grin\u00e7ante du conte de \u00ab&nbsp;Cendrillon&nbsp;\u00bb. Si l\u2019h\u00e9ro\u00efne du conte de f\u00e9es se contente du sort qui est le sien, celle de Maupassant ne supporte pas la place dans laquelle&nbsp; la soci\u00e9t\u00e9 et la naissance l\u2019ont cantonn\u00e9e. La narration adopte le point de vue du personnage, qui se d\u00e9finit par tout ce qui lui fait d\u00e9faut : \u00ab&nbsp;<em>Elle n\u2019avait pas de dot, pas d\u2019esp\u00e9rances, aucun moyen d\u2019\u00eatre connue, comprise, aim\u00e9e, \u00e9pous\u00e9e par un homme riche et distingu\u00e9&nbsp;[&#8230;] Elle n\u2019avait pas de toilettes, pas de bijoux, rien<\/em>.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Elle ne pourra cependant aspirer \u00e0 la destin\u00e9e \u00e9clatante des souillons maltrait\u00e9es et des malheureuses beaut\u00e9s rel\u00e9gu\u00e9es que la logique narrative du conte de f\u00e9es transforme en princesses.&nbsp;L\u2019incipit insiste sur le fait que le personnage n&rsquo;a aucun avenir : la jeune femme se laisse marier \u00e0 un petit commis du minist\u00e8re de l\u2019Instruction publique. Elle est passive et contrainte, sa destin\u00e9e la conduit \u00e0 une impasse qui exclut toute id\u00e9e de reconnaissance ou de promotion sociale.<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:18px\">Jusqu\u2019\u00e0 ce stade du r\u00e9cit, les personnages sont pr\u00e9sent\u00e9s en fonction de normes et de rep\u00e8res sociaux : ni l\u2019un, ni l\u2019autre ne poss\u00e8de encore de nom. Le marqueur social (le m\u00e9tier) prime sur la d\u00e9signation des personnages, le lecteur ne conna\u00eetra jamais le pr\u00e9nom du \u00ab&nbsp;commis \u00e9conome&nbsp;\u00bb; quant au pr\u00e9nom de \u00ab&nbsp;Mathilde&nbsp;\u00bb, il ne sera utilis\u00e9 qu\u2019\u00e0 quatre reprises, dont trois fois au terme de la nouvelle lorsque la destin\u00e9e tragique de la protagoniste est d\u00e9finitivement scell\u00e9e. Mathilde Loisel, dans ce r\u00e9cit, est surtout fille et femme d\u2019employ\u00e9s, une situation qui ne lui convient gu\u00e8re tant elle est fascin\u00e9e par les objets et les ambiances raffin\u00e9s dont le charme trompeur nourrit son imaginaire. Son mal \u00eatre trouve donc son origine dans le sentiment d\u2019un d\u00e9classement, ainsi que le sugg\u00e8rent les deux anaphores qui structurent le d\u00e9but du texte : \u00abElle souffrait&nbsp;\u00bb et \u00ab&nbsp;Elle songeait&nbsp;\u00bb. <\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:16px\"><br>\u00ab&nbsp;<em>Elle <strong>souffrait<\/strong> sans cesse, se sentant n\u00e9e pour toutes les d\u00e9licatesses et tous les luxes. Elle <strong>souffrait<\/strong> de la pauvret\u00e9 de son logement, de la mis\u00e8re des murs, de l\u2019usure des si\u00e8ges, de la laideur des \u00e9toffes. Toutes ces choses, dont une autre femme de sa caste ne se serait m\u00eame pas aper\u00e7ue, la torturaient et l\u2019indignaient. La vue de la petite Bretonne qui faisait son humble m\u00e9nage \u00e9veillait en elle des regrets d\u00e9sol\u00e9s et des r\u00eaves \u00e9perdus. Elle <strong>songeait<\/strong> aux antichambres muettes, capitonn\u00e9es avec des tentures orientales, \u00e9clair\u00e9es par de hautes torch\u00e8res de bronze, et aux deux grands valets en culotte courte qui dorment dans les larges fauteuils, assoupis par la chaleur lourde du calorif\u00e8re. Elle <strong>songeait<\/strong> aux grands salons v\u00eatus de soie ancienne, aux meubles fins portant des bibelots inestimables, et aux petits salons coquets, parfum\u00e9s, faits pour la causerie de cinq heures avec les amis les plus intimes, les hommes connus et recherch\u00e9s dont toutes les femmes envient et d\u00e9sirent l\u2019attention.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:16px\"><em>Quand elle s\u2019asseyait, pour d\u00eener, devant la table ronde couverte d\u2019une nappe de trois jours, en face de son mari qui d\u00e9couvrait la soupi\u00e8re en d\u00e9clarant d\u2019un air enchant\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ah&nbsp;! le bon pot-au-feu&nbsp;! je ne sais rien de meilleur que cela&#8230;&nbsp;\u00bb elle <strong>songeait<\/strong> aux d\u00eeners fins, aux argenteries reluisantes, aux tapisseries peuplant les murailles de personnages anciens et d\u2019oiseaux \u00e9tranges au milieu d\u2019une for\u00eat de f\u00e9erie&nbsp;; elle <strong>songeait<\/strong> aux plats exquis servis en des vaisselles merveilleuses, aux galanteries chuchot\u00e9es et \u00e9cout\u00e9es avec un sourire de sphinx, tout en mangeant la chair rose d\u2019une truite ou des ailes de g\u00e9linotte.<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:18px\"><br>Pour oublier une destin\u00e9e qui lui est insupportable, elle imagine que sa vie pourrait \u00eatre tout autre : l\u2019anaphore \u00ab&nbsp;<em>Elle songeait<\/em>&nbsp;\u00bb remplace la pr\u00e9c\u00e9dente. Le songe se substitue \u00e0 une r\u00e9alit\u00e9 am\u00e8re; mais plut\u00f4t que de rendre celle-ci plus supportable, le recours \u00e0 l\u2019imaginaire accentue le malaise du personnage f\u00e9minin. Ses r\u00eaveries sont en effet ancr\u00e9es dans la mati\u00e8re, elles mettent l\u2019accent sur des frustrations d\u2019ordre esth\u00e9tique et mat\u00e9riel ainsi que sur un d\u00e9sir de s\u00e9duction non assouvi.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:18px\">L\u2019\u00e9v\u00e9nement qui enclenche le r\u00e9cit est l\u2019arriv\u00e9e du mari exhibant triomphalement l\u2019invitation du ministre de l\u2019Instruction publique et de sa femme, M. et Mme Ramponneau, dont le patronyme rappelle un c\u00e9l\u00e8bre cabaretier parisien du XVIIIe si\u00e8cle, encore pr\u00e9sent dans les m\u00e9moires au moment o\u00f9 Maupassant \u00e9crit son texte<sup data-fn=\"477a6cd2-2e08-4e91-80ea-4a748ae5822c\" class=\"fn\"><a href=\"#477a6cd2-2e08-4e91-80ea-4a748ae5822c\" id=\"477a6cd2-2e08-4e91-80ea-4a748ae5822c-link\">1<\/a><\/sup>. Discr\u00e9ditant le personnage du ministre, l\u2019allusion ironique a certainement fait sourire les contemporains de Maupassant. <br>Quoi qu\u2019il en soit, c\u2019est par le biais du tr\u00e8s solennel carton d\u2019invitation que l\u2019on apprend le nom de famille des protagonistes : Monsieur et Madame Loisel. Le temps d\u2019une soir\u00e9e, le carcan du d\u00e9terminisme social qui enferme le couple dans un r\u00f4le unique pourra \u00eatre mis entre parenth\u00e8ses : le commis et son \u00e9pouse malheureuse auront l\u2019opportunit\u00e9 de s\u2019\u00e9tourdir en changeant (temporairement) de lieu et de statut. <br><br>Faisant figure de miroir aux alouettes, cette soir\u00e9e mondaine a, en effet, tout pour s\u00e9duire la m\u00e9lancolique \u00e9pouse de M. Loisel. Mais, loin de se r\u00e9jouir, la protagoniste se d\u00e9sesp\u00e8re, elle, dont le patronyme \u00e9voque l\u2019oiselle, la femelle de l\u2019oiseau, voire l\u2019oie blanche un peu na\u00efve qui se leurre sur l\u2019existence. L\u2019id\u00e9e qu\u2019elle se fait du grand monde ne peut s\u2019accorder avec la repr\u00e9sentation qu\u2019elle a d\u2019elle-m\u00eame. Le commis essaie alors de trouver des solutions pour que sa femme puisse accepter l\u2019invitation, le changement d\u2019espace n\u00e9cessitant en effet un changement de costume et donc un changement de r\u00f4le. <br>Elle pourra acheter une nouvelle robe, mais elle n\u2019a pas les moyens de porter des bijoux susceptibles de convenir \u00e0 une telle soir\u00e9e. Vient alors l\u2019\u00e9pisode de l\u2019emprunt contract\u00e9 aupr\u00e8s de son amie, Madame Forestier.<\/p>\n\n\n\n<p>Int\u00e9ressant patronyme l\u00e0 encore. Il faut se souvenir d\u2019une des r\u00eaveries initiales de Mathilde : \u00ab&nbsp;<em>elle songeait aux d\u00eeners fins, aux argenteries reluisantes, aux tapisseries peuplant les murailles de personnages anciens et <strong>d\u2019oiseaux<\/strong> <strong>\u00e9tranges au milieu d\u2019une for\u00eat de f\u00e9erie<\/strong><\/em>&nbsp;\u00bb. Mathilde, l\u2019oiseau encag\u00e9 qui passe du couvent \u00e0 l\u2019appartement modeste de son commis de mari, s\u2019adresse \u00e0 Madame <strong>Forestier<\/strong> sans prendre garde que la for\u00eat est peut-\u00eatre illusoire et que la rivi\u00e8re qui <strong>l\u2019\u00e9blouit dans le miroir<\/strong> est peut-\u00eatre factice.<\/p>\n\n\n\n<p>Maupassant n\u2019\u00e9crit pas un conte de f\u00e9es : Mathilde, moderne Cendrillon, n\u2019\u00e9chappera pas \u00e0 son commis pour \u00e9pouser un prince, elle ne nouera m\u00eame pas une liaison avec un attach\u00e9 du cabinet ou le ministre Ramponneau, versions d\u00e9grad\u00e9es du prince de Perrault. Comme Cendrillon, pourtant, elle est au centre des regards lors de la f\u00eate. Comme Cendrillon elle perd une partie de sa parure. S\u2019il n\u2019est pas de citrouille, ni de carrosse dans ce r\u00e9cit, en fin de soir\u00e9e, il n\u2019est plus de fiacre. Seul demeure un vieux coup\u00e9 noctambule qui reconduit le couple vers son domicile dans une rue au nom programmatique : la rue des Martyrs. Avec la perte de la rivi\u00e8re de (faux) diamants l\u2019existence de Mathilde bascule : elle ne peut que renoncer d\u00e9finitivement \u00e0 ses r\u00eaves somptuaires et raffin\u00e9s et \u00e0 l\u2019id\u00e9e qu\u2019elle se faisait des \u00ab&nbsp;galanteries chuchot\u00e9es&nbsp;\u00bb. Tir\u00e9e de ses chim\u00e8res, l\u2019oiselle doit d\u00e9sormais accepter le r\u00e9el tel qu\u2019il est.<\/p>\n\n\n\n<p>Mathilde et son \u00e9poux remplacent en effet la (fausse) rivi\u00e8re de diamants (par une vraie) et consacrent dix ann\u00e9es de leur vie \u00e0 rembourser les dettes contract\u00e9es. Les Loisel devront changer de costume, d\u2019adresse, de langage et d\u2019\u00eatre mais jamais ils ne \u00ab&nbsp;tirer(ont d\u2019) alouettes&nbsp;\u00bb ni ne mangeront \u00ab&nbsp;d\u2019ailes de g\u00e9linottes&nbsp;\u00bb&#8230; :<\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:16px\">\u00ab&nbsp;<em>On renvoya la bonne&nbsp;; on changea de logement&nbsp;; on loua sous les toits une mansarde.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:16px\"><em>Elle connut les gros travaux du m\u00e9nage, les odieuses besognes de la cuisine. Elle lava la vaisselle, usant ses ongles roses sur les poteries grasses et le fond des casseroles. Elle savonna le linge sale, les chemises et les torchons, qu\u2019elle faisait s\u00e9cher sur une corde&nbsp;; elle descendit \u00e0 la rue, chaque matin, les ordures, et monta l\u2019eau, s\u2019arr\u00eatant \u00e0 chaque \u00e9tage pour souffler. Et, v\u00eatue comme une femme du peuple, elle alla chez le fruitier, chez l\u2019\u00e9picier, chez le boucher, le panier au bras, marchandant, injuri\u00e9e, d\u00e9fendant sou \u00e0 sou son mis\u00e9rable argent.<\/em>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Le texte se construit sur des \u00e9num\u00e9rations d\u2019objets et de t\u00e2ches ingrates aux antipodes des \u00e9num\u00e9rations qui composaient la chair des r\u00eaveries voluptueuses \u00e9voqu\u00e9es dans la premi\u00e8re partie du r\u00e9cit. La nouvelle r\u00e9aliste aggrave la situation liminaire \u00e0 l\u2019inverse du conte qui autorise toutes les transfigurations. Celle qui pensait ne rien avoir a moins encore au terme de la nouvelle; elle ne rappelle plus la Cendrillon de la fin du conte de Perrault, mais celle du d\u00e9but du r\u00e9cit, la trajectoire narrative de la nouvelle inversant la logique du conte.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p style=\"font-size:16px\"><em>\u00ab&nbsp;[C]\u2019\u00e9tait <em>[<\/em>Cendrillon] qui nettoyait la vaisselle et les mont\u00e9es, qui frottait la chambre de Madame et celles de Mesdemoiselles ses filles&nbsp;; elle couchait tout au haut de la maison, dans un grenier, sur une m\u00e9chante paillasse&nbsp;\u00bb<\/em> (\u00ab&nbsp;Cendrillon ou la petite pantoufle de verre&nbsp;\u00bb, Perrault)<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p>Pourtant, contre toute attente, Mathilde se r\u00e9v\u00e8le \u00e0 elle-m\u00eame et se convertit en une h\u00e9ro\u00efne \u00e2pre et d\u00e9termin\u00e9e. Le personnage accepte sa d\u00e9ch\u00e9ance et le principe de r\u00e9alit\u00e9. Elle s\u2019adapte avec vigueur \u00e0 la mis\u00e8re : \u00ab&nbsp;<em>Mme Loisel connut la vie horrible des n\u00e9cessiteux. Elle prit son parti, d\u2019ailleurs, tout d\u2019un coup, h\u00e9ro\u00efquement. Il fallait payer cette dette effroyable. Elle payerait. <\/em>[&#8230;]&nbsp;<em>Au bout de dix ans, ils avaient tout restitu\u00e9, tout, avec le taux de l\u2019usure, et l\u2019accumulation des int\u00e9r\u00eats superpos\u00e9s.<\/em>&nbsp;\u00bb Son h\u00e9ro\u00efsme est tr\u00e8s clairement subordonn\u00e9 \u00e0 des enjeux mat\u00e9riels : ici, la dette \u00e0 rembourser qui entra\u00eene sa d\u00e9ch\u00e9ance et affecte tout son personnage. Sa d\u00e9gradation est \u00e9voqu\u00e9e par le biais d\u2019un portrait sans concession <\/p>\n\n\n\n<p style=\"font-size:16px\">\u00ab&nbsp;<em>Mme Loisel semblait vieille, maintenant. Elle \u00e9tait devenue la femme forte, et dure, et rude, des m\u00e9nages pauvres. Mal peign\u00e9e, avec les jupes de travers et les mains rouges, elle parlait haut, lavait \u00e0 grande eau les planchers<\/em>&nbsp;\u00bb  <\/p>\n\n\n\n<p>qui contraste avec celui de son inalt\u00e9rable amie, la femme aux pierreries que son statut social pr\u00e9serve des effets de la pauvret\u00e9. Si Mathilde appartient \u00e0 son temps, celui des al\u00e9as de la vie, Mme Forestier \u00ab toujours jeune, toujours belle, toujours s\u00e9duisante&nbsp;\u00bb fait \u00e0 l&rsquo;inverse figure de cr\u00e9ature id\u00e9ale, fig\u00e9e dans l\u2019atemporalit\u00e9 d\u2019un conte de f\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p>Tatiana Dumas<\/p>\n\n\n<ol class=\"wp-block-footnotes\"><li id=\"477a6cd2-2e08-4e91-80ea-4a748ae5822c\">Voir <em>Le Cabaret de Ramponneau<\/em> (1867), op\u00e9rette en un acte, de Paul Jones et Charles Lecocq, <em>La Servante de Ramponneau <\/em>(1886), op\u00e9ra-comique d\u2019Achille Rodembourg et Marius Garman, <em>Chez Ramponneau<\/em> (1893), op\u00e9rette en un acte de Georges Delasalle et Emile Fontenelle.   <a href=\"#477a6cd2-2e08-4e91-80ea-4a748ae5822c-link\" aria-label=\"Aller \u00e0 la note de bas de page 1\">\u21a9\ufe0e<\/a><\/li><\/ol>\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-medium-font-size\">____________________<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-medium-font-size\">Nous vous invitons \u00e0 d\u00e9couvrir cette nouvelle sur la cha\u00eene YouTube de l\u2019association.<br>Elle est lue par&nbsp;<strong>Isabelle Gilard.<\/strong><br><\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" title=\"La Parure, Maupassant\" width=\"640\" height=\"360\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/maW5d_DNbMs?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-large-font-size\">\u00ab&nbsp;<strong>La Parure<\/strong>&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait une de ces jolies et charmantes filles, n\u00e9es, comme par une erreur du destin, dans une famille d\u2019employ\u00e9s. Elle n\u2019avait pas de dot, pas d\u2019esp\u00e9rances, aucun moyen d\u2019\u00eatre connue, comprise, aim\u00e9e, \u00e9pous\u00e9e par un homme riche et distingu\u00e9&nbsp;; et elle se laissa marier avec un petit commis du minist\u00e8re de l\u2019Instruction publique.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle fut simple, ne pouvant \u00eatre par\u00e9e, mais malheureuse comme une d\u00e9class\u00e9e&nbsp;; car les femmes n\u2019ont point de caste ni de race, leur beaut\u00e9, leur gr\u00e2ce et leur charme leur servant de naissance et de famille. Leur finesse native, leur instinct d\u2019\u00e9l\u00e9gance, leur souplesse d\u2019esprit sont leur seule hi\u00e9rarchie, et font des filles du peuple les \u00e9gales des plus grandes dames.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle souffrait sans cesse, se sentant n\u00e9e pour toutes les d\u00e9licatesses et tous les luxes. Elle souffrait de la pauvret\u00e9 de son logement, de la mis\u00e8re des murs, de l\u2019usure des si\u00e8ges, de la laideur des \u00e9toffes. Toutes ces choses, dont une autre femme de sa caste ne se serait m\u00eame pas aper\u00e7ue, la torturaient et l\u2019indignaient. La vue de la petite Bretonne qui faisait son humble m\u00e9nage \u00e9veillait en elle des regrets d\u00e9sol\u00e9s et des r\u00eaves \u00e9perdus. Elle songeait aux antichambres muettes, capitonn\u00e9es avec des tentures orientales, \u00e9clair\u00e9es par de hautes torch\u00e8res de bronze, et aux deux grands valets en culotte courte qui dorment dans les larges fauteuils, assoupis par la chaleur lourde du calorif\u00e8re. Elle songeait aux grands salons v\u00eatus de soie ancienne, aux meubles fins portant des bibelots inestimables, et aux petits salons coquets, parfum\u00e9s, faits pour la causerie de cinq heures avec les amis les plus intimes, les hommes connus et recherch\u00e9s dont toutes les femmes envient et d\u00e9sirent l\u2019attention.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand elle s\u2019asseyait, pour d\u00eener, devant la table ronde couverte d\u2019une nappe de trois jours, en face de son mari qui d\u00e9couvrait la soupi\u00e8re en d\u00e9clarant d\u2019un air enchant\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ah&nbsp;! le bon pot-au-feu&nbsp;! je ne sais rien de meilleur que cela&#8230;&nbsp;\u00bb elle songeait aux d\u00eeners fins, aux argenteries reluisantes, aux tapisseries peuplant les murailles de personnages anciens et d\u2019oiseaux \u00e9tranges au milieu d\u2019une for\u00eat de f\u00e9erie&nbsp;; elle songeait aux plats exquis servis en des vaisselles merveilleuses, aux galanteries chuchot\u00e9es et \u00e9cout\u00e9es avec un sourire de sphinx, tout en mangeant la chair rose d\u2019une truite ou des ailes de g\u00e9linotte.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle n\u2019avait pas de toilettes, pas de bijoux, rien. Et elle n\u2019aimait que cela&nbsp;; elle se sentait faite pour cela. Elle e\u00fbt tant d\u00e9sir\u00e9 plaire, \u00eatre envi\u00e9e, \u00eatre s\u00e9duisante et recherch\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle avait une amie riche, une camarade de couvent qu\u2019elle ne voulait plus aller voir, tant elle souffrait en revenant. Et elle pleurait pendant des jours entiers, de chagrin, de regret, de d\u00e9sespoir et de d\u00e9tresse.<\/p>\n\n\n\n<p>Or, un soir, son mari rentra, l\u2019air glorieux, et tenant \u00e0 la main une large enveloppe.<\/p>\n\n\n\n<p>-Tiens, dit-il, voici quelque chose pour toi.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle d\u00e9chira vivement le papier et en tira une carte imprim\u00e9e qui portait ces mots&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Le ministre de l\u2019Instruction publique et Mme Georges Ramponneau prient M. et Mme Loisel de leur faire l\u2019honneur de venir passer la soir\u00e9e \u00e0 l\u2019h\u00f4tel du minist\u00e8re, le lundi 18 janvier.<\/p>\n\n\n\n<p>Au lieu d\u2019\u00eatre ravie, comme l\u2019esp\u00e9rait son mari, elle jeta avec d\u00e9pit l\u2019invitation sur la table, murmurant&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Que veux-tu que je fasse de cela&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-Mais, ma ch\u00e9rie, je pensais que tu serais contente. Tu ne sors jamais, et c\u2019est une occasion, cela, une belle&nbsp;! J\u2019ai eu une peine infinie \u00e0 l\u2019obtenir. Tout le monde en veut&nbsp;; c\u2019est tr\u00e8s recherch\u00e9 et on n\u2019en donne pas beaucoup aux employ\u00e9s. Tu verras l\u00e0 tout le monde officiel.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle le regardait d\u2019un \u0153il irrit\u00e9, et elle d\u00e9clara avec impatience&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>&#8211; Que veux-tu que je me mette sur le dos pour aller l\u00e0&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Il n\u2019y avait pas song\u00e9&nbsp;; il balbutia&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Mais la robe avec laquelle tu vas au th\u00e9\u00e2tre. Elle me semble tr\u00e8s bien, \u00e0 moi&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>Il se tut, stup\u00e9fait, \u00e9perdu, en voyant que sa femme pleurait. Deux grosses larmes descendaient lentement des coins des yeux vers les coins de la bouche&nbsp;; il b\u00e9gaya&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Qu\u2019as-tu&nbsp;? qu\u2019as-tu&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Mais, par un effort violent, elle avait dompt\u00e9 sa peine et elle r\u00e9pondit d\u2019une voix calme en essuyant ses joues humides&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Rien. Seulement je n\u2019ai pas de toilette et par cons\u00e9quent je ne peux aller \u00e0 cette f\u00eate. Donne ta carte \u00e0 quelque coll\u00e8gue dont la femme sera mieux nipp\u00e9e que moi.<\/p>\n\n\n\n<p>Il \u00e9tait d\u00e9sol\u00e9. Il reprit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Voyons, Mathilde. Combien cela co\u00fbterait-il, une toilette convenable, qui pourrait te servir encore en d\u2019autres occasions, quelque chose de tr\u00e8s simple&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Elle r\u00e9fl\u00e9chit quelques secondes, \u00e9tablissant ses comptes et songeant aussi \u00e0 la somme qu\u2019elle pouvait demander sans s\u2019attirer un refus imm\u00e9diat et une exclamation effar\u00e9e du commis \u00e9conome.<\/p>\n\n\n\n<p>Enfin, elle r\u00e9pondit en h\u00e9sitant&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Je ne sais pas au juste, mais il me semble qu\u2019avec quatre cents francs je pourrais arriver.<\/p>\n\n\n\n<p>Il avait un peu p\u00e2li, car il r\u00e9servait juste cette somme pour acheter un fusil et s\u2019offrir des parties de chasse, l\u2019\u00e9t\u00e9 suivant, dans la plaine de Nanterre, avec quelques amis qui allaient tirer des alouettes, par l\u00e0, le dimanche.<\/p>\n\n\n\n<p>Il dit cependant&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Soit. Je te donne quatre cents francs. Mais t\u00e2che d\u2019avoir une belle robe.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jour de la f\u00eate approchait, et Mme Loisel semblait triste, inqui\u00e8te, anxieuse. Sa toilette \u00e9tait pr\u00eate cependant. Son mari lui dit un soir&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Qu\u2019as-tu&nbsp;? Voyons, tu es toute dr\u00f4le depuis trois jours.<\/p>\n\n\n\n<p>Et elle r\u00e9pondit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Cela m\u2019ennuie de n\u2019avoir pas un bijou, pas une pierre, rien \u00e0 mettre sur moi. J\u2019aurai l\u2019air mis\u00e8re comme tout. J\u2019aimerais presque mieux ne pas aller \u00e0 cette soir\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Il reprit&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Tu mettras des fleurs naturelles. C\u2019est tr\u00e8s chic en cette saison-ci. Pour dix francs tu auras deux ou trois roses magnifiques.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle n\u2019\u00e9tait point convaincue.<\/p>\n\n\n\n<p>-Non&#8230; il n\u2019y a rien de plus humiliant que d\u2019avoir l\u2019air pauvre au milieu de femmes riches.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais son mari s\u2019\u00e9cria&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Que tu es b\u00eate&nbsp;! Va trouver ton amie Mme Forestier et demande-lui de te pr\u00eater des bijoux. Tu es bien assez li\u00e9e avec elle pour faire cela.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle poussa un cri de joie&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-C\u2019est vrai. Je n\u2019y avais point pens\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Le lendemain, elle se rendit chez son amie et lui conta sa d\u00e9tresse. Mme Forestier alla vers son armoire \u00e0 glace, prit un large coffret, l\u2019apporta, l\u2019ouvrit, et dit \u00e0 Mme Loisel&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Choisis, ma ch\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle vit d\u2019abord des bracelets, puis un collier de perles, puis une croix v\u00e9nitienne, or et pierreries, d\u2019un admirable travail. Elle essayait les parures devant la glace, h\u00e9sitait, ne pouvait se d\u00e9cider \u00e0 les quitter, \u00e0 les rendre. Elle demandait toujours&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Tu n\u2019as plus rien d\u2019autre&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-Mais si. Cherche. Je ne sais pas ce qui peut te plaire.<\/p>\n\n\n\n<p>Tout \u00e0 coup elle d\u00e9couvrit, dans une bo\u00eete de satin noir, une superbe rivi\u00e8re de diamants&nbsp;; et son c\u0153ur se mit \u00e0 battre d\u2019un d\u00e9sir immod\u00e9r\u00e9. Ses mains tremblaient en la prenant. Elle l\u2019attacha autour de sa gorge, sur sa robe montante, et demeura en extase devant elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p>Puis, elle demanda, h\u00e9sitante, pleine d\u2019angoisse&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Peux-tu me pr\u00eater cela, rien que cela&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-Mais oui, certainement.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle sauta au cou de son amie, l\u2019embrassa avec emportement, puis s\u2019enfuit avec son tr\u00e9sor.<\/p>\n\n\n\n<p>Le jour de la f\u00eate arriva. Mme Loisel eut un succ\u00e8s. Elle \u00e9tait plus jolie que toutes, \u00e9l\u00e9gante, gracieuse, souriante et folle de joie. Tous les hommes la regardaient, demandaient son nom, cherchaient \u00e0 \u00eatre pr\u00e9sent\u00e9s. Tous les attach\u00e9s du cabinet voulaient valser avec elle. Le ministre la remarqua.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle dansait avec ivresse, avec emportement, gris\u00e9e par le plaisir, ne pensant plus \u00e0 rien, dans le triomphe de sa beaut\u00e9, dans la gloire de son succ\u00e8s, dans une sorte de nuage de bonheur fait de tous ces hommages, de toutes ces admirations, de tous ces d\u00e9sirs \u00e9veill\u00e9s, de cette victoire si compl\u00e8te et si douce au c\u0153ur des femmes.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle partit vers quatre heures du matin. Son mari, depuis minuit, dormait dans un petit salon d\u00e9sert avec trois autres messieurs dont les femmes s\u2019amusaient beaucoup.<\/p>\n\n\n\n<p>Il lui jeta sur les \u00e9paules les v\u00eatements qu\u2019il avait apport\u00e9s pour la sortie, modestes v\u00eatements de la vie ordinaire, dont la pauvret\u00e9 jurait avec l\u2019\u00e9l\u00e9gance de la toilette de bal. Elle le sentit et voulut s\u2019enfuir, pour ne pas \u00eatre remarqu\u00e9e par les autres femmes qui s\u2019enveloppaient de riches fourrures.<\/p>\n\n\n\n<p>Loisel la retenait&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Attends donc. Tu vas attraper froid dehors. Je vais appeler un fiacre.<\/p>\n\n\n\n<p>Mais elle ne l\u2019\u00e9coutait point et descendait rapidement l\u2019escalier. Lorsqu\u2019ils furent dans la rue, ils ne trouv\u00e8rent pas de voiture&nbsp;; et ils se mirent \u00e0 chercher, criant apr\u00e8s les cochers qu\u2019ils voyaient passer de loin.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils descendaient vers la Seine, d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s, grelottants. Enfin ils trouv\u00e8rent sur le quai un de ces vieux coup\u00e9s noctambules qu\u2019on ne voit dans Paris que la nuit venue, comme s\u2019ils eussent \u00e9t\u00e9 honteux de leur mis\u00e8re pendant le jour.<\/p>\n\n\n\n<p>Il les ramena jusqu\u2019\u00e0 leur porte, rue des Martyrs, et ils remont\u00e8rent tristement chez eux. C\u2019\u00e9tait fini, pour elle. Et il songeait, lui, qu\u2019il lui faudrait \u00eatre au Minist\u00e8re \u00e0 dix heures.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle \u00f4ta les v\u00eatements dont elle s\u2019\u00e9tait envelopp\u00e9 les \u00e9paules, devant la glace, afin de se voir encore une fois dans sa gloire. Mais soudain elle poussa un cri. Elle n\u2019avait plus sa rivi\u00e8re autour du cou&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Son mari, \u00e0 moiti\u00e9 d\u00e9v\u00eatu d\u00e9j\u00e0, demanda&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Qu\u2019est-ce que tu as&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Elle se tourna vers lui, affol\u00e9e&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-J\u2019ai&#8230; j\u2019ai&#8230; je n\u2019ai plus la rivi\u00e8re de Mme Forestier.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se dressa, \u00e9perdu&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Quoi&nbsp;!&#8230; comment&nbsp;!&#8230; Ce n\u2019est pas possible&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Et ils cherch\u00e8rent dans les plis de la robe, dans les plis du manteau, dans les poches, partout. Ils ne la trouv\u00e8rent point.<\/p>\n\n\n\n<p>Il demandait&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Tu es s\u00fbre que tu l\u2019avais encore en quittant le bal&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-Oui, je l\u2019ai touch\u00e9e dans le vestibule du minist\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>-Mais, si tu l\u2019avais perdue dans la rue, nous l\u2019aurions entendue tomber. Elle doit \u00eatre dans le fiacre.<\/p>\n\n\n\n<p>-Oui. C\u2019est probable. As-tu pris le num\u00e9ro&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-Non. Et toi, tu ne l\u2019as pas regard\u00e9&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-Non.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils se contemplaient atterr\u00e9s. Enfin Loisel se rhabilla.<\/p>\n\n\n\n<p>-Je vais, dit-il, refaire tout le trajet que nous avons fait \u00e0 pied, pour voir si je ne la retrouverai pas.<\/p>\n\n\n\n<p>Et il sortit. Elle demeura en toilette de soir\u00e9e, sans force pour se coucher, abattue sur une chaise, sans feu, sans pens\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Son mari rentra vers sept heures. Il n\u2019avait rien trouv\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>Il se rendit \u00e0 la Pr\u00e9fecture de police, aux journaux, pour faire promettre une r\u00e9compense, aux compagnies de petites voitures, partout enfin o\u00f9 un soup\u00e7on d\u2019espoir le poussait.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle attendit tout le jour, dans le m\u00eame \u00e9tat d\u2019effarement devant cet affreux d\u00e9sastre.<\/p>\n\n\n\n<p>Loisel revint le soir, avec la figure creus\u00e9e, p\u00e2lie&nbsp;; il n\u2019avait rien d\u00e9couvert.<\/p>\n\n\n\n<p>-Il faut, dit-il, \u00e9crire \u00e0 ton amie que tu as bris\u00e9 la fermeture de sa rivi\u00e8re et que tu la fais r\u00e9parer. Cela nous donnera le temps de nous retourner.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle \u00e9crivit sous sa dict\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout d\u2019une semaine, ils avaient perdu toute esp\u00e9rance.<\/p>\n\n\n\n<p>Et Loisel, vieilli de cinq ans, d\u00e9clara&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Il faut aviser \u00e0 remplacer ce bijou.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils prirent, le lendemain, la bo\u00eete qui l\u2019avait renferm\u00e9, et se rendirent chez le joaillier, dont le nom se trouvait dedans. Il consulta ses livres&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Ce n\u2019est pas moi, madame, qui ai vendu cette rivi\u00e8re&nbsp;; j\u2019ai d\u00fb seulement fournir l\u2019\u00e9crin.<\/p>\n\n\n\n<p>Alors ils all\u00e8rent de bijoutier en bijoutier, cherchant une parure pareille \u00e0 l\u2019autre, consultant leurs souvenirs, malades tous deux de chagrin et d\u2019angoisse.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils trouv\u00e8rent, dans une boutique du Palais Royal, un chapelet de diamants qui leur parut enti\u00e8rement semblable \u00e0 celui qu\u2019ils cherchaient. Il valait quarante mille francs. On le leur laisserait \u00e0 trente-six mille.<\/p>\n\n\n\n<p>Ils pri\u00e8rent donc le joaillier de ne pas le vendre avant trois jours. Et ils firent condition qu\u2019on le reprendrait, pour trente-quatre mille francs, si le premier \u00e9tait retrouv\u00e9 avant la fin de f\u00e9vrier.<\/p>\n\n\n\n<p>Loisel poss\u00e9dait dix-huit mille francs que lui avait laiss\u00e9s son p\u00e8re. Il emprunterait le reste.<\/p>\n\n\n\n<p>Il emprunta, demandant mille francs \u00e0 l\u2019un, cinq cents \u00e0 l\u2019autre, cinq louis par-ci, trois louis par-l\u00e0. Il fit des billets, prit des engagements ruineux, eut affaire aux usuriers, \u00e0 toutes les races de pr\u00eateurs. Il compromit toute la fin de son existence, risqua sa signature sans savoir m\u00eame s\u2019il pourrait y faire honneur, et, \u00e9pouvant\u00e9 par les angoisses de l\u2019avenir, par la noire mis\u00e8re qui allait s\u2019abattre sur lui, par la perspective de toutes les privations physiques et de toutes les tortures morales, il alla chercher la rivi\u00e8re nouvelle, en d\u00e9posant sur le comptoir du marchand trente-six mille francs.<\/p>\n\n\n\n<p>Quand Mme Loisel reporta la parure \u00e0 Mme Forestier, celle-ci lui dit, d\u2019un air froiss\u00e9&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Tu aurais d\u00fb me la rendre plus t\u00f4t, car, je pouvais en avoir besoin.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle n\u2019ouvrit pas l\u2019\u00e9crin, ce que redoutait son amie. Si elle s\u2019\u00e9tait aper\u00e7ue de la substitution, qu\u2019aurait-elle pens\u00e9&nbsp;? qu\u2019aurait-elle dit&nbsp;? Ne l\u2019aurait-elle pas prise pour une voleuse&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Mme Loisel connut la vie horrible des n\u00e9cessiteux. Elle prit son parti, d\u2019ailleurs, tout d\u2019un coup, h\u00e9ro\u00efquement. Il fallait payer cette dette effroyable. Elle payerait. On renvoya la bonne&nbsp;; on changea de logement&nbsp;; on loua sous les toits une mansarde.<\/p>\n\n\n\n<p>Elle connut les gros travaux du m\u00e9nage, les odieuses besognes de la cuisine. Elle lava la vaisselle, usant ses ongles roses sur les poteries grasses et le fond des casseroles. Elle savonna le linge sale, les chemises et les torchons, qu\u2019elle faisait s\u00e9cher sur une corde&nbsp;; elle descendit \u00e0 la rue, chaque matin, les ordures, et monta l\u2019eau, s\u2019arr\u00eatant \u00e0 chaque \u00e9tage pour souffler. Et, v\u00eatue comme une femme du peuple, elle alla chez le fruitier, chez l\u2019\u00e9picier, chez le boucher, le panier au bras, marchandant, injuri\u00e9e, d\u00e9fendant sou \u00e0 sou son mis\u00e9rable argent.<\/p>\n\n\n\n<p>Il fallait chaque mois payer des billets, en renouveler d\u2019autres, obtenir du temps.<\/p>\n\n\n\n<p>Le mari travaillait, le soir, \u00e0 mettre au net les comptes d\u2019un commer\u00e7ant, et la nuit, souvent, il faisait de la copie \u00e0 cinq sous la page.<\/p>\n\n\n\n<p>Et cette vie dura dix ans.<\/p>\n\n\n\n<p>Au bout de dix ans, ils avaient tout restitu\u00e9, tout, avec le taux de l\u2019usure, et l\u2019accumulation des int\u00e9r\u00eats superpos\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p>Mme Loisel semblait vieille, maintenant. Elle \u00e9tait devenue la femme forte, et dure, et rude, des m\u00e9nages pauvres. Mal peign\u00e9e, avec les jupes de travers et les mains rouges, elle parlait haut, lavait \u00e0 grande eau les planchers. Mais parfois, lorsque son mari \u00e9tait au bureau, elle s\u2019asseyait aupr\u00e8s de la fen\u00eatre, et elle songeait \u00e0 cette soir\u00e9e d\u2019autrefois, \u00e0 ce bal, o\u00f9 elle avait \u00e9t\u00e9 si belle et si f\u00eat\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>Que serait-il arriv\u00e9 si elle n\u2019avait point perdu cette parure&nbsp;? Qui sait&nbsp;? qui sait&nbsp;? Comme la vie est singuli\u00e8re, changeante&nbsp;! Comme il faut peu de chose pour vous perdre ou vous sauver&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>Or, un dimanche, comme elle \u00e9tait all\u00e9e faire un tour aux Champs-\u00c9lys\u00e9es pour se d\u00e9lasser des besognes de la semaine, elle aper\u00e7ut tout \u00e0 coup une femme qui promenait un enfant. C\u2019\u00e9tait Mme Forestier, toujours jeune, toujours belle, toujours s\u00e9duisante.<\/p>\n\n\n\n<p>Mme Loisel se sentit \u00e9mue. Allait-elle lui parler&nbsp;? Oui, certes. Et maintenant qu\u2019elle avait pay\u00e9, elle lui dirait tout. Pourquoi pas&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Elle s\u2019approcha.<\/p>\n\n\n\n<p>-Bonjour, Jeanne.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019autre ne la reconnaissait point, s\u2019\u00e9tonnant d\u2019\u00eatre appel\u00e9e ainsi famili\u00e8rement par cette bourgeoise. Elle balbutia&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Mais&#8230; madame&nbsp;!&#8230; Je ne sais&#8230; Vous devez vous tromper.<\/p>\n\n\n\n<p>-Non. Je suis Mathilde Loisel.<\/p>\n\n\n\n<p>Son amie poussa un cri&nbsp;:<\/p>\n\n\n\n<p>-Oh&nbsp;!&#8230; ma pauvre Mathilde, comme tu es chang\u00e9e&nbsp;!&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>-Oui, j\u2019ai eu des jours bien durs, depuis que je ne t\u2019ai vue&nbsp;; et bien des mis\u00e8res&#8230; et cela \u00e0 cause de toi&nbsp;!&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>-De moi&#8230; Comment \u00e7a&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-Tu te rappelles bien cette rivi\u00e8re de diamants que tu m\u2019as pr\u00eat\u00e9e pour aller \u00e0 la f\u00eate du Minist\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p>-Oui. Eh bien&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-Eh bien, je l\u2019ai perdue.<\/p>\n\n\n\n<p>-Comment&nbsp;! puisque tu me l\u2019as rapport\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>-Je t\u2019en ai rapport\u00e9 une autre toute pareille. Et voil\u00e0 dix ans que nous la payons. Tu comprends que \u00e7a n\u2019\u00e9tait pas ais\u00e9 pour nous, qui n\u2019avions rien&#8230; Enfin c\u2019est fini, et je suis rudement contente.<\/p>\n\n\n\n<p>Mme Forestier s\u2019\u00e9tait arr\u00eat\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p>-Tu dis que tu as achet\u00e9 une rivi\u00e8re de diamants pour remplacer la mienne&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>-Oui. Tu ne t\u2019en \u00e9tais pas aper\u00e7ue, hein&nbsp;? Elles \u00e9taient bien pareilles.<\/p>\n\n\n\n<p>Et elle souriait d\u2019une joie orgueilleuse et na\u00efve.<\/p>\n\n\n\n<p>Mme Forestier, fort \u00e9mue, lui prit les deux mains.<\/p>\n\n\n\n<p>-Oh&nbsp;! ma pauvre Mathilde&nbsp;! Mais la mienne \u00e9tait fausse. Elle valait au plus cinq cents francs&nbsp;!&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em>Guy de Maupassant<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab&nbsp;Accourez, accourez, sombres d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s, J\u2019ai mis expr\u00e8s pour vous l\u2019eau de la Seine en bouteille, Vous pourrez vous noyer \u00e0 des prix mod\u00e9r\u00e9s&nbsp;\u00bbLe Cabaret de Ramponneau, op\u00e9rette en un acte, paroles de Paul Jones Faisant partie des textes les plus c\u00e9l\u00e8bres de Maupassant, \u00ab&nbsp;La Parure&nbsp;\u00bb a \u00e9t\u00e9 publi\u00e9e pour la premi\u00e8re fois dans \u00ab&nbsp;Le Gaulois&nbsp;\u00bb, le 17 f\u00e9vrier 1884. Elle met en sc\u00e8ne une jeune femme na\u00efve et avide de reconnaissance, qui, \u00e0 la suite d\u2019une terrible m\u00e9prise, sera contrainte&#8230;<\/p>\n<p class=\"read-more\"><a class=\"btn btn-default\" href=\"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/2025\/07\/21\/la-parure-une-nouvelle-de-maupassant\/\">Lire la suite<span class=\"screen-reader-text\"> Lire la suite<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3861,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":"[{\"content\":\"Voir <em>Le Cabaret de Ramponneau<\/em> (1867), op\u00e9rette en un acte, de Paul Jones et Charles Lecocq, <em>La Servante de Ramponneau <\/em>(1886), op\u00e9ra-comique d\u2019Achille Rodembourg et Marius Garman, <em>Chez Ramponneau<\/em> (1893), op\u00e9rette en un acte de Georges Delasalle et Emile Fontenelle.  \",\"id\":\"477a6cd2-2e08-4e91-80ea-4a748ae5822c\"}]"},"categories":[2,4,119,9],"tags":[231,229,30,49,228,230],"class_list":["post-3847","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles","category-enseignement","category-lecture","category-recommandations","tag-audiobook","tag-la-parure","tag-lecture","tag-litterature","tag-maupassant","tag-podcast"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3847","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3847"}],"version-history":[{"count":20,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3847\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3951,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3847\/revisions\/3951"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3861"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3847"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3847"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3847"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}