{"id":3044,"date":"2023-10-01T11:43:38","date_gmt":"2023-10-01T09:43:38","guid":{"rendered":"https:\/\/afpeah.fr\/?p=3044"},"modified":"2023-11-17T14:40:10","modified_gmt":"2023-11-17T13:40:10","slug":"le-rossignol-et-lempereur-un-conte-dhans-christian-andersen","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/2023\/10\/01\/le-rossignol-et-lempereur-un-conte-dhans-christian-andersen\/","title":{"rendered":"Le Rossignol et l\u2019empereur, un conte d\u2019Hans Christian Andersen"},"content":{"rendered":"\n<p>Nous vous invitons \u00e0 \u00e9couter la lecture de\u00a0<strong>Claudine Foury<\/strong>\u00a0sur la cha\u00eene YouTube de notre association. Vous red\u00e9couvrirez ainsi ce tr\u00e8s beau conte d\u2019Andersen, qui c\u00e9l\u00e8bre les vertus de l\u2019art et la libert\u00e9 inconditionnelle de l\u2019artiste. <\/p>\n\n\n\n<p>Le rossignol est en effet une figure de l\u2019artiste dans ce r\u00e9cit. Libre et \u00e9tranger aux normes et codifications, il ne peut s\u2019exprimer sous la contrainte. Sa sensibilit\u00e9 seule le guide. Vivant au fond d\u2019une for\u00eat, dans un territoire marginal, il s\u2019adonne \u00e0 son art sans tenir compte des hi\u00e9rarchies sociales. Il chante aussi bien pour les pauvres p\u00eacheurs que pour l\u2019empereur, touch\u00e9 par la perfection de son chant. <br><\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa75\">Aux antipodes du rossignol de la for\u00eat, Andersen imagine aussi un oiseau m\u00e9canique ob\u00e9issant aux commandes, toujours parfait, toujours pr\u00e9visible, s\u00e9duisant \u00e0 l\u2019extr\u00eame. L\u2019automate est un courtisan. Sans \u00e2me, d\u00e9pourvu de toute sensibilit\u00e9, il r\u00e9pond aux codes en vigueur et re\u00e7oit \u00e0 ce titre la r\u00e9compense symbolique que l\u2019empereur lui d\u00e9cerne : une pantoufle d\u2019or, signe de son ali\u00e9nation, de son enfermement et de son absence d\u2019originalit\u00e9. De fait, la seule fois o\u00f9 il d\u00e9roge aux habitudes, o\u00f9 il chante de son mieux, ses rouages se brisent. Et lorsque la mort r\u00f4de autour de l\u2019empereur, il reste r\u00e9solument muet.<br><br>Quant au rossignol de la for\u00eat, il refuse la r\u00e9compense propos\u00e9e et s\u2019enfuit, comme l\u2019artiste qui rejette les formes pr\u00e9\u00e9tablies, qui ne peut se conformer aux mod\u00e8les attendus sans compromettre son art. Loin du pouvoir, libre et vagabond, l\u2019oiseau chante, refusant les charmes de la cour, mais il revient lorsque celui qui incarnait le pouvoir absolu est sur le point d\u2019en \u00eatre d\u00e9poss\u00e9d\u00e9. Alors, par son art thaumaturge, l\u2019humble oiseau \u00e9loigne la mort et ressuscite l\u2019empereur de Chine.<\/p>\n\n\n\n<p>T. Dumas<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-style-default is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p id=\"pa75\"><br> <br>\u00ab&nbsp;Laisse-moi venir quand bon me semblera. Le soir, je chanterai sur la branche pr\u00e8s de ta fen\u00eatre pour t\u2019\u00e9gayer et te faire r\u00e9fl\u00e9chir&nbsp;: je chanterai les heureux et ceux qui souffrent, je chanterai le bien et le mal, tout ce qui n\u2019est pas connu de toi&nbsp;: car le petit oiseau vole partout, jusqu\u2019\u00e0 la cabane du pauvre p\u00eacheur et du laboureur, qui tous les deux vivent si loin de toi et de ta cour. J\u2019aime ton c\u0153ur plus que ta couronne&nbsp;\u00bb. <br><br><br><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\" id=\"pa75\" style=\"font-size:20px\"><br><strong>R\u00e9inventer le conte <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa75\" style=\"font-size:18px\"><br>\u00ab&nbsp;Au Danemark, Andersen (1805-1875), le conteur, aime dire des histoires aux enfants, histoires qu\u2019il anime en pliant des feuilles de papier et en y d\u00e9coupant d\u2019incroyables guirlandes de petits personnages \u2013 lutins, f\u00e9es ou autres silhouettes animales&nbsp;\u2013 et de d\u00e9cors enchanteurs, ch\u00e2teaux d\u00e9licats et for\u00eats fragiles. La valeur litt\u00e9raire de ses&nbsp;<em>Contes pour les enfants<\/em>&nbsp;est inestimable, qui donne aux histoires de bonne femme un tour po\u00e9tique, et cr\u00e9e la magie avec peu d\u2019\u00e9l\u00e9ments, \u00e0 la mani\u00e8re de la petite fille aux allumettes qui fait surgir tout un monde entre ses doigts gel\u00e9s.&nbsp;<em>Poucette<\/em>,&nbsp;<em>La petite sir\u00e8ne<\/em>&nbsp;ou encore&nbsp;<em>La reine des neiges<\/em>, pour n\u2019en citer que quelques-uns, contes inspir\u00e9s \u00e0 la fois par les histoires de son enfance et le monde r\u00e9el qui l\u2019entoure, r\u00e9inventent la litt\u00e9rature pour enfant. Andersen ne cr\u00e9e pas seulement un univers propre&nbsp;; il cr\u00e9e un genre nouveau, non pas r\u00e9pertoire d\u2019un folklore soigneusement consign\u00e9 \u00e0 la mani\u00e8re des Grimm, mais mise en forme d\u2019un imaginaire puissant.<\/p>\n\n\n\n<p id=\"pa76\" style=\"font-size:18px\">La litt\u00e9rature de jeunesse commence \u00e0 int\u00e9grer la fantaisie libre et gratuite de l\u2019enfance, et commence \u00e0 co\u00efncider avec elle.&nbsp;\u00bb <br><br><strong>Nathalie Prince, <em>La Litt\u00e9rature de jeunesse<\/em>, Armand Colin, 2021<\/strong><br><br>Le texte d\u2019Andersen est donn\u00e9 ci-dessous.<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" title=\"Le Rossignol et l&#039;empereur, un conte d&#039;Hans Christian Andersen\" width=\"640\" height=\"360\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/y6U2GV8ktes?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\" id=\"pa76\" style=\"font-size:21px\"><br><br><strong>Le Rossignol et l\u2019empereur de Chine<\/strong> <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\" id=\"pa76\" style=\"font-size:18px\">Traduction de D. Soldi<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;En Chine, vous devez bien le savoir, l\u2019empereur est un Chinois, et tous ceux qui l\u2019entourent sont aussi des Chinois. Il y a bien des ann\u00e9es, -h\u00e2tez-vous donc d\u2019\u00e9couter cette histoire qui sera bient\u00f4t oubli\u00e9e,  le ch\u00e2teau de l\u2019empereur \u00e9tait le plus magnifique du monde, tout entier de porcelaine si pr\u00e9cieuse, si fragile, si d\u00e9licate qu\u2019il fallait prendre bien garde d\u2019y toucher. Dans le jardin, on voyait les fleurs les plus merveilleuses&nbsp;; les plus belles portaient de petites clochettes d\u2019argent qui sonnaient toutes les fois que quelqu\u2019un passait, pour qu\u2019il n\u2019oubli\u00e2t pas de regarder les fleurs. Oui, tout ce qu\u2019il y avait dans le jardin de l\u2019empereur \u00e9tait bien joliment dispos\u00e9, et ce jardin s\u2019\u00e9tendait si loin, que le jardinier lui-m\u00eame n\u2019en avait jamais vu le bout. En avan\u00e7ant toujours, on arrivait dans une for\u00eat superbe, remplie d\u2019arbres \u00e9lev\u00e9s et coup\u00e9e de lacs&nbsp;; cette for\u00eat s\u2019\u00e9tendait jusqu\u2019\u00e0 la mer, qui \u00e9tait, sur les bords m\u00eame, bien bleue et bien profonde. De grands&nbsp;navires pouvaient aborder presque sous les arbres. Un rossignol avait \u00e9tabli sa demeure dans une des branches suspendues, au-dessus des flots, et il chantait si d\u00e9licieusement que les pauvres p\u00eacheurs, pr\u00e9occup\u00e9s pourtant de bien d\u2019autres choses, s\u2019arr\u00eataient pour l\u2019\u00e9couter pendant la nuit, au lieu de marcher pour retirer leurs filets.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Ah Dieu&nbsp;! que c\u2019est beau&nbsp;!&nbsp;\u00bb disaient-ils. Cependant ils \u00e9taient oblig\u00e9s de songer \u00e0 leur travail et de renoncer aux chants de l\u2019oiseau&nbsp;; mais, la nuit suivante, ils s\u2019arr\u00eataient de nouveau et s\u2019\u00e9criaient encore&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ah Dieu&nbsp;! que c\u2019est beau&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>De tous les pays du monde, les voyageurs se dirigeaient vers la ville de l\u2019empereur. Tous en \u00e9taient \u00e9merveill\u00e9s, ainsi que du ch\u00e2teau et du jardin&nbsp;; mais lorsqu\u2019ils avaient entendu le rossignol, ils disaient tous&nbsp;: \u00ab&nbsp;Voil\u00e0 ce qui est le plus prodigieux&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Et les voyageurs, \u00e0 leur retour, racontaient toutes ces merveilles, et les savants compos\u00e8rent des ouvrages sur la ville, sur le ch\u00e2teau et sur le jardin. Le rossignol ne fut point oubli\u00e9&nbsp;; il eut m\u00eame la meilleure part, et ceux qui savaient faire des vers \u00e9crivirent de brillants po\u00e8mes en l\u2019honneur du rossignol de la for\u00eat, qui chantait pr\u00e8s du grand lac.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ces livres se r\u00e9pandirent, et quelques-uns&nbsp;arriv\u00e8rent jusqu\u2019\u00e0 l\u2019empereur. Il prit alors une chaise d\u2019or et se mit \u00e0 les lire. \u00c0 chaque instant il hochait la t\u00eate, tant il \u00e9tait ravi de ces magnifiques descriptions du ch\u00e2teau, de la ville et du jardin. Mais le rossignol est sans contredit ce qui est le plus prodigieux&nbsp;! Voil\u00e0 ce que disait le livre.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce donc&nbsp;? dit l\u2019empereur&nbsp;; le rossignol&nbsp;? Je ne connais pas. Il se trouve donc un pareil oiseau dans mon empire et m\u00eame dans mon jardin&nbsp;? Je n\u2019en ai jamais entendu parler, et ce sont les livres qui me l\u2019apprennent&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Puis il appela son aide de camp. Celui-ci \u00e9tait tellement fier, que, toutes les fois qu\u2019un inf\u00e9rieur osait lui adresser la parole, il ne daignait jamais r\u00e9pondre que&nbsp;: \u00ab&nbsp;Peuh&nbsp;!&nbsp;\u00bb ce qui n\u2019a pas grande signification.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Il doit y avoir ici un oiseau tr\u00e8s curieux qu\u2019on appelle rossignol, dit l\u2019empereur&nbsp;: on dit que c\u2019est ce qu\u2019il y a de plus beau dans toute l\u2019\u00e9tendue de mon empire. Pourquoi personne ne m\u2019en a-t-il parl\u00e9&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>-Je n\u2019en ai jamais entendu parler moi-m\u00eame, r\u00e9pondit l\u2019aide de camp. Il n\u2019a jamais eu l\u2019honneur d\u2019\u00eatre pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 la cour.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>-Je veux qu\u2019on me le pr\u00e9sente ce soir et qu\u2019il chante devant moi, dit l\u2019empereur. Tout le monde conna\u00eet les tr\u00e9sors que je poss\u00e8de, et moi je ne les connais pas.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>-Je n\u2019en ai jamais entendu parler, reprit l\u2019aide de camp, mais je le chercherai et je le trouverai.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Mais o\u00f9 le trouver&nbsp;? L\u2019aide de camp monta et descendit tous les escaliers, traversa les corridors et les salles, interrogea tous ceux qu\u2019il rencontra, mais personne n\u2019avait entendu parler du rossignol.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Il retourna donc aupr\u00e8s de l\u2019empereur et dit que les gens qui avaient \u00e9crit cela dans leurs livres avaient sans doute voulu faire un conte. \u00ab&nbsp;Votre Majest\u00e9 imp\u00e9riale ne peut pas imaginer tout ce qu\u2019on s\u2019amuse \u00e0 \u00e9crire. Ce ne sont partout qu\u2019inventions et que fantasmagories.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&#8211; Mais le livre o\u00f9 je l\u2019ai lu, dit l\u2019empereur, m\u2019a \u00e9t\u00e9 envoy\u00e9 par le puissant empereur du Japon, et par cons\u00e9quent il ne peut renfermer de mensonges. Je veux entendre le rossignol&nbsp;; il faut qu\u2019il soit ici ce soir&nbsp;: je lui accorde ma haute faveur&nbsp;; et, s\u2019il ne vient pas, j\u2019ordonne que l\u2019on marche sur le ventre de tous les courtisans quand ils auront soup\u00e9.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>-Tsing-p\u00e8&nbsp;!&nbsp;\u00bb dit l\u2019aide de camp, et il recommen\u00e7a \u00e0 monter et \u00e0 descendre les escaliers, et \u00e0 traverser les salles et les corridors&nbsp;; et la moiti\u00e9 des courtisans le suivirent, car ils n\u2019avaient pas la moindre envie qu\u2019on leur march\u00e2t sur le ventre.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Que de questions ne fit-on pas sur le merveilleux rossignol, que tout le monde connaissait, except\u00e9 toutes les personnes de la cour&nbsp;!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Enfin ils rencontr\u00e8rent dans la cuisine une pauvre petite fille qui dit&nbsp;: \u00ab&nbsp;Oh mon Dieu&nbsp;! je connais bien le rossignol&nbsp;! Qu\u2019il chante bien&nbsp;! On m\u2019a donn\u00e9 la permission de porter tous les soirs \u00e0 ma pauvre m\u00e8re malade ce qui reste de la table&nbsp;; elle demeure l\u00e0-bas pr\u00e8s du rivage, et, lorsque je retourne chez nous, je me repose dans la for\u00eat et j\u2019entends chanter le rossignol. Souvent les larmes m\u2019en viennent aux yeux, car cela me fait autant de plaisir que si ma m\u00e8re m\u2019embrassait.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&#8211; Petite cuisini\u00e8re, dit l\u2019aide de camp, je t\u2019attacherai officiellement \u00e0 la cuisine et je te donnerai la permission de regarder manger l\u2019empereur si tu peux nous conduire aupr\u00e8s du rossignol, car il est invit\u00e9 pour aujourd\u2019hui \u00e0 la soir\u00e9e de la cour.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ils partirent pour la for\u00eat o\u00f9 le rossignol chantait d\u2019ordinaire. Au milieu de leur marche, une vache se mit \u00e0 beugler.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Oh&nbsp;! dit l\u2019aide de camp, le voil\u00e0&nbsp;! Quelle voix forte pour un si petit oiseau&nbsp;! Il me semble ma foi que je l\u2019ai d\u00e9j\u00e0 entendu.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>-Non, ce sont les vaches qui beuglent, dit la petite cuisini\u00e8re. Nous sommes encore loin.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Les grenouilles du marais se mirent \u00e0 coasser.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Dieu&nbsp;! que c\u2019est beau&nbsp;! dit le chapelain de la cour. Je l\u2019entends&nbsp;! C\u2019est aussi harmonieux que les petites cloches de l\u2019\u00e9glise.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>-Non, ce sont les grenouilles, dit la petite cuisini\u00e8re, mais je pense que nous l\u2019entendrons bient\u00f4t.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Et voil\u00e0 que le rossignol commence \u00e0 chanter.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;C\u2019est lui, dit la petite fille&nbsp;: \u00e9coutez&nbsp;! le voil\u00e0&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Et elle montrait du doigt un petit oiseau gris, en haut dans les branches.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Est-ce possible&nbsp;? dit l\u2019aide de camp&nbsp;: je ne me le serais jamais figur\u00e9 ainsi. Quel air simple&nbsp;! Il a s\u00fbrement perdu toutes ses couleurs en se voyant entour\u00e9 par tant de grands personnages.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>-Petit rossignol, lui cria la petite cuisini\u00e8re, notre gracieux empereur d\u00e9sire que vous chantiez devant lui.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>-Avec grand plaisir,&nbsp;\u00bb r\u00e9pondit le rossignol.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Et il se mit \u00e0 chanter que ce fut un bonheur.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;C\u2019est un v\u00e9ritable harmonica, dit l\u2019aide de camp. Et regardez donc ce petit gosier, comme il travaille&nbsp;! Il est bien singulier que nous ne l\u2019ayons jamais entendu avant ce jour&nbsp;: il aura un grand succ\u00e8s \u00e0 la cour.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>-Chanterai-je encore une fois devant&nbsp;l\u2019empereur&nbsp;? demanda le rossignol, qui croyait que Sa Majest\u00e9 \u00e9tait l\u00e0.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>-Mon charmant petit rossignol, dit l\u2019aide de camp, j\u2019ai le vif plaisir de vous inviter pour ce soir \u00e0 la f\u00eate de la cour, o\u00f9 vous ravirez Sa Majest\u00e9 imp\u00e9riale avec votre chant admirable.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>-Il se fait mieux entendre au milieu de la verdure que partout ailleurs&nbsp;; cependant j\u2019irai volontiers, puisque l\u2019empereur le d\u00e9sire.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Dans le ch\u00e2teau on avait fait des pr\u00e9paratifs extraordinaires. Les murs et les carreaux de porcelaine brillaient aux rayons de cent mille lampes d\u2019or&nbsp;; les fleurs les plus \u00e9clatantes, avec les plus belles clochettes, garnissaient les corridors. Avec tout le mouvement qu\u2019on se donnait, il s\u2019\u00e9tablit un double courant d\u2019air qui mit en branle toutes les clochettes et emp\u00eacha de s\u2019entendre.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Au milieu de la grande salle o\u00f9 l\u2019empereur \u00e9tait aussi, on avait plac\u00e9 une baguette dor\u00e9e pour le rossignol. Toute la cour \u00e9tait pr\u00e9sente, et la petite cuisini\u00e8re avait re\u00e7u la permission de regarder \u00e0 travers la fente de la porte, car on lui avait conf\u00e9r\u00e9 le titre officiel de&nbsp;cuisini\u00e8re&nbsp;imp\u00e9riale.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>On \u00e9tait en grande toilette et en grande tenue, et tous les yeux \u00e9taient fix\u00e9s sur le petit oiseau gris auquel s\u2019adressaient tous les mouvements de la t\u00eate de l\u2019empereur.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Et le rossignol chantait d\u2019une mani\u00e8re si admirable que les larmes en vinrent aux yeux de l\u2019empereur. Oui, les larmes coulaient sur les joues de l\u2019empereur, et le rossignol chantait de mieux en mieux. Sa voix allait jusqu\u2019au fond du c\u0153ur. Et l\u2019empereur \u00e9tait si content qu\u2019il voulut que le rossignol port\u00e2t sa pantoufle d\u2019or autour du cou&nbsp;; mais le rossignol refusa&nbsp;: sa r\u00e9compense \u00e9tait assez grande d\u00e9j\u00e0.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;J\u2019ai vu des larmes dans les yeux de l\u2019empereur, dit-il, c\u2019est pour moi le plus riche tr\u00e9sor. Les larmes d\u2019un empereur ont une valeur particuli\u00e8re. Dieu le sait, je suis suffisamment r\u00e9compens\u00e9.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Et l\u00e0-dessus il recommen\u00e7a ses chants si doux.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Quelle coquetterie charmante&nbsp;!&nbsp;\u00bb dit chacune des dames&nbsp;; et pour ressembler au rossignol, elles se mirent de l\u2019eau dans la bouche pour faire des&nbsp;roulades quand on leur parlait. Les laquais et les valets de chambre manifest\u00e8rent aussi la plus vive satisfaction&nbsp;; ce qui n\u2019est pas peu dire, car ce sont ces gens-l\u00e0 qui sont les plus difficiles \u00e0 satisfaire.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Bref, le rossignol eut le plus grand succ\u00e8s.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00c0 partir de ce jour, il lui fallut vivre \u00e0 la cour. On lui donna une cage avec la permission de se promener deux fois par jour et une fois la nuit. Il \u00e9tait alors suivi de douze domestiques, dont chacun lui avait attach\u00e9 au pied un ruban de soie qu\u2019il avait grand soin de pas l\u00e2cher. Une telle promenade ne devait sans doute pas \u00eatre des plus agr\u00e9ables.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Toute la ville parla d\u00e8s lors de l\u2019oiseau prodigieux&nbsp;; on ne s\u2019entretint plus que de lui. Quand deux personnes s\u2019abordaient, l\u2019une disait aussit\u00f4t&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le ros&#8230;.&nbsp;\u00bb et avant qu\u2019elle e\u00fbt fini, l\u2019autre avait d\u00e9j\u00e0 prononc\u00e9&nbsp;: \u00ab&nbsp;signol&nbsp;!&nbsp;\u00bb et on s\u2019\u00e9tait compris.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>La faveur dont l\u2019oiseau jouissait dans le public \u00e9tait si grande, que onze enfants de charcutiers furent appel\u00e9s Rossignols, quoique leur gorge ne poss\u00e9d\u00e2t pas une seule note harmonieuse.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Un jour l\u2019empereur re\u00e7ut un gros paquet sur lequel il y avait&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le Rossignol&nbsp;\u00bb<\/em>.<\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Voil\u00e0 sans doute un nouveau livre sur notre c\u00e9l\u00e8bre oiseau&nbsp;\u00bb, dit-il.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Au lieu d\u2019un livre, il trouva un petit objet m\u00e9canique enferm\u00e9 dans une bo\u00eete. C\u2019\u00e9tait un rossignol artificiel qui devait imiter le rossignol vivant&nbsp;; il \u00e9tait tout couvert de diamants, de rubis et de saphirs.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>D\u00e8s qu\u2019on eut remont\u00e9 le m\u00e9canisme, il se mit \u00e0 chanter un des morceaux que le v\u00e9ritable rossignol chantait aussi&nbsp;; et en m\u00eame temps on voyait remuer sa queue, sur laquelle \u00e9tincelaient l\u2019or et l\u2019argent. Autour du cou il portait un ruban avec cette inscription&nbsp;: \u00ab&nbsp;Le rossignol de l\u2019empereur du Japon est pauvre en comparaison de celui de l\u2019empereur chinois.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;C\u2019est magnifique&nbsp;\u00bb, dirent tous les courtisans&nbsp;; et celui qui avait apport\u00e9 l\u2019oiseau artificiel re\u00e7ut le titre de grand introducteur de rossignols aupr\u00e8s de Sa Majest\u00e9 Imp\u00e9riale.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Qu\u2019on les fasse chanter ensemble&nbsp;; ce sera un superbe duo&nbsp;\u00bb, dit l\u2019empereur.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Et on les fit chanter ensemble&nbsp;; mais le duo n\u2019allait pas du tout&nbsp;; car le v\u00e9ritable rossignol chantait selon son inspiration naturelle, et l\u2019autre ob\u00e9issait au mouvement des cylindres.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Ce n\u2019est pas la faute de celui-ci, dit le chef d\u2019orchestre de la cour en d\u00e9signant l\u2019oiseau artificiel&nbsp;; car il chante parfaitement en mesure, et on dirait qu\u2019il a \u00e9t\u00e9 form\u00e9 \u00e0 mon \u00e9cole.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>On le fit donc chanter seul&nbsp;; il eut autant de&nbsp;succ\u00e8s que le v\u00e9ritable, et il plaisait bien davantage aux yeux&nbsp;; car il brillait autant que les bracelets et les broches des dames de la cour.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Il chanta ainsi trente-trois fois le m\u00eame morceau et sans la moindre fatigue. Ses auditeurs auraient bien voulu le faire recommencer encore, mais l\u2019empereur pensa que c\u2019\u00e9tait l\u00e9gitimement le tour du rossignol vivant\u2026 Mais o\u00f9 \u00e9tait-il&nbsp;? Personne n\u2019avait remarqu\u00e9 qu\u2019il s\u2019\u00e9tait envol\u00e9 par la fen\u00eatre pour regagner sa verte for\u00eat.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Qu\u2019est-ce donc&nbsp;?&nbsp;\u00bb dit l\u2019empereur&nbsp;; et tous les courtisans murmuraient d\u2019indignation et accusaient le rossignol d\u2019ingratitude. \u00ab&nbsp;Heureusement nous avons ici le meilleur des deux \u00bb, dirent-ils&nbsp;; et ils se consol\u00e8rent en faisant chanter \u00e0 l\u2019oiseau artificiel le m\u00eame morceau pour la trente-quatri\u00e8me fois.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ces messieurs n\u2019\u00e9taient pourtant pas encore parvenus \u00e0 le savoir par c\u0153ur, parce qu\u2019il \u00e9tait tr\u00e8s difficile.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Et le chef d\u2019orchestre manqua d\u2019expressions pour vanter l\u2019oiseau&nbsp;; il surpassait de beaucoup, assurait-il, le rossignol v\u00e9ritable, non-seulement par sa robe et ses pierreries, mais aussi par son organisation int\u00e9rieure.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Car, voyez-vous, messeigneurs, et vous, grand empereur, avant tous, chez le v\u00e9ritable rossignol on ne peut jamais calculer s\u00fbrement les notes qui&nbsp;vont suivre&nbsp;; mais chez l\u2019oiseau artificiel, tout est d\u00e9termin\u00e9 d\u2019avance. On peut l\u2019expliquer, on peut l\u2019ouvrir, on peut montrer o\u00f9 se trouvent les cylindres, comment ils tournent, et de quelle mani\u00e8re les mouvements se succ\u00e8dent.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>-C\u2019est notre opinion, dirent-ils tous&nbsp;; et le chef d\u2019orchestre obtint le permission de montrer l\u2019oiseau au peuple le dimanche suivant. L\u2019empereur ordonna aussi de le faire chanter, et tous ceux qui l\u2019entendirent furent aussi transport\u00e9s que s\u2019ils s\u2019\u00e9taient enivr\u00e9s avec du th\u00e9, ce qui est tout \u00e0 fait chinois, et tous s\u2019\u00e9cri\u00e8rent en m\u00eame temps&nbsp;: \u00ab&nbsp;Oh&nbsp;!&nbsp;\u00bb en levant l\u2019index et en remuant la t\u00eate.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Mais les pauvres p\u00eacheurs qui avaient entendu le v\u00e9ritable rossignol dirent&nbsp;: \u00ab&nbsp;C\u2019est gentil&nbsp;; les m\u00e9lodies sont semblables, mais il y manque je ne sais quoi.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Le v\u00e9ritable rossignol fut banni de la ville et de l\u2019empire.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019oiseau artificiel eut une place d\u2019honneur sur un coussin de soie aupr\u00e8s du lit de l\u2019empereur. Tout l\u2019or, tous les bijoux qu\u2019on lui avait offerts \u00e9taient \u00e9tal\u00e9s autour de lui. Il avait re\u00e7u le titre de grand chanteur imp\u00e9rial du dessert de l\u2019empereur, place qui \u00e9tait class\u00e9e au num\u00e9ro un du c\u00f4t\u00e9 gauche, suivant la hi\u00e9rarchie officielle des fonctionnaires de la cour&nbsp;: car l\u2019empereur&nbsp;regardait ce c\u00f4t\u00e9 comme le plus important, \u00e0 cause de la place du c\u0153ur&nbsp;; vous devez bien savoir qu\u2019un empereur m\u00eame a le c\u0153ur \u00e0 gauche.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Et le chef d\u2019orchestre composa un ouvrage de vingt-cinq volumes sur l\u2019oiseau artificiel&nbsp;: le livre \u00e9tait si long et si savant, et tellement rempli des mots chinois les plus difficiles, que chacun se vantait de l\u2019avoir lu et compris&nbsp;: sans cela, on se serait soi-m\u00eame rang\u00e9 au nombre des niais et on se serait expos\u00e9 \u00e0 se faire marcher sur le ventre.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Tel fut l\u2019\u00e9tat des choses pendant toute une ann\u00e9e. L\u2019empereur, la cour et tout le peuple chinois savaient par c\u0153ur chaque petit glou-glouk&nbsp;de&nbsp;l\u2019oiseau artificiel. Cette raison m\u00eame leur rendit l\u2019air d\u2019autant plus agr\u00e9able, puisqu\u2019ils pouvaient \u00e0 leur choix ou le chanter ou l\u2019accompagner. Les gamins des rues chantaient tzi, tzi, tzi-glou, glouk, glou&nbsp;! et l\u2019empereur faisait chorus avec eux. Si vous saviez comme c\u2019\u00e9tait beau&nbsp;!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Mais un soir que l\u2019oiseau m\u00e9canique chantait de son mieux, et que l\u2019empereur l\u2019\u00e9coutait dans son lit avec d\u00e9lices, on entendit tout \u00e0 coup dans l\u2019int\u00e9rieur du corps, crac, puis&nbsp;! br-rr-ou-ou&nbsp;; toutes les roues prirent le galop, et la musique s\u2019arr\u00eata subitement.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019empereur sauta hors du lit et envoya chercher son m\u00e9decin ordinaire, mais celui-ci n\u2019y put&nbsp;rien. Ensuite on fit venir un horloger qui r\u00e9ussit en effet, apr\u00e8s beaucoup de paroles et un long examen, \u00e0 r\u00e9parer l\u2019oiseau&nbsp;; mais il recommanda de le bien m\u00e9nager, parce que les pivots \u00e9taient us\u00e9s, et qu\u2019il \u00e9tait impossible d\u2019en introduire de neufs.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Quelle d\u00e9solation&nbsp;! On ne pouvait plus faire chanter l\u2019oiseau artificiel qu\u2019une fois par an, et cette fois m\u00eame \u00e9tait presque de trop. Mais, \u00e0 chaque s\u00e9ance solennelle, le chef d\u2019orchestre fit un petit discours rempli de mots inintelligibles, o\u00f9 il expliquait que le chant \u00e9tait plus parfait que jamais, et apr\u00e8s une telle affirmation, le chant \u00e9tait plus parfait que jamais.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Cinq ann\u00e9es s\u2019\u00e9taient \u00e9coul\u00e9es ainsi, lorsque le pays fut plong\u00e9 dans une profonde douleur. Les Chinois aimaient beaucoup leur empereur, mais il tomba malade et l\u2019on disait qu\u2019il allait mourir. D\u00e9j\u00e0 on avait \u00e9lu un nouvel empereur, et le peuple \u00e9tait assembl\u00e9 sur la place. On demanda \u00e0 l\u2019aide de camp comment se trouvait le vieil empereur.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Peuh&nbsp;!&nbsp;\u00bb r\u00e9pondit-il en secouant la t\u00eate.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>L\u2019empereur \u00e9tait \u00e9tendu p\u00e2le et froid dans son grand lit magnifique. Toute la cour le croyait mort&nbsp;; chacun courait donc saluer le nouvel empereur.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Les domestiques r\u00e9pandirent la nouvelle&nbsp;partout, et les femmes de chambre avaient profit\u00e9 de l\u2019occasion pour donner un th\u00e9. Partout, dans les corridors et dans les salles, on avait plac\u00e9 des tapis pour amortir le bruit des pas&nbsp;; tout le ch\u00e2teau \u00e9tait triste et silencieux&nbsp;! Mais l\u2019empereur n\u2019\u00e9tait pas mort. Seulement, il \u00e9tait toujours \u00e9tendu p\u00e2le et froid dans son grand lit garni de rideaux de velours avec des embrasses d\u2019or&nbsp;; \u00e0 travers une fen\u00eatre, la lune projetait la lumi\u00e8re sur lui et sur l\u2019oiseau prot\u00e9g\u00e9.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Le pauvre empereur pouvait \u00e0 peine respirer&nbsp;; il \u00e9tait aussi oppress\u00e9 que si quelqu\u2019un lui e\u00fbt march\u00e9 sur la poitrine&nbsp;; il ouvrit les yeux, et vit que c\u2019\u00e9tait la Mort qui s\u2019\u00e9tait mis sur la t\u00eate sa couronne d\u2019or, et qui tenait d\u2019une main son sabre et de l\u2019autre son riche drapeau. Tout autour, dans les plis des grands rideaux de velours, il aper\u00e7ut des t\u00eates bizarres, dont quelques-unes semblaient affreuses et les autres douces et souriantes. C\u2019\u00e9taient les bonnes et les mauvaises actions de l\u2019empereur qui se pr\u00e9sentaient pour assister \u00e0 sa derni\u00e8re heure.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Te souviens-tu de ceci&nbsp;? lui dirent-elles tout bas l\u2019une apr\u00e8s l\u2019autre. Te souviens-tu de cela&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Et elles lui racont\u00e8rent bien des choses qui lui firent couler la sueur du front.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Je n\u2019ai jamais rien su de pareil&nbsp;! dit&nbsp;l\u2019empereur. De la musique, de la musique&nbsp;! Qu\u2019on apporte le grand tam-tam chinois pour que je n\u2019entende plus ce qu\u2019elles disent&nbsp;!&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Et les figures continu\u00e8rent de parler, et la Mort r\u00e9pondait par un hochement de t\u00eate chinois \u00e0 tout ce qu\u2019elles disaient.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;De la musique, de la musique&nbsp;! r\u00e9p\u00e9ta l\u2019empereur. Toi, petit oiseau d\u2019or, chante, chante donc&nbsp;! Je t\u2019ai donn\u00e9 tant d\u2019or et tant de diamants&nbsp;! J\u2019ai m\u00eame suspendu ma pantoufle autour de ton cou. Veux-tu chanter&nbsp;?&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Mais l\u2019oiseau restait muet. Il n\u2019y avait personne pour le remonter, et sans ce secours il n\u2019avait pas de voix.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Et la Mort continuait de tourner vers l\u2019empereur ses orbites creuses. Et le silence se prolongeait d\u2019une mani\u00e8re effroyable.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Alors tout \u00e0 coup, pr\u00e8s de la fen\u00eatre, se fit entendre un chant ravissant&nbsp;: c\u2019\u00e9tait le petit rossignol de la for\u00eat qui chantait sur une branche. Il avait appris la maladie de l\u2019empereur, et il venait lui apporter de l\u2019espoir et de la consolation. Gr\u00e2ce au charme de sa voix, les visions devenaient de plus en plus p\u00e2les, le sang circulait de plus en plus vivement dans les membres affaiblis de l\u2019empereur, et la Mort m\u00eame \u00e9coutait en disant&nbsp;: \u00ab&nbsp;Continue, petit rossignol, continue.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>-Oui, r\u00e9pondit le rossignol, si tu veux me&nbsp;donner ton beau sabre d\u2019or, et ton riche drapeau, et la couronne de l\u2019empereur&nbsp;\u00bb.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Et la Mort donnait \u00e0 mesure chaque joyau pour une chanson, et le rossignol continuait toujours&nbsp;; il disait le cimeti\u00e8re paisible o\u00f9 poussent les roses blanches, o\u00f9 le tilleul r\u00e9pand ses parfums, o\u00f9 l\u2019herbe fra\u00eeche est arros\u00e9e des larmes des survivants.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Et la Mort fut prise du d\u00e9sir de retourner \u00e0 son jardin, et s\u2019\u00e9vanouit par la fen\u00eatre comme un brouillard froid et blanc.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Merci, merci, dit l\u2019empereur. Merci, petit oiseau c\u00e9leste&nbsp;; je te reconnais bien&nbsp;; je t\u2019ai chass\u00e9 de ma ville et de mon empire, et cependant tu as mis en fuite les m\u00e9chantes figures qui assi\u00e9geaient mon lit&nbsp;; tu as \u00e9loign\u00e9 la Mort de mon c\u0153ur. Comment pourrais-je te r\u00e9compenser&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>-Tu m\u2019as d\u00e9j\u00e0 r\u00e9compens\u00e9, dit le rossignol. J\u2019ai arrach\u00e9 des larmes \u00e0 tes yeux, la premi\u00e8re fois que j\u2019ai chant\u00e9. Je ne l\u2019oublierai jamais&nbsp;; ce sont les diamants qui touchent l\u2019\u00e2me d\u2019un chanteur. Mais maintenant dors, pour reprendre tes forces et te r\u00e9tablir&nbsp;: je continuerai de chanter.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Et pendant qu\u2019il chantait, l\u2019empereur fut pris d\u2019un doux sommeil, d\u2019un sommeil calme et bienfaisant.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Le soleil brillait \u00e0 travers la fen\u00eatre lorsqu\u2019il se r\u00e9veilla fort et gu\u00e9ri. Aucun de ses serviteurs&nbsp;n\u2019\u00e9tait revenu aupr\u00e8s de lui&nbsp;; on le croyait toujours mort. Le rossignol seul \u00e9tait rest\u00e9 fid\u00e8lement \u00e0 son poste.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00ab&nbsp;Tu resteras toujours aupr\u00e8s de moi, dit l\u2019empereur&nbsp;; tu chanteras quand il te plaira, et l\u2019oiseau artificiel, je le briserai en mille morceaux.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>-\u00c9pargne-le, dit le rossignol&nbsp;; il a fait le bien tant qu\u2019il a pu&nbsp;; garde-le toujours. Pour moi, je ne puis ni b\u00e2tir mon nid ni demeurer dans le ch\u00e2teau&nbsp;; laisse-moi venir quand bon me semblera. Le soir, je chanterai sur la branche pr\u00e8s de ta fen\u00eatre pour t\u2019\u00e9gayer et te faire r\u00e9fl\u00e9chir&nbsp;: je chanterai les heureux et ceux qui souffrent, je chanterai le bien et le mal, tout ce qui n\u2019est pas connu de toi&nbsp;: car le petit oiseau vole partout, jusqu\u2019\u00e0 la cabane du pauvre p\u00eacheur et du laboureur, qui tous les deux vivent si loin de toi et de ta cour. J\u2019aime ton c\u0153ur plus que ta couronne, et cependant il sort d\u2019une couronne un parfum saint et c\u00e9leste. Je viendrai et je chanterai&nbsp;; mais promets-moi seulement une chose.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&#8211; Tout&nbsp;! r\u00e9pondit l\u2019empereur, qui s\u2019\u00e9tait rev\u00eatu de son costume imp\u00e9rial et qui pressait contre son c\u0153ur son sabre d\u2019or.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>-Une seule chose&nbsp;: ne raconte \u00e0 personne que tu as un petit oiseau qui t\u2019informe de tout. Crois-moi, tout n\u2019en ira que mieux.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Et le rossignol s\u2019envola.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Un instant apr\u00e8s les courtisans et les serviteurs entr\u00e8rent pour voir une derni\u00e8re fois leur d\u00e9funt empereur.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>&#8230;. Et voil\u00e0 qu\u2019ils restaient tout \u00e9bahis&nbsp;; mais l\u2019empereur leur dit tout bonnement&nbsp;:&nbsp;\u00ab&nbsp;Bonjour&nbsp;\u00bb.&nbsp;\u00bb<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Nous vous invitons \u00e0 \u00e9couter la lecture de\u00a0Claudine Foury\u00a0sur la cha\u00eene YouTube de notre association. Vous red\u00e9couvrirez ainsi ce tr\u00e8s beau conte d\u2019Andersen, qui c\u00e9l\u00e8bre les vertus de l\u2019art et la libert\u00e9 inconditionnelle de l\u2019artiste. Le rossignol est en effet une figure de l\u2019artiste dans ce r\u00e9cit. Libre et \u00e9tranger aux normes et codifications, il ne peut s\u2019exprimer sous la contrainte. Sa sensibilit\u00e9 seule le guide. Vivant au fond d\u2019une for\u00eat, dans un territoire marginal, il s\u2019adonne \u00e0 son art&#8230;<\/p>\n<p class=\"read-more\"><a class=\"btn btn-default\" href=\"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/2023\/10\/01\/le-rossignol-et-lempereur-un-conte-dhans-christian-andersen\/\">Lire la suite<span class=\"screen-reader-text\"> Lire la suite<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3046,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2,4,119,9],"tags":[197,198,49,176],"class_list":["post-3044","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles","category-enseignement","category-lecture","category-recommandations","tag-andersen","tag-contes","tag-litterature","tag-livre-audio"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3044","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3044"}],"version-history":[{"count":14,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3044\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3151,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3044\/revisions\/3151"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3046"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3044"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3044"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3044"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}