{"id":3027,"date":"2023-09-04T11:04:23","date_gmt":"2023-09-04T09:04:23","guid":{"rendered":"https:\/\/afpeah.fr\/?p=3027"},"modified":"2023-11-17T14:40:37","modified_gmt":"2023-11-17T13:40:37","slug":"la-cafetiere-theophile-gautier","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/2023\/09\/04\/la-cafetiere-theophile-gautier\/","title":{"rendered":"\u00ab\u00a0La cafeti\u00e8re\u00a0\u00bb, Th\u00e9ophile Gautier"},"content":{"rendered":"\n<p>Dans le cadre de son travail visant \u00e0 favoriser l\u2019acc\u00e8s \u00e0 des textes de qualit\u00e9, l\u2019association vient d\u2019enregistrer une lecture de \u00ab&nbsp;La Cafeti\u00e8re&nbsp;\u00bb, une nouvelle fantastique qui oscille entre m\u00e9lancolie et ironie. Le texte annonce <em>Spirite<\/em>, le dernier roman de Th\u00e9ophile Gautier. <br>Dans \u00ab&nbsp;La Cafeti\u00e8re&nbsp;\u00bb, l\u2019ange disparu, la belle Ang\u00e9la retourne \u00e0 la nuit et \u00e0 la mort lorsque l\u2019aube para\u00eet, laissant le narrateur \u00e0 sa peine, mais s\u2019il s\u2019agit l\u00e0 d\u2019un texte fantastique qui place l\u2019h\u00e9sitation au coeur de sa strat\u00e9gie narrative, il s\u2019agit \u00e9galement d\u2019un \u00ab&nbsp;conte humoristique&nbsp;\u00bb. Le profil de la belle inconnue sans laquelle il n\u2019est de bonheur possible se confond avec celui d\u2019une cafeti\u00e8re, support prosa\u00efque de la r\u00eaverie romantique.  <\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\">L&rsquo;amour dans les nouvelles de Gautier ou l&rsquo;histoire d&rsquo;un rendez-vous manqu\u00e9 avec l&rsquo;id\u00e9al<\/h2>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><br>\u00ab\u00a0La plupart des nouvelles de Gautier racontent une histoire d\u2019amour ou, plus pr\u00e9cis\u00e9ment, sont le lieu de la d\u00e9couverte, par deux personnages, d\u2019un authentique amour qu\u2019ils ne savent pas accepter. Le r\u00e9cit est le fantasme, \u00e9ternellement ressass\u00e9, d\u2019un rendez-vous manqu\u00e9 avec l\u2019id\u00e9al, d\u2019une qu\u00eate de l\u2019absolu qui se r\u00e9sout g\u00e9n\u00e9ralement dans la mort.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Gautier en bon romantique poss\u00e8de \u00ab\u00a0la sensibilit\u00e9 de ces \u00e9crivains \u00e9pris d\u2019une image de <em>l\u2019\u00e9ternel f\u00e9minin<\/em>, amoureux de l\u2019amour et impuissants \u00e0 aimer.\u00a0\u00bb<\/p>\n\n\n\n<p>Dans les nouvelles de Gautier, \u00ab\u00a0la femme est isol\u00e9e de son d\u00e9cor, illumin\u00e9e comme de l\u2019int\u00e9rieur, nimb\u00e9e d\u2019une aura qui l\u2019irr\u00e9alise et la place \u00e0 distance, selon le d\u00e9sir inconscient d\u2019un amant qui souhaite sa totale d\u00e9sincarnation. \u00ab\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p>(Extraits de l&rsquo;article \u00ab\u00a0Le jeu de l\u2019amour dans les nouvelles de TH. Gautier\u00a0\u00bb de Marie-Claude Schapira, in <em>La Femme au XIXe si\u00e8cle<\/em> de Roger Bellet (dir.))<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>Le texte de Gautier est donn\u00e9 ci-dessous. <br><\/p>\n\n\n\n<p>Nous vous invitons d\u00e8s maintenant \u00e0 \u00e9couter la lecture de <strong>Fran\u00e7oise Bailly-Torres<\/strong> sur la cha\u00eene YouTube de l\u2019association. <\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-embed is-type-video is-provider-youtube wp-block-embed-youtube wp-embed-aspect-16-9 wp-has-aspect-ratio\"><div class=\"wp-block-embed__wrapper\">\n<iframe loading=\"lazy\" title=\"La Cafeti\u00e8re, une nouvelle fantastique de Th\u00e9ophile Gautier\" width=\"640\" height=\"360\" src=\"https:\/\/www.youtube.com\/embed\/hEKRJORvOL0?feature=oembed\" frameborder=\"0\" allow=\"accelerometer; autoplay; clipboard-write; encrypted-media; gyroscope; picture-in-picture; web-share\" referrerpolicy=\"strict-origin-when-cross-origin\" allowfullscreen><\/iframe>\n<\/div><\/figure>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\" id=\"LA_CAFETI\u00c8RECONTE_FANTASTIQUE\">\u00ab&nbsp;La Cafeti\u00e8re&nbsp;, conte fantastique&nbsp;\u00bb&nbsp;<\/h2>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center has-small-font-size\">J\u2019ai vu sous de sombres voiles<br>Onze \u00e9toiles,<br>La lune, aussi le soleil,<br>Me faisant la r\u00e9v\u00e9rence,<br>En silence,<br>Tout le long de mon sommeil.<br><br><em>La vision de Joseph.<\/em><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\" id=\"I\">I<\/h3>\n\n\n\n<p><em>L\u2019ann\u00e9e derni\u00e8re, je fus invit\u00e9, ainsi que deux de mes camarades d\u2019atelier, Arrigo Cohic et Pedrino Borgnioli, \u00e0 passer quelques jours dans une terre au fond de la Normandie.<br>Le temps, qui, \u00e0 notre d\u00e9part, promettait d\u2019\u00eatre superbe, s\u2019avisa de changer tout \u00e0 coup, et il tomba tant de pluie, que les chemins creux o\u00f9 nous marchions \u00e9taient comme le lit d\u2019un torrent.<br>Nous enfoncions dans la bourbe jusqu\u2019aux genoux, une couche \u00e9paisse de terre grasse s\u2019\u00e9tait&nbsp;attach\u00e9e aux semelles de nos bottes, et par sa pesanteur ralentissait tellement nos pas, que nous n\u2019arriv\u00e2mes au lieu de notre destination qu\u2019une heure apr\u00e8s le coucher du soleil.<br>Nous \u00e9tions harass\u00e9s&nbsp;; aussi, notre h\u00f4te, voyant les efforts que nous faisions pour comprimer nos b\u00e2illements et tenir les yeux ouverts, aussit\u00f4t que nous e\u00fbmes soup\u00e9, nous fit conduire chacun dans notre chambre.<br>La mienne \u00e9tait vaste&nbsp;; je sentis, en y entrant, comme un frisson de fi\u00e8vre, car il me sembla que j\u2019entrais dans un monde nouveau.<br>En effet, l\u2019on aurait pu se croire au temps de la R\u00e9gence, \u00e0 voir les dessus de porte de Boucher repr\u00e9sentant les quatre Saisons, les meubles surcharg\u00e9s d\u2019ornements de rocaille du plus mauvais go\u00fbt, et les trumeaux des glaces sculpt\u00e9s lourdement.<\/em><br><em>Rien n\u2019\u00e9tait d\u00e9rang\u00e9. La toilette couverte de bo\u00eetes \u00e0 peignes, de houppes \u00e0 poudrer, paraissait avoir servi la veille. Deux ou trois robes de couleurs changeantes, un \u00e9ventail sem\u00e9 de paillettes d\u2019argent, jonchaient le parquet bien cir\u00e9, et, \u00e0 mon grand \u00e9tonnement, une tabati\u00e8re d\u2019\u00e9caille ouverte sur la chemin\u00e9e \u00e9tait pleine de tabac encore frais.<br>Je ne remarquai ces choses qu\u2019apr\u00e8s que le domestique, d\u00e9posant son bougeoir sur la table de nuit, m\u2019eut souhait\u00e9 un bon somme, et, je l\u2019avoue, je commen\u00e7ai \u00e0 trembler comme la feuille. Je me d\u00e9shabillai promptement, je me couchai, et, pour&nbsp;en finir avec ces sottes frayeurs, je fermai bient\u00f4t les yeux en me tournant du c\u00f4t\u00e9 de la muraille.<br>Mais il me fut impossible de rester dans cette position&nbsp;: le lit s\u2019agitait sous moi comme une vague, mes paupi\u00e8res se retiraient violemment en arri\u00e8re. Force me fut de me retourner et de voir.<br>Le feu qui flambait jetait des reflets rouge\u00e2tres dans l\u2019appartement, de sorte qu\u2019on pouvait sans peine distinguer les personnages de la tapisserie et les figures des portraits enfum\u00e9s pendus \u00e0 la muraille.<br>C\u2019\u00e9taient les a\u00efeux de notre h\u00f4te, des chevaliers bard\u00e9s de fer, des conseillers en perruque, et de belles dames au visage fard\u00e9 et aux cheveux poudr\u00e9s \u00e0 blanc, tenant une rose \u00e0 la main.<br>Tout \u00e0 coup le feu prit un \u00e9trange degr\u00e9 d\u2019activit\u00e9&nbsp;; une lueur blafarde illumina la chambre, et je vis clairement que ce que j\u2019avais pris pour de vaines peintures \u00e9tait la r\u00e9alit\u00e9&nbsp;; car les prunelles de ces \u00eatres encadr\u00e9s remuaient, scintillaient d\u2019une fa\u00e7on singuli\u00e8re&nbsp;; leurs l\u00e8vres s\u2019ouvraient et se fermaient comme des l\u00e8vres de gens qui parlent, mais je n\u2019entendais rien que le tic-tac de la pendule et le sifflement de la bise d\u2019automne.<\/em><br><em>Une terreur insurmontable s\u2019empara de moi, mes cheveux se h\u00e9riss\u00e8rent sur mon front, mes dents s\u2019entre-choqu\u00e8rent \u00e0 se briser, une sueur froide inonda tout mon corps.<br>La pendule sonna onze heures. Le vibrement du&nbsp;dernier coup retentit longtemps, et, lorsqu\u2019il fut \u00e9teint tout \u00e0 fait\u2026<br>Oh&nbsp;! non, je n\u2019ose pas dire ce qui arriva, personne ne me croirait, et l\u2019on me prendrait pour un fou.<br>Les bougies s\u2019allum\u00e8rent toutes seules&nbsp;; le soufflet, sans qu\u2019aucun \u00eatre visible lui imprim\u00e2t le mouvement, se prit \u00e0 souffler le feu, en r\u00e2lant comme un vieillard asthmatique, pendant que les pincettes fourgonnaient dans les tisons et que la pelle relevait les cendres.<br>Ensuite une cafeti\u00e8re se jeta en bas d\u2019une table o\u00f9 elle \u00e9tait pos\u00e9e, et se dirigea, clopin-clopant, vers le foyer, o\u00f9 elle se pla\u00e7a entre les tisons.<br>Quelques instants apr\u00e8s, les fauteuils commenc\u00e8rent \u00e0 s\u2019\u00e9branler, et, agitant leurs pieds tortill\u00e9s d\u2019une mani\u00e8re surprenante, vinrent se ranger autour de la chemin\u00e9e.<\/em><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\" id=\"II\">II<\/h3>\n\n\n\n<p><em>Je ne savais que penser de ce que je voyais&nbsp;; mais ce qui me restait \u00e0 voir \u00e9tait encore bien plus extraordinaire.<br>Un des portraits, le plus ancien de tous, celui d\u2019un gros joufflu \u00e0 barbe grise, ressemblant, \u00e0 s\u2019y m\u00e9prendre, \u00e0 l\u2019id\u00e9e que je me suis faite du vieux sir John Falstaff, sortit, en grima\u00e7ant, la t\u00eate&nbsp;de son cadre, et, apr\u00e8s de grands efforts, ayant fait passer ses \u00e9paules et son ventre rebondi entre les ais \u00e9troits de la bordure, sauta lourdement par terre.<br>Il n\u2019eut pas plut\u00f4t pris haleine, qu\u2019il tira de la poche de son pourpoint une clef d\u2019une petitesse remarquable&nbsp;; il souffla dedans pour s\u2019assurer si la forure \u00e9tait bien nette, et il l\u2019appliqua \u00e0 tous les cadres les uns apr\u00e8s les autres.<br>Et tous les cadres s\u2019\u00e9largirent de fa\u00e7on \u00e0 laisser passer ais\u00e9ment les figures qu\u2019ils renfermaient.<br>Petits abb\u00e9s poupins, douairi\u00e8res s\u00e8ches et jaunes, magistrats \u00e0 l\u2019air grave ensevelis dans de grandes robes noires, petits-ma\u00eetres en bas de soie, en culotte de prunelle, la pointe de l\u2019\u00e9p\u00e9e en haut, tous ces personnages pr\u00e9sentaient un spectacle si bizarre, que, malgr\u00e9 ma frayeur, je ne pus m\u2019emp\u00eacher de rire.<br>Ces dignes personnages s\u2019assirent&nbsp;; la cafeti\u00e8re sauta l\u00e9g\u00e8rement sur la table. Ils prirent le caf\u00e9 dans des tasses du Japon blanches et bleues, qui accoururent spontan\u00e9ment de dessus un secr\u00e9taire, chacune d\u2019elles munie d\u2019un morceau de sucre et d\u2019une petite cuiller d\u2019argent.<\/em><br><em>Quand le caf\u00e9 fut pris, tasses, cafeti\u00e8re et cuillers disparurent \u00e0 la fois, et la conversation commen\u00e7a, certes la plus curieuse que j\u2019aie jamais ou\u00efe, car aucun de ces \u00e9tranges causeurs ne regardait l\u2019autre en parlant&nbsp;: ils avaient tous les yeux fix\u00e9s sur la pendule.<br>Je ne pouvais moi-m\u00eame en d\u00e9tourner mes regards et m\u2019emp\u00eacher de suivre l\u2019aiguille, qui marchait vers minuit \u00e0 pas imperceptibles.<br>Enfin, minuit sonna&nbsp;; une voix, dont le timbre \u00e9tait exactement celui de la pendule, se fit entendre et dit&nbsp;:<br>-Voici l\u2019heure, il faut danser.<br>Toute l\u2019assembl\u00e9e se leva. Les fauteuils se recul\u00e8rent de leur propre mouvement&nbsp;; alors, chaque cavalier prit la main d\u2019une dame, et la m\u00eame voix dit&nbsp;:<br>-Allons, messieurs de l\u2019orchestre, commencez&nbsp;!<br>J\u2019ai oubli\u00e9 de dire que le sujet de la tapisserie \u00e9tait un concerto italien d\u2019un c\u00f4t\u00e9, et de l\u2019autre une chasse au cerf o\u00f9 plusieurs valets donnaient du cor. Les piqueurs et les musiciens, qui, jusque-l\u00e0, n\u2019avaient fait aucun geste, inclin\u00e8rent la t\u00eate en signe d\u2019adh\u00e9sion.<br>Le maestro leva sa baguette, et une harmonie vive et dansante s\u2019\u00e9lan\u00e7a des deux bouts de la salle. On dansa d\u2019abord le menuet.<br>Mais les notes rapides de la partition ex\u00e9cut\u00e9e par les musiciens s\u2019accordaient mal avec ces graves r\u00e9v\u00e9rences&nbsp;: aussi chaque couple de danseurs, au bout de quelques minutes, se mit \u00e0 pirouetter, comme une toupie d\u2019Allemagne. Les robes de soie des femmes, froiss\u00e9es dans ce tourbillon dansant, rendaient des sons d\u2019une nature particuli\u00e8re&nbsp;; on aurait dit le bruit d\u2019ailes d\u2019un vol de pigeons. Le vent qui s\u2019engouffrait par-dessous les gonflait&nbsp;prodigieusement, de sorte qu\u2019elles avaient l\u2019air de cloches en branle.<br>L\u2019archet des virtuoses passait si rapidement sur les cordes, qu\u2019il en jaillissait des \u00e9tincelles \u00e9lectriques. Les doigts des fl\u00fbteurs se haussaient et se baissaient comme s\u2019ils eussent \u00e9t\u00e9 de vif-argent&nbsp;; les joues des piqueurs \u00e9taient enfl\u00e9es comme des ballons, et tout cela formait un d\u00e9luge de notes et de trilles si press\u00e9s et de gammes ascendantes et descendantes si entortill\u00e9es, si inconcevables, que les d\u00e9mons eux-m\u00eames n\u2019auraient pu deux minutes suivre une pareille mesure.<br>Aussi, c\u2019\u00e9tait piti\u00e9 de voir tous les efforts de ces danseurs pour rattraper la cadence. Ils sautaient, cabriolaient, faisaient des ronds de jambe, des jet\u00e9s battus et des entrechats de trois pieds de haut, tant que la sueur, leur coulant du front sur les yeux, leur emportait les mouches et le fard. Mais ils avaient beau faire, l\u2019orchestre les devan\u00e7ait toujours de trois ou quatre notes.<br>La pendule sonna une heure&nbsp;; ils s\u2019arr\u00eat\u00e8rent. Je vis quelque chose qui m\u2019\u00e9tait \u00e9chapp\u00e9&nbsp;: une femme qui ne dansait pas.<br>Elle \u00e9tait assise dans une berg\u00e8re au coin de la chemin\u00e9e, et ne paraissait pas le moins du monde prendre part \u00e0 ce qui se passait autour d\u2019elle.<br>Jamais, m\u00eame en r\u00eave, rien d\u2019aussi parfait ne s\u2019\u00e9tait pr\u00e9sent\u00e9 \u00e0 mes yeux&nbsp;; une peau d\u2019une blancheur \u00e9blouissante, des cheveux d\u2019un blond cendr\u00e9, de longs cils et des prunelles bleues, si claires et si&nbsp;transparentes, que je voyais son \u00e2me \u00e0 travers aussi distinctement qu\u2019un caillou au fond d\u2019un ruisseau.<br>Et je sentis que, si jamais il m\u2019arrivait d\u2019aimer quelqu\u2019un, ce serait elle. Je me pr\u00e9cipitai hors du lit, d\u2019o\u00f9 jusque-l\u00e0 je n\u2019avais pu bouger, et je me dirigeai vers elle, conduit par quelque chose qui agissait en moi sans que je pusse m\u2019en rendre compte&nbsp;; et je me trouvai \u00e0 ses genoux, une de ses mains dans les miennes, causant avec elle comme si je l\u2019eusse connue depuis vingt ans.<br>Mais, par un prodige bien \u00e9trange, tout en lui parlant, je marquais d\u2019une oscillation de t\u00eate la musique qui n\u2019avait pas cess\u00e9 de jouer&nbsp;; et, quoique je fusse au comble du bonheur d\u2019entretenir une aussi belle personne, les pieds me br\u00fblaient de danser avec elle.<br>Cependant je n\u2019osais lui en faire la proposition. Il para\u00eet qu\u2019elle comprit ce que je voulais, car, levant vers le cadran de l\u2019horloge la main que je ne tenais pas&nbsp;:<br>-Quand l\u2019aiguille sera l\u00e0, nous verrons, mon cher Th\u00e9odore.<br>Je ne sais comment cela se fit, je ne fus nullement surpris de m\u2019entendre ainsi appeler par mon nom, et nous continu\u00e2mes \u00e0 causer. Enfin, l\u2019heure indiqu\u00e9e sonna, la voix au timbre d\u2019argent vibra encore dans la chambre et dit&nbsp;:<br>-Ang\u00e9la, vous pouvez danser avec monsieur, si cela vous fait plaisir, mais vous savez ce qui en r\u00e9sultera.<br>-N\u2019importe, r\u00e9pondit Ang\u00e9la d\u2019un ton boudeur.<br>Et elle passa son bras d\u2019ivoire autour de mon cou.<br>&#8211;<\/em>Prestissimo<em>&nbsp;!&nbsp;cria la voix.<\/em><br><em>Et nous commen\u00e7\u00e2mes \u00e0 valser. Le sein de la jeune fille touchait ma poitrine, sa joue velout\u00e9e effleurait la mienne, et son haleine suave flottait sur ma bouche.<br>Jamais de la vie je n\u2019avais \u00e9prouv\u00e9 une pareille \u00e9motion&nbsp;; mes nerfs tressaillaient comme des ressorts d\u2019acier, mon sang coulait dans mes art\u00e8res en torrent de lave, et j\u2019entendais battre mon c\u0153ur comme une montre accroch\u00e9e \u00e0 mes oreilles.<br>Pourtant cet \u00e9tat n\u2019avait rien de p\u00e9nible. J\u2019\u00e9tais inond\u00e9 d\u2019une joie ineffable et j\u2019aurais toujours voulu demeurer ainsi, et, chose remarquable, quoique l\u2019orchestre e\u00fbt tripl\u00e9 de vitesse, nous n\u2019avions besoin de faire aucun effort pour le suivre.<br>Les assistants, \u00e9merveill\u00e9s de notre agilit\u00e9, criaient bravo, et frappaient de toutes leurs forces dans leurs mains, qui ne rendaient aucun son.<br>Ang\u00e9la, qui jusqu\u2019alors avait vals\u00e9 avec une \u00e9nergie et une justesse surprenantes, parut tout \u00e0 coup se fatiguer&nbsp;; elle pesait sur mon \u00e9paule comme si les jambes lui eussent manqu\u00e9&nbsp;; ses petits pieds, qui, une minute auparavant, effleuraient le plancher, ne s\u2019en d\u00e9tachaient que lentement, comme s\u2019ils eussent \u00e9t\u00e9 charg\u00e9s d\u2019une masse de plomb.<br>-Ang\u00e9la, vous \u00eates lasse, lui dis-je, reposons-nous.<br>-Je le veux bien, r\u00e9pondit-elle en s\u2019essuyant le front avec son mouchoir. Mais, pendant que nous valsions, ils se sont tous assis&nbsp;; il n\u2019y a plus qu\u2019un fauteuil, et nous sommes deux.<br>-Qu\u2019est-ce que cela fait, mon bel ange&nbsp;? Je vous prendrai sur mes genoux.<\/em><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\" id=\"III\">III<\/h3>\n\n\n\n<p><em>Sans faire la moindre objection, Ang\u00e9la s\u2019assit, m\u2019entourant de ses bras comme d\u2019une \u00e9charpe blanche, cachant sa t\u00eate dans mon sein pour se r\u00e9chauffer un peu, car elle \u00e9tait devenue froide comme un marbre.<br>Je ne sais pas combien de temps nous rest\u00e2mes dans cette position, car tous mes sens \u00e9taient absorb\u00e9s dans la contemplation de cette myst\u00e9rieuse et fantastique cr\u00e9ature.<br>Je n\u2019avais plus aucune id\u00e9e de l\u2019heure ni du lieu&nbsp;; le monde r\u00e9el n\u2019existait plus pour moi, et tous les liens qui m\u2019y attachent \u00e9taient rompus&nbsp;; mon \u00e2me, d\u00e9gag\u00e9e de sa prison de boue, nageait dans le vague et l\u2019infini&nbsp;; je comprenais ce que nul homme ne peut comprendre, les pens\u00e9es d\u2019Ang\u00e9la se r\u00e9v\u00e9lant \u00e0 moi sans qu\u2019elle e\u00fbt besoin de parler&nbsp;; car son \u00e2me brillait dans son corps comme une lampe d\u2019alb\u00e2tre, et les rayons partis de sa poitrine per\u00e7aient la mienne de part en part.<br>L\u2019alouette chanta, une lueur p\u00e2le se joua sur les rideaux.<br>Aussit\u00f4t qu\u2019Ang\u00e9la l\u2019aper\u00e7ut, elle se leva pr\u00e9cipitamment, me fit un geste d\u2019adieu, et, apr\u00e8s quelques pas, poussa un cri et tomba de sa hauteur.<br>Saisi d\u2019effroi, je m\u2019\u00e9lan\u00e7ai pour la relever\u2026 Mon sang se fige rien que d\u2019y penser&nbsp;: je ne trouvai rien que la cafeti\u00e8re bris\u00e9e en mille morceaux.<br>\u00c0 cette vue, persuad\u00e9 que j\u2019avais \u00e9t\u00e9 le jouet de quelque illusion diabolique, une telle frayeur s\u2019empara de moi, que je m\u2019\u00e9vanouis.<\/em><\/p>\n\n\n\n<h3 class=\"wp-block-heading has-text-align-center\" id=\"IV\">IV<\/h3>\n\n\n\n<p><em>Lorsque je repris connaissance, j\u2019\u00e9tais dans mon lit&nbsp;; Arrigo Cohic et Pedrino Borgnioli se tenaient debout \u00e0 mon chevet.<br>Aussit\u00f4t que j\u2019eus ouvert les yeux, Arrigo s\u2019\u00e9cria&nbsp;:<br>-Ah&nbsp;! ce n\u2019est pas dommage&nbsp;! voil\u00e0 bient\u00f4t une heure que je te frotte les tempes d\u2019eau de Cologne. Que diable as-tu fait cette nuit&nbsp;? Ce matin, voyant que tu ne descendais pas, je suis entr\u00e9 dans ta chambre, et je t\u2019ai trouv\u00e9 tout du long \u00e9tendu par terre, en habit \u00e0 la fran\u00e7aise, serrant dans tes bras un morceau de porcelaine bris\u00e9e, comme si c\u2019e\u00fbt \u00e9t\u00e9 une jeune et jolie fille.<br>-Pardieu&nbsp;! c\u2019est l\u2019habit de noce de mon&nbsp;grand-p\u00e8re, dit l\u2019autre en soulevant une des basques de soie fond rose \u00e0 ramages verts. Voil\u00e0 les boutons de strass et de filigrane qu\u2019il nous vantait tant. Th\u00e9odore l\u2019aura trouv\u00e9 dans quelque coin et l\u2019aura mis pour s\u2019amuser. Mais \u00e0 propos de quoi t\u2019es-tu trouv\u00e9 mal&nbsp;? ajouta Borgnioli. Cela est bon pour une petite-ma\u00eetresse qui a des \u00e9paules blanches&nbsp;; on la d\u00e9lace, on lui \u00f4te ses colliers, son \u00e9charpe, et c\u2019est une belle occasion de faire des minauderies.<br>-Ce n\u2019est qu\u2019une faiblesse qui m\u2019a pris&nbsp;; je suis sujet \u00e0 cela, r\u00e9pondis-je s\u00e8chement.<br>Je me levai, je me d\u00e9pouillai de mon ridicule accoutrement.<br>Et puis l\u2019on d\u00e9jeuna.<br>Mes trois camarades mang\u00e8rent beaucoup et burent encore plus&nbsp;; moi, je ne mangeais presque pas, le souvenir de ce qui s\u2019\u00e9tait pass\u00e9 me causait d\u2019\u00e9tranges distractions.<br>Le d\u00e9jeuner fini, comme il pleuvait \u00e0 verse, il n\u2019y eut pas moyen de sortir&nbsp;; chacun s\u2019occupa comme il put. Borgnioli tambourina des marches guerri\u00e8res sur les vitres&nbsp;; Arrigo et l\u2019h\u00f4te firent une partie de dames&nbsp;; moi, je tirai de mon album un carr\u00e9 de v\u00e9lin, et je me mis \u00e0 dessiner.<br>Les lin\u00e9aments presque imperceptibles trac\u00e9s par mon crayon, sans que j\u2019y eusse song\u00e9 le moins du monde, se trouv\u00e8rent repr\u00e9senter avec la plus merveilleuse exactitude la cafeti\u00e8re qui avait jou\u00e9 un r\u00f4le si important dans les sc\u00e8nes de la nuit.<br>-C\u2019est \u00e9tonnant comme cette t\u00eate ressemble \u00e0&nbsp;ma s\u0153ur Ang\u00e9la, dit l\u2019h\u00f4te, qui, ayant termin\u00e9 sa partie, me regardait travailler par-dessus mon \u00e9paule.<br>En effet, ce qui m\u2019avait sembl\u00e9 tout \u00e0 l\u2019heure une cafeti\u00e8re \u00e9tait bien r\u00e9ellement le profil doux et m\u00e9lancolique d\u2019Ang\u00e9la.<br>-De par tous les saints du paradis&nbsp;! est-elle morte ou vivante&nbsp;? m\u2019\u00e9criai-je d\u2019un ton de voix tremblant, comme si ma vie e\u00fbt d\u00e9pendu de sa r\u00e9ponse.<br>-Elle est morte, il y a deux ans, d\u2019une fluxion de poitrine \u00e0 la suite d\u2019un bal.<br>-H\u00e9las&nbsp;! r\u00e9pondis-je douloureusement.<br>Et, retenant une larme qui \u00e9tait pr\u00e8s de tomber, je repla\u00e7ai le papier dans l\u2019album.<br>Je venais de comprendre qu\u2019il n\u2019y avait plus pour moi de bonheur sur la terre&nbsp;!<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>1831.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Dans le cadre de son travail visant \u00e0 favoriser l\u2019acc\u00e8s \u00e0 des textes de qualit\u00e9, l\u2019association vient d\u2019enregistrer une lecture de \u00ab&nbsp;La Cafeti\u00e8re&nbsp;\u00bb, une nouvelle fantastique qui oscille entre m\u00e9lancolie et ironie. Le texte annonce Spirite, le dernier roman de Th\u00e9ophile Gautier. 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