{"id":3013,"date":"2023-07-08T20:59:30","date_gmt":"2023-07-08T18:59:30","guid":{"rendered":"https:\/\/afpeah.fr\/?p=3013"},"modified":"2025-07-15T09:27:48","modified_gmt":"2025-07-15T07:27:48","slug":"lodyssee-restituee-homere-au-plus-pres","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/2023\/07\/08\/lodyssee-restituee-homere-au-plus-pres\/","title":{"rendered":"L\u2019Odyss\u00e9e restitu\u00e9e\u00a0: Hom\u00e8re au plus pr\u00e8s"},"content":{"rendered":"\n<p><em>L&rsquo;un des plus grands hell\u00e9nistes et po\u00e8tes de notre temps, Philippe Brunet, vient d&rsquo;achever une traduction d&rsquo;Hom\u00e8re qui fera date. \u00c0 L&rsquo;Iliade (2010) succ\u00e8de L&rsquo;Odyss\u00e9e (2022), publi\u00e9e aux \u00e9ditions du Seuil. Gr\u00e2ce \u00e0 cette traduction, le lecteur d\u00e9couvre, parmi d\u2019autres r\u00e9v\u00e9lations, la respiration hom\u00e9rique fondamentale : l&rsquo;hexam\u00e8tre. Il a acc\u00e8s \u00e0 la traduction enfin fid\u00e8le des \u00e9pith\u00e8tes, et \u00e0 la r\u00e9v\u00e9lation de la structure des deux po\u00e8mes, qui se r\u00e9pondent chant \u00e0 chant selon une dramaturgie inaper\u00e7ue jusque-l\u00e0&#8230; L\u2019\u0153uvre de restitution est en outre accompagn\u00e9e de sa th\u00e9orie, au fil de riches discours d\u2019escorte. La voix de l\u2019a\u00e8de n\u2019a jamais \u00e9t\u00e9 aussi proche de notre oreille.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Nous restituons ici l&rsquo;entretien que Philippe Brunet nous a accord\u00e9 pour l\u2019AFPEAH.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><strong><em>Cyril Le Meur<\/em><\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><br><br>__________________<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Que savons-nous d\u2019Hom\u00e8re aujourd\u2019hui&nbsp;? Que d\u00e9signe-t-on quand nous utilisons ce nom propre&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>En peu de mots, je dirais&nbsp;: voulons-nous concevoir Hom\u00e8re \u00e0 partir de ce que nous pensons ou l\u2019envisager \u00e0 partir de la pens\u00e9e des Anciens&nbsp;? A partir de notre inaptitude \u00e0 concevoir un chant de m\u00e9moire transmis par la voix au fil du temps, ou \u00e0 partir de mod\u00e8les \u00e9crits ou d\u2019\u00e9crans qui l\u2019ont fig\u00e9, mais sauv\u00e9 aussi dans un \u00e9tat du texte qui porte la trace de son histoire&nbsp;? Enfin, voulons-nous qu\u2019Hom\u00e8re soit du pass\u00e9, objectiv\u00e9 dans une quelconque v\u00e9rit\u00e9 arch\u00e9ologique, historique, philologique, litt\u00e9raire, ou qu\u2019il soit dans le devenir, qu\u2019il nous transforme, que nous r\u00e9apprenions avec lui, \u00e0 travers lui, \u00e0 nous r\u00e9inventer&nbsp;? A\u00e8de d\u00e9positaire d\u2019une m\u00e9moire, il n\u2019est pas asservi \u00e0 cette m\u00e9moire. Il fait des choix tellement forts qu\u2019il rel\u00e8gue la m\u00e9moire g\u00e9n\u00e9rale historique, la \u00ab&nbsp;guerre de Troie&nbsp;\u00bb, hors de l\u2019\u00e9pop\u00e9e. Dans l\u2019<em>Iliade<\/em>, il ne chante pas la prise de Troie-Ilion, mais l\u2019anticipe dans un \u00e9pisode succinct de 16000 vers, o\u00f9 les Troyens se trouvent exalt\u00e9s, magnifi\u00e9s, tant que dure le retrait d\u2019Achille. Dans l\u2019<em>Odyss\u00e9e<\/em>, il d\u00e9peint les cons\u00e9quences de l\u2019absence d\u2019un h\u00e9ros, Ulysse, et de ses compagnons dans une soci\u00e9t\u00e9 pastorale qui n\u2019a pas connu l\u2019engagement h\u00e9ro\u00efque, et qui ne sait plus que faire, vingt ans apr\u00e8s, de cette grandeur pass\u00e9e, mythique, guerri\u00e8re. Quant au h\u00e9ros condamn\u00e9 \u00e0 l\u2019errance, jouet des dieux et du destin, il n\u2019est plus qu\u2019un f\u00e9tu de paille emport\u00e9 par le vent. Une fois rentr\u00e9 dans son \u00eele, il doit se venger pour restaurer son pouvoir. Hom\u00e8re se place toujours au moins de deux points de vue&nbsp;: Ach\u00e9en, ou Troyen, homme ou femme, vainqueur ou perdant, divin ou humain, individu ou communaut\u00e9, nostalgie ou proph\u00e9tie. Et il aime le nombre dans sa multiplicit\u00e9 et sa diversit\u00e9. Sa po\u00e9sie est le foisonnement de la vie&nbsp;; Hom\u00e8re est le nom de celui \u00e0 qui les Anciens attribuaient ce double chef-d\u2019oeuvre de l\u2019art.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Quelle langue parlait-il&nbsp;? Comment un traducteur acc\u00e8de-t-il \u00e0 sa parole&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Hom\u00e8re fa\u00e7onne une langue po\u00e9tique issue d\u2019un dialecte du grec, l\u2019\u00e9olien, une langue tenue par la forme m\u00e9trique. Avec le temps, certains \u00e9l\u00e9ments demeurent inchang\u00e9s, gr\u00e2ce au m\u00e8tre, et d\u2019autres portent la trace d\u2019une \u00e9volution de la langue, ce qui donne l\u2019impression d\u2019un texte comportant plusieurs strates linguistiques. Hom\u00e8re joue aussi de cet \u00e9tat composite de la langue qu\u2019il re\u00e7oit et contribue \u00e0 faire \u00e9voluer. Par exemple, le phon\u00e8me \/w\/ (le \u00ab&nbsp;digamma&nbsp;\u00bb non not\u00e9, mais jouant un r\u00f4le dans la prosodie) est maintenu ou \u00ab&nbsp;n\u00e9glig\u00e9&nbsp;\u00bb, contradictoirement, parfois au cours du m\u00eame vers&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p>A l\u2019\u00e9preuve du rythme et de la r\u00e9citation, il lui faut fa\u00e7onner des expressions, honorer les h\u00e9ros en les affublant de patronymes et d\u2019\u00e9pith\u00e8tes. Ces figures codifi\u00e9es s\u2019avancent dans la narration aur\u00e9ol\u00e9es d\u2019un lumineux \u00e9clat, et pourtant, les h\u00e9ros ressentent des \u00e9motions, changent au gr\u00e9 des vicissitudes de la vie, connaissent la joie et la douleur, parfois meurent ou disparaissent. Mais, tels qu\u2019ils sont nomm\u00e9s, ils demeurent, dans la langue sublime qui les emporte \u00e0 jamais. Et ce langage po\u00e9tique se dit en six mesures (\u00ab&nbsp;l\u2019hexam\u00e8tre&nbsp;\u00bb), se chante, inspire, porte la voix des lecteurs-interpr\u00e8tes. Le traducteur-imitateur, depuis que la chose a \u00e9t\u00e9 possible dans la po\u00e9sie latine, poursuit ce r\u00eave de rythme. Il veut rendre par la traduction le cort\u00e8ge des \u00e9pith\u00e8tes. Mais pour \u00e9viter une certaine lourdeur tr\u00e8s affect\u00e9e, il doit amener les noms et les \u00e9pith\u00e8tes en suivant l\u2019appel des sons et la n\u00e9cessit\u00e9 du m\u00e8tre.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Le \u00ab&nbsp;melos&nbsp;\u00bb, le \u00ab&nbsp;ruthmos&nbsp;\u00bb \u2026 quel \u00e9tait le statut de la musique dans la po\u00e9sie grecque&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019art des Muses, la <em>mousik\u00e8<\/em>, comportait plusieurs parties&nbsp;: la po\u00e9sie, indissociable du chant m\u00e9lique, et associant le rythme et l\u2019harmonie, et la danse qui n\u2019est pas \u00e0 part. Le rythme implique le m\u00e8tre qui lui-m\u00eame organise le langage. La danse suit ce langage organis\u00e9. L\u2019harmonie donne l\u2019\u00e9chelle que suivent l\u2019instrument et la voix. On ne conna\u00eet pas l\u2019\u00e9chelle suivie par Hom\u00e8re. On peut interpr\u00e9ter le rythme et laisser la dimension m\u00e9lodique suivre la pente des mots car ceux-ci comportaient une intonation, un accent musical, not\u00e9 par les grammairiens antiques. Jean-Jacques Rousseau \u00e9tait tr\u00e8s admiratif de cet aspect de la langue. Le philosophe Nietzsche observait cette musicalit\u00e9 de la langue et de l\u2019esth\u00e9tique grecques, tout \u00e0 fait contraire au pathos intensif impos\u00e9 au drame par la langue allemande ou anglaise.<\/p>\n\n\n\n<p>Ce qu\u2019on ne sait pas non plus, mais qu\u2019on gagne \u00e0 exp\u00e9rimenter, c\u2019est l\u2019espace parcouru par l\u2019a\u00e8de selon qu\u2019il d\u00e9clame, non sans harmoniser ses fr\u00e9quences, ou \u00e9l\u00e8ve sa voix jusqu\u2019\u00e0 la pr\u00e9cision du chant. Dans le passage du grec ancien au fran\u00e7ais, il y a aussi un intervalle passionnant \u00e0 go\u00fbter : quelle expressivit\u00e9 pour l\u2019une et l\u2019autre langue&nbsp;? Faut-il une continuit\u00e9, assur\u00e9e par le rythme commun, ou une diff\u00e9rence, un degr\u00e9 de sobri\u00e9t\u00e9 plus grand pour la langue qui offre au public une compr\u00e9hension intellectuelle tandis que l\u2019autre renforce sa dimension sensorielle et intuitive&nbsp;?<\/p>\n\n\n\n<p>Bien s\u00fbr, la musique jouait un r\u00f4le capital dans l\u2019\u00e9ducation, ainsi que la danse. La po\u00e9sie grecque nous permet d\u2019exp\u00e9rimenter cette unit\u00e9 des arts. Les po\u00e8mes de Sappho ou de Pindare non moins que les choeurs d\u2019Eschyle ou Sophocle sont des partitions ouvertes qui sont propos\u00e9es \u00e0 notre interpr\u00e9tation vivante, au-del\u00e0 des exercices de version grammaticale. Quant \u00e0 Hom\u00e8re, le Po\u00e8te,&nbsp; dans son ample respiration, il suscite du mouvement, du geste, proches de la danse. Il y a donc devant nous un chantier immense de travail pour la voix, le corps, et pour le th\u00e9\u00e2tre dans son ensemble. Et un double chantier, car il faut le faire dans la langue originale et dans la langue de traduction&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Par quel pouvoir les mythes grecs sont-ils encore si populaires, si partageables, m\u00eame dans la nouvelle g\u00e9n\u00e9ration connect\u00e9e&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Les mythes touchent \u00e0 des racines tr\u00e8s profondes de la culture. L\u2019omniconnection n\u2019y change rien. On ne saurait supprimer les dieux grecs. De fait, la part technologique, m\u00e9canique, \u00e9lectrique, de nos machinettes, suivent un principe directement issu de Prom\u00e9th\u00e9e, ce titanide voleur d\u2019un feu que les dieux conservaient jalousement, et que, lui, Prom\u00e9th\u00e9e, bienfaiteur de l\u2019humanit\u00e9, a donn\u00e9 aux hommes avec les arts et les sciences. Le dieu olympien H\u00e9phaistos, le forgeron, joue son r\u00f4le aussi dans la fabrique de ces machines et de ces automates. La part magn\u00e9tique, analogique, qui aimante et convertit les ondes, revient \u00e0 Apollon. Quant \u00e0 Aphrodite, la puissante d\u00e9esse de l\u2019amour, n\u2019est-elle pas omnipr\u00e9sente dans les images consomm\u00e9es aujourd\u2019hui sur les \u00e9crans, pour le meilleur et souvent pour le pire&nbsp;? Quant \u00e0 Herm\u00e8s, le dieu messager, l\u2019interpr\u00e8te, le passeur, il est peut-\u00eatre le premier concern\u00e9 par l\u2019extension des syst\u00e8mes communicants, y compris sous sa forme romaine de Mercure, dieu du commerce et de la mon\u00e9tisation&#8230;<\/p>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-image size-large is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/Capture-decran-2023-07-08-a-19.46.12-1024x806.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-3015\" width=\"764\" height=\"601\" srcset=\"https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/Capture-decran-2023-07-08-a-19.46.12-1024x806.png 1024w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/Capture-decran-2023-07-08-a-19.46.12-300x236.png 300w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/Capture-decran-2023-07-08-a-19.46.12-768x604.png 768w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/Capture-decran-2023-07-08-a-19.46.12-1536x1209.png 1536w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/Capture-decran-2023-07-08-a-19.46.12-2048x1611.png 2048w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2023\/07\/Capture-decran-2023-07-08-a-19.46.12-343x270.png 343w\" sizes=\"auto, (max-width: 764px) 100vw, 764px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<p><em><strong>En France, on a toujours vu dans le latin une langue p\u00e9dagogique, propre \u00e0 mieux conna\u00eetre notre propre idiome, et \u00e0 mieux penser. Qu\u2019en est-il du grec \u00e0 cet \u00e9gard&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le latin est irrempla\u00e7able. Son \u00e9tude renforce notre compr\u00e9hension du fran\u00e7ais. C\u2019est lui qui parle en nous, \u00e0 travers nous. Le latin subordonne et construit notre pens\u00e9e&nbsp;; le grec, lui, rend notre pens\u00e9e plus vive, notre phrase plus rapide. Il prend aussi une grande part de notre vocabulaire, de nos \u00ab&nbsp;id\u00e9es&nbsp;\u00bb et filtre notre appr\u00e9hension des \u00ab&nbsp;ph\u00e9nom\u00e8nes&nbsp;\u00bb. C\u2019est la langue de ceux qui ont invent\u00e9 la g\u00e9om\u00e9trie, la th\u00e9orie musicale ou astronomique, les arts, la litt\u00e9rature, la philosophie, la m\u00e9decine, la pharmacie, les arts et les techniques. La culture latine a accueilli la culture grecque, s\u2019est appropri\u00e9 ses formes, et en les important les a transform\u00e9es. La Renaissance n\u2019a pas proc\u00e9d\u00e9 autrement. Et la t\u00e2che est toujours \u00e0 faire et \u00e0 refaire.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Selon vous, qu\u2019apporte la modulation rythmique de la parole, et particuli\u00e8rement l\u2019hexam\u00e8tre dactylique \u00e0 la repr\u00e9sentation du monde et de l\u2019action humaine?<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Le rythme porte la parole, la structure dans un temps cyclique, pendant que le m\u00e8tre la scelle spatialement dans la page int\u00e9rieure de notre conscience. Le rythme ob\u00e9it \u00e0 une pulsation p\u00e9riodique, comme le battement du pouls, le flux et le reflux de notre respiration, l\u2019alternance de nos pas. En po\u00e9sie, il fonde aussi chaque genre particulier. On n\u2019\u00e9crit pas de la m\u00eame mani\u00e8re la po\u00e9sie lyrique amoureuse, l\u2019\u00e9l\u00e9gie guerri\u00e8re, la c\u00e9l\u00e9bration des victoires, les thr\u00e8nes fun\u00e9raires, les chants de mariage ou de supplication. Et dans le grand genre \u00e9pique, on emploie l\u2019hexam\u00e8tre, un vers majestueux, large, qui commence sur un temps fort et d\u00e9ploie six mesures \u00e9gales \u00e0 deux temps comprenant deux ou trois syllabes. L\u2019effet de ce rythme est de permettre l\u2019envol des paroles, l\u2019essor d\u2019une sorte de chant de m\u00e9moire. Dans ce chant au long cours, une codification des \u00e9nonc\u00e9s s\u2019op\u00e8re, une sorte de stylisation des formules, conf\u00e9rant dignit\u00e9 aux h\u00e9ros, aux dieux, aux objets et \u00e0 la narration elle-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Cette question en pensant \u00e0 ma coll\u00e8gue professeur de langues anciennes au coll\u00e8ge&nbsp;: est-il utile, est-il n\u00e9cessaire, d\u2019aborder imm\u00e9diatement la langue grecque par la po\u00e9sie, par la m\u00e9trique, ou doit-on r\u00e9server ces \u00e9tudes pour l\u2019Universit\u00e9&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Il faut bien s\u00fbr transmettre la scansion aux enfants d\u00e8s le plus jeune \u00e2ge, tant qu\u2019ils sont vifs et dou\u00e9s, une scansion pratique, directe, servant l\u2019expressivit\u00e9 de la lecture, et leur permettant, pourquoi pas&nbsp;? de se lever, de dire \u00e0 pleine voix, et de se retrouver dans la scansion commune. L\u2019\u00e9cole est trop souvent le lieu o\u00f9 l\u2019enfant est condamn\u00e9 \u00e0 s\u2019asseoir dans un pieux silence, les membres ankylos\u00e9s. Ces vieux textes leur para\u00eetront tout aussi \u00ab&nbsp;jeunes&nbsp;\u00bb que les textes slam\u00e9s des musiques dites \u00ab&nbsp;actuelles&nbsp;\u00bb. Et ils leur para\u00eetront vivants, en tout cas tout sauf poussi\u00e9reux ou morts&nbsp;!<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>Dans vos traductions de <\/strong><\/em><strong>L\u2019Iliade<\/strong><em><strong> et de <\/strong><\/em><strong>L\u2019Odyss\u00e9e<\/strong><em><strong> vous avez traduit plus litt\u00e9ralement qu\u2019on ne l\u2019avait jamais fait les fameuses \u00e9pith\u00e8tes hom\u00e9riques&nbsp;(par exemple&nbsp;: Cronos \u00ab&nbsp;ruses-torses&nbsp;\u00bb). Votre motivation \u00e0 le faire \u00e9tait-elle uniquement philologique&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019\u00e9tait un \u00e9cueil de la traduction d\u2019Hom\u00e8re en fran\u00e7ais. Les p\u00e9riphrases \u00ab&nbsp;aux ruses retorses&nbsp;\u00bb, \u00ab&nbsp;aux doigts de rose&nbsp;\u00bb offraient des tours vieillots, explicatifs, que j\u2019ai voulu plus directs. Je me suis inspir\u00e9 de certaines \u00e9volutions tr\u00e8s r\u00e9centes de la langue pour former des compos\u00e9s que j\u2019ai accol\u00e9s directement aux noms&nbsp;: l\u2019aurore est ainsi devenue \u00ab&nbsp;doigts-de-rose&nbsp;\u00bb. Ne dit-on pas un \u00ab&nbsp;kit mains-libres&nbsp;\u00bb&nbsp;? et n\u2019utilise-t-on pas, dans les trains de la SCNF, en cas de besoin, un \u00ab&nbsp;marteau brise-vitres&nbsp;\u00bb&nbsp;? Le temps ach\u00e8vera, j\u2019esp\u00e8re, de les acclimater. Dans certains cas, le lecteur-a\u00e8de a le choix de modifier, de prendre le tour qui lui est plus familier s\u2019il le pr\u00e9f\u00e8re, comme de varier le temps des verbes&nbsp;: cette souplesse est n\u00e9cessaire, il suffit de trouver une forme qui se substitue \u00e0 celle que j\u2019ai propos\u00e9e, tout en restant dans le cadre m\u00e9trique&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>L\u2019une des innovations de votre travail est d\u2019avoir r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la structuration en miroir des deux po\u00e8mes d\u2019Hom\u00e8re, chaque chant de l\u2019un ayant son r\u00e9pondant dans l\u2019autre. Selon quelle logique se font ces correspondances&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>C\u2019est une sorte d\u2019intuition \u00e0 laquelle j\u2019avais \u00e9t\u00e9 pr\u00e9par\u00e9 par un professeur de kh\u00e2gne, Pierre Fortassier, qui exaltait le parall\u00e9lisme des structures&nbsp;: au chant 5 commencement de l\u2019action, au chant 16 d\u00e9nouement, au chant 22 conclusion. On avait deux \u00e9pop\u00e9es sublimes&nbsp;; puis j\u2019ai d\u00e9couvert \u00e0 ma grande surprise qu\u2019il existait aussi, sans trop forcer les choses, des parall\u00e9lismes th\u00e9matiques&nbsp;: le sublime r\u00e9side donc aussi dans ce qui les unit, par del\u00e0 leurs diff\u00e9rences. J\u2019ai appris \u00e0 lire l\u2019une par l\u2019autre. Achille, au chant 1, est l\u2019absent de l\u2019<em>Iliade<\/em>, tout comme Ulysse qu\u2019on trouve \u00e9loign\u00e9 de son Ithaque au m\u00eame chant de l\u2019<em>Odyss\u00e9e<\/em>. Car Achille, furieux contre Agamemnon, se s\u00e9pare de la communaut\u00e9 des Ach\u00e9ens et s\u2019isole dans sa rancoeur. Au chant 9, Ulysse fanfaronne et pousse trop loin l\u2019<em>hubris<\/em> en allant narguer le Cyclope, de m\u00eame qu\u2019Achille rejette fi\u00e8rement l\u2019offre conciliatrice d\u2019Agamemnon. Ces deux folies causeront la perte de l\u2019entourage du h\u00e9ros dans l\u2019<em>Iliade<\/em> et dans l\u2019<em>Odyss\u00e9e<\/em>. Au chant 23, juste avant le chant final, qui r\u00e9unit les trois g\u00e9n\u00e9rations, une m\u00eame vision sc\u00e9nographique soude, le mot n\u2019est pas trop fort, les deux po\u00e8mes, en pla\u00e7ant le lit des \u00e9poux Ulysse et P\u00e9n\u00e9lope en face du b\u00fbcher de Patrocle dress\u00e9 par son ami Achille. On peut aller plus loin, chant apr\u00e8s chant, comme si chaque \u00e9pop\u00e9e avait \u00e9t\u00e9 pens\u00e9e comme le miroir de l\u2019autre. Sans prendre parti dans la querelle des hom\u00e9risants, unitaires (les po\u00e8mes sont dus \u00e0 un seul Hom\u00e8re), s\u00e9paratistes (\u00e0 deux a\u00e8des) ou analystes (\u00e0 une ribambelle d\u2019a\u00e8des), je vois dans ce parall\u00e9lisme l\u2019indice que l\u2019une ne s\u2019est pas faite en tournant le dos \u00e0 l\u2019autre\u2026<\/p>\n\n\n\n<p><em><strong>L\u2019AFPEAH propose chaque ann\u00e9e, dans les coll\u00e8ges et les lyc\u00e9es francophones, un concours de nouvelles \u00e0 sujets mythologiques. En 2024, les candidats auront \u00e0 r\u00e9\u00e9crire l\u2019histoire de \u00ab&nbsp;P\u00e9n\u00e9lope&nbsp;\u00bb. Y a-t-il une chose que vous voudriez retenir de ce mythe, quelque chose que nos adolescents ne devraient pas oublier&nbsp;?<\/strong><\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Tout le monde conna\u00eet l\u2019\u00e9pisode qui fait la gloire de P\u00e9n\u00e9lope. Pendant trois ans, elle berne les pr\u00e9tendants, tissant sur son m\u00e9tier un voile interminable qu\u2019elle destine au linceul de La\u00ebrte, d\u00e9faisant secr\u00e8tement la nuit son travail du jour. Ce r\u00e9cit est racont\u00e9 trois fois, avec quasiment les m\u00eames termes, dans l\u2019<em>Odyss\u00e9e<\/em>, par le pr\u00e9tendant Antinoos au chant 2, par P\u00e9n\u00e9lope elle-m\u00eame devant le vieux mendiant Ulysse au chant 19, enfin au chant 24 par l\u2019ombre du pr\u00e9tendant Amphim\u00e9don, aux enfers, en pr\u00e9sence des \u00e2mes d\u2019Agamemnon et d\u2019Achille. Ce geste r\u00e9p\u00e9t\u00e9 de P\u00e9n\u00e9lope tissant ligne \u00e0 ligne sa toile, et la d\u00e9faisant, n\u2019est-ce pas une invitation \u00e0 envisager le po\u00e8me et la vie comme un tissage \u00e9ph\u00e9m\u00e8re ? H\u00e9l\u00e8ne, la fille de Zeus, tisse aussi, \u00e0 Lac\u00e9d\u00e9mone, et son m\u00e9rite dans le po\u00e8me est de reconna\u00eetre sur le visage de T\u00e9l\u00e9maque les traits de son p\u00e8re, mais c\u2019est \u00e0 la mortelle P\u00e9n\u00e9lope que reviendra le renom de la fid\u00e9lit\u00e9. Vingt ans apr\u00e8s le d\u00e9part d\u2019Ulysse, la beaut\u00e9 de P\u00e9n\u00e9lope est intacte, dans un monde o\u00f9 tout a chang\u00e9, tout, hors le socle secret du lit conjugal b\u00e2ti par son \u00e9poux, dans un monde o\u00f9 l\u2019absence du ma\u00eetre laisse les jeunes pr\u00e9tendants avides de r\u00e9cup\u00e9rer l\u2019\u00e9pouse royale et de liquider son fils. Cette beaut\u00e9 inalt\u00e9rable de P\u00e9n\u00e9lope, que les larmes et la tristesse auraient pu ab\u00eemer, c\u2019est la le\u00e7on de permanence \u00e9pique qui fait converger, dans un cosmos menac\u00e9 par les fractures et le passage du temps, l\u2019art po\u00e9tique de l\u2019a\u00e8de, les valeurs du monde h\u00e9ro\u00efque et l\u2019aide bienfaisante des dieux.<\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">____________________<br><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-left\"><br><em>L\u2019 entretien accord\u00e9 par Philippe Brunet \u00e0 l\u2019AFPEAH a \u00e9t\u00e9 men\u00e9 et retranscrit par Cyril Le Meur<\/em>.<br><em>Vous pourrez \u00e9galement consulter le compte rendu de la remarquable traduction de Philippe Brunet, dans la Revue \u00ab&nbsp;Critique&nbsp;\u00bb (publication de Cyril Le Meur \u00e0 venir).<\/em><br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>L&rsquo;un des plus grands hell\u00e9nistes et po\u00e8tes de notre temps, Philippe Brunet, vient d&rsquo;achever une traduction d&rsquo;Hom\u00e8re qui fera date. \u00c0 L&rsquo;Iliade (2010) succ\u00e8de L&rsquo;Odyss\u00e9e (2022), publi\u00e9e aux \u00e9ditions du Seuil. Gr\u00e2ce \u00e0 cette traduction, le lecteur d\u00e9couvre, parmi d\u2019autres r\u00e9v\u00e9lations, la respiration hom\u00e9rique fondamentale : l&rsquo;hexam\u00e8tre. Il a acc\u00e8s \u00e0 la traduction enfin fid\u00e8le des \u00e9pith\u00e8tes, et \u00e0 la r\u00e9v\u00e9lation de la structure des deux po\u00e8mes, qui se r\u00e9pondent chant \u00e0 chant selon une dramaturgie inaper\u00e7ue jusque-l\u00e0&#8230; L\u2019\u0153uvre de&#8230;<\/p>\n<p class=\"read-more\"><a class=\"btn btn-default\" href=\"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/2023\/07\/08\/lodyssee-restituee-homere-au-plus-pres\/\">Lire la suite<span class=\"screen-reader-text\"> Lire la suite<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":3019,"comment_status":"closed","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2,4,6,9],"tags":[191,192,49,33,190,194,189],"class_list":["post-3013","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles","category-enseignement","category-langues-anciennes","category-recommandations","tag-homere","tag-lodyssee","tag-litterature","tag-mythologie","tag-odyssee","tag-penelope","tag-philippe-brunet"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3013","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=3013"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3013\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":3024,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/3013\/revisions\/3024"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/3019"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=3013"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=3013"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=3013"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}