{"id":2968,"date":"2023-06-23T19:18:55","date_gmt":"2023-06-23T17:18:55","guid":{"rendered":"https:\/\/afpeah.fr\/?p=2968"},"modified":"2023-11-17T14:41:19","modified_gmt":"2023-11-17T13:41:19","slug":"la-ville-entre-deux-fleuves","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/2023\/06\/23\/la-ville-entre-deux-fleuves\/","title":{"rendered":"La Ville entre deux fleuves"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"has-text-align-center\">PRIX DE L\u2019AFPEAH 2023 (niveau lyc\u00e9e) <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\"><br>_______________<br><br><\/p>\n\n\n\n<p>Cela faisait des heures que j\u2019arpentais la vall\u00e9e dans laquelle la ville s\u2019\u00e9tait lorgn\u00e9e et que j\u2019en cherchais en vain les portes. Le vent galopait sur la glaise et emportait avec lui les rares traces de v\u00e9g\u00e9tation environnantes. Insensible \u00e0 la chaleur qui habitait cette immense cuvette il la frappait inlassablement de ses emportements rageurs, la taillant jour apr\u00e8s jour, ann\u00e9es apr\u00e8s ann\u00e9es.<br><\/p>\n\n\n\n<p>Les gens de mon pays disent que la terre r\u00e8gne en ma\u00eetre dans les lieux sans eau, qu\u2019\u00e0 l\u2019image des vagues et de leurs errances, l\u2019eau ronge la roche, la noie, puis se retire, parfois peu, parfois prou&nbsp;; et que sa retraite est proportionnelle \u00e0 son emprise sur les sols qu\u2019elle d\u00e9serte. Mes gens sont attach\u00e9s \u00e0 l\u2019ordre et \u00e0 l\u2019\u00e9quilibre, aussi ne peuvent-ils supporter l\u2019id\u00e9e que jamais la terre ne soit souveraine. L\u2019id\u00e9e que certains \u00e9l\u00e9ments ne soient pas destin\u00e9s au commandement les horripile, car pour eux, seule la r\u00e9gence est signe de pouvoir. Ils consid\u00e8rent que les d\u00e9serts ne sont que des remises \u00e0 niveau&nbsp;: tant d\u2019application d\u2019une loi du talion m\u00e9taphysique entre les divers constituants de notre monde. De prime abord, leur vision de la chose semble \u00eatre la bonne, je fais partie d&rsquo;un peuple de savants. En effet, jamais je n\u2019ai vu de massifs si fiers et de terrains plus escarp\u00e9s que ceux qui entourent la vall\u00e9e. En son sein reposent des crevasses et autres fissures d\u2018une profondeur folle et le seul abri contre ce soleil hargneux et ses rayons de feu est alors l\u2019ombre de ces montagnes sinueuses, silencieuses gardiennes d\u2019une r\u00e9gion d\u00e9sol\u00e9e. Cependant la terre \u00e9tait-elle vraiment la ma\u00eetresse des lieux ? Jamais je ne l\u2019avais vue si battue, si creus\u00e9e et le seul hurlement de triomphe r\u00e9sonnant dans cette r\u00e9gion plane, teint\u00e9e d\u2019un brun carmin, \u00e9tait celui du sirocco, fier coursier au mugissement cinglant et \u00e0 l\u2019haleine suffocante, qui pareil aux vagues, s\u2019\u00e9croulait contre les parois rocheuses qui cernaient son aire de course, en r\u00e9duisant ainsi les limites au fil des \u00e2ges.<br><br><\/p>\n\n\n\n<p>Le vent, v\u00e9ritable tailleur de montagnes, r\u00e9gnait en ma\u00eetre sur cette \u00e9tendue d\u00e9sertique et emportait avec lui les quelques murmures de ce qui avaient \u00e9t\u00e9, autrefois, du temps o\u00f9 les grands fleuves irriguaient encore ce pays, des choeurs par centaines, infatigables et riches d\u2019un r\u00e9pertoire fourni tant pour la pri\u00e8re que pour la vie commune, des discours enfi\u00e9vr\u00e9s faisant trembler les foules, des cris, des insultes, des n\u00e9goces et autres agitations urbaines. J\u2019\u00e9tais alors sur les traces de la ville qui avait \u00e9t\u00e9 t\u00e9moin de cette agitation ainsi que son principal th\u00e9\u00e2tre et c\u2019est pour cela que je tendais l\u2019oreille, attentif au moindre \u00e9cho trahissant sa pr\u00e9sence au c\u0153ur des dunes.<br><br><\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;Ce ne fut qu\u2019apr\u00e8s quelques temps d\u2019errance suppl\u00e9mentaire que j&rsquo;atteignis enfin mon objectif.<\/p>\n\n\n\n<p>Noy\u00e9e dans le sable, son entr\u00e9e se tenait devant moi&nbsp;; et quelle entr\u00e9e ! Constitu\u00e9e d\u2019immenses colonnades grav\u00e9es d&rsquo;or, celles-ci dirigeaient l\u2019\u00e9tranger vers ce qui avait d\u00fb \u00eatre une glorieuse porte d\u2019un c\u00e8dre brun \u00e9clatant. L\u2019\u00e9difice cyclop\u00e9en \u00e9tait cern\u00e9 par des sculptures de lions aux dimensions humaines. Reposant sur des marches de granit, la dizaine de f\u00e9lins dardait le visiteur d\u2019un regard froid et inquisiteur, mimant tout \u00e0 tour la fureur et l\u2019attente, leur corps d\u2019ivoire tendu \u00e0 l\u2019extr\u00eame ne pouvait qu\u2019inspirer l\u2019effroi \u00e0 celui qui les contemplait. Seul un cort\u00e8ge de quatre lions restait couch\u00e9 au sol, le regard tourn\u00e9 vers la figure humaine taill\u00e9e sur le bois de la porte menant \u00e0 la cit\u00e9. Repr\u00e9sentant sans doute la divinit\u00e9 protectrice du complexe urbain, la gravure illustrait la lutte d\u2019un jeune homme contre des b\u00eates sauvages aux proportions monstrueuses, leurs crocs, pareils \u00e0 des lames transper\u00e7aient hommes et femmes tandis que leurs t\u00eates, car ces abominations \u00e9taient dot\u00e9es d\u2019une \u00e0 six t\u00eates, inondaient de flammes le reste de la repr\u00e9sentation, n&rsquo;\u00e9pargnant que l\u2019homme qui, tout en d\u00e9fiant les b\u00eates du regard, \u00e9crasait sous ses pas une de ces infernales cr\u00e9atures.<\/p>\n\n\n\n<p>Si\u00e9geaient devant moi les portes de la ville, et quiconque en franchissait l\u2019enceinte devait alors en admirer le fondateur&nbsp;: imp\u00e9rieux, absolu, ce souverain de feu et de tonnerre<ins> <\/ins>voyait ainsi sa l\u00e9gende narr\u00e9e par les pierres; ainsi le dieu survivait l\u00e0 o\u00f9 ses fid\u00e8les s\u2019\u00e9taient effondr\u00e9s. Mis\u00e9rable devant cette idole de c\u00e8dre, je pliai le genoux devant elle, n\u2019osant m\u2019attirer la d\u00e9testation de cet \u00eatre froid \u00e0 la figure d\u2019une inhumaine perfection.<\/p>\n\n\n\n<p>L\u2019entr\u00e9e \u00e9tait magnifique et ce sans doute parce que les pillards n\u2019avaient pas su comment en extraire les richesses. Je p\u00e9n\u00e9trai alors dans la ville et fus frapp\u00e9 par sa magnificence, bien que souill\u00e9e par les outrages du temps aux b\u00e2tisses humaines. Moi qui m\u2019attendais \u00e0 parcourir des ruines st\u00e9riles et silencieuses, j&rsquo;ai d\u00e9couvert le squelette d\u2019une immense et complexe machinerie architecturale. J\u2019ai arpent\u00e9 des jours durant les rues pav\u00e9es de cette capitale dont on a oubli\u00e9 le pays. J\u2019ai visit\u00e9 ses temples, admir\u00e9 leurs saintes statues et contempl\u00e9 des heures durant les r\u00e9cits merveilleux incrust\u00e9s dans la roche d\u2019un panth\u00e9on depuis trop longtemps oubli\u00e9&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>La grandeur de cette ville m\u2019a submerg\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p>R\u00e9sultat g\u00e9nial d\u2019un des plus grands peuples du monde, chaque rue, chaque monument convergeaient et s\u2019unissaient dans un superbe jeu de perspectives, qui, malgr\u00e9 les ruines, capturait le regard. Que n\u2019aurais-je pas sacrifi\u00e9 d\u00e8s lors pour admirer ce qu\u2019avait d\u00fb \u00eatre cette ville il y a des si\u00e8cles de cela ! Que le monde m\u2019apparaissait terne et malhabile devant les avenues et d\u00e9dales de cette m\u00e9galopole fant\u00f4me&#8230;<\/p>\n\n\n\n<p>&nbsp;La partie ouest de la ville surtout, m\u2019a particuli\u00e8rement frapp\u00e9. Mes gens n&rsquo;avaient peut \u00eatre pas tort lorsqu\u2019ils affirmaient que le d\u00e9sert n\u2019\u00e9tait que le retrait de ce qui avait \u00e9t\u00e9 autrefois une mer\u2026 C\u2019est en suivant le complexe r\u00e9seau de canaux composant la moiti\u00e9 de la cit\u00e9 que je rejoignis ce qui \u00e9tait un port. Son phare, seule \u00e9pine solitaire dress\u00e9e au milieu de cette immensit\u00e9 ocre-p\u00e2le, en restait \u00e9loign\u00e9 et lan\u00e7ait encore de silencieux appels aux marins, qui avaient depuis bien longtemps d\u00e9j\u00e0 amarr\u00e9 pour la derni\u00e8re fois. Seules les&nbsp; rares \u00e9paves qui parsemaient cette mer sableuse assistaient, impuissantes, aux cris d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9s de l\u2019\u00e9difice.<\/p>\n\n\n\n<p>Le port, \u00e0 l\u2019instar du phare, dont il \u00e9tait l\u2019extension la plus compl\u00e8te, brillait d\u2019une agitation qui l&rsquo;avait depuis des g\u00e9n\u00e9rations d\u00e9sert\u00e9, alors que le vent continuait sa course dans ses vieux docks vides&#8230; C\u2019est une fois au centre de ce port, au centre de cette constellation aveugle, dans le palais royal que je devinai enfin la nature de cette ville perdue dans le d\u00e9sert. J\u2019y arpentais l\u00e0 le squelette d\u2019un g\u00e9ant commercial, d\u2019une civilisation intimement li\u00e9e \u00e0 la mer, de la demeure d\u2019un peuple de navigateurs, de marchands et d\u2019artistes qui avaient au cours de leur histoire, de leurs tribulations, b\u00e2ti un puissant empire qui s\u2019\u00e9tendait par-del\u00e0 les mers.<\/p>\n\n\n\n<p>Je s\u00e9journais l\u00e0 dans le s\u00e9pulcre d\u2019un des plus beaux empires qu\u2019ait port\u00e9 ce monde mais l\u00e0 o\u00f9 j\u2019attendais le silence, je fus accueilli par une myriade de murmures, de souvenirs racont\u00e9s par les pierres.<\/p>\n\n\n\n<p>La mer s\u2019est peut \u00eatre retir\u00e9e mais jamais le port n\u2019a oubli\u00e9 le temps o\u00f9 celui-ci envoyait par centaines des navires la parcourir. L\u2019odeur d\u2019iode hante encore ces lieux, je le sens, je le sais. La ville se souvient encore. Elle se meurt mais toujours elle vibre de cette impulsion qui l&rsquo;avait un jour anim\u00e9e\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>De la place du march\u00e9 qui se rappelle le temps de l\u2019abondance aux rues qui se revigorent sous les pas de visiteurs\u2026 Des souvenirs des pri\u00e8res qui peuplaient les temples aux senteurs sacrificielles qui en \u00e9pousaient les autels&#8230; De tous ces fr\u00e9missements imperceptibles aux hurlements rageurs d\u2019une ville encha\u00een\u00e9e, ass\u00e9ch\u00e9e, abandonn\u00e9e, oubli\u00e9e, bafou\u00e9e et martyris\u00e9e&#8230; Jamais la pierre n\u2019oublie.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Ses murailles hurlent et revivent inlassablement le jour o\u00f9 elles ont \u00e9t\u00e9 forc\u00e9es, la ville br\u00fble. Les temples pleurent la mort de leurs dieux et les rues sont toujours sales du sang d\u2019innocents\u2026&nbsp; Cette ville du d\u00e9sert est un lieu de souffrance, constamment d\u00e9chir\u00e9 entre le souvenir de sa grandeur et le traumatisme de son effondrement.&nbsp; Le palais royal est la plus am\u00e8re b\u00e2tisse de toutes. Celle-ci se souvient du jour o\u00f9 ses rois ont d\u00e9daign\u00e9 la venue de ces hommes de l\u2019Est sur leurs montures; elle se souvient, avec plus de nettet\u00e9 encore, du massacre des derniers rois de la ville&#8230; Le palais royal reste muet depuis lors\u2026<\/p>\n\n\n\n<p>Mais ces regrets-l\u00e0, on ne peut les entendre qu\u2019une fois la nuit tomb\u00e9e, comme un soupir, alors qu\u2019elle se perd dans la contemplation des \u00e9toiles, r\u00eavant du retour d\u2019une mer ass\u00e9ch\u00e9e, saoul\u00e9e par le souvenir trompeur d\u2019un port prosp\u00e8re et d\u2019un peuple fier&#8230; Le reflet de la lune sur l\u2019onde lui manque. Peut-\u00eatre aurais-je pu l\u2019entendre appeler son fondateur si le vent n&rsquo;avait pas emport\u00e9 son nom avec lui, cachant ce souvenir jusqu\u2019au plus profond des montagnes ou le r\u00e9pandant dans les entrailles putrescentes de fleuves morts et dess\u00e9ch\u00e9s, tristes compagnons d\u2019une ville perdue dans le d\u00e9sert.<\/p>\n\n\n\n<p>Malheureux p\u00e9tales d\u2019une funeste et tragique rose des sables.\u00a0<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\"><br><br><strong>Vladimir Ducasse-Hybiak<\/strong><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>PRIX DE L\u2019AFPEAH 2023 (niveau lyc\u00e9e) _______________ Cela faisait des heures que j\u2019arpentais la vall\u00e9e dans laquelle la ville s\u2019\u00e9tait lorgn\u00e9e et que j\u2019en cherchais en vain les portes. Le vent galopait sur la glaise et emportait avec lui les rares traces de v\u00e9g\u00e9tation environnantes. 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