{"id":2653,"date":"2022-05-31T22:57:20","date_gmt":"2022-05-31T20:57:20","guid":{"rendered":"https:\/\/afpeah.fr\/?p=2653"},"modified":"2023-06-22T20:40:06","modified_gmt":"2023-06-22T18:40:06","slug":"une-lettre-au-sauveur","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/2022\/05\/31\/une-lettre-au-sauveur\/","title":{"rendered":"Une Lettre au Sauveur"},"content":{"rendered":"\n<p>Le Prix Coup de coeur 2022 (niveau lyc\u00e9e) a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cern\u00e9 par un jury de lyc\u00e9ens \u00e0 <strong>Laure TESTON <\/strong><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-center\">_______________<\/p>\n\n\n\n<p>Au creux de la vall\u00e9e, une maison \u00e0 l\u2019allure d\u2019un temple ionique se dresse fi\u00e8rement, comme si elle \u00e9tait pr\u00eate \u00e0 affronter n\u2019importe quel d\u00e9fi. Comme si son existence m\u00eame \u00e9tait une exception, un interdit. Et elle l\u2019est. La maison de Prom\u00e9th\u00e9e est dissimul\u00e9e par un \u00e9pais brouillard qui, il y a bien longtemps, a d\u00e9ferl\u00e9 sur la vall\u00e9e et ne l\u2019a depuis jamais quitt\u00e9e gr\u00e2ce \u00e0 Z\u00e9phyr, le doux vent de l\u2019ouest qui am\u00e8ne la pluie, qui rend les sols fertiles. C\u2019est ici que Prom\u00e9th\u00e9e passera le restant de ses jours \u00e0 l\u2019abri du regard inquisiteur des dieux\u2026 enfin, peut-on dire que, quand sa vie est \u00e9ternelle, les jours sont restants&nbsp;? Peut-on dire qu\u2019un dieu vivra si sa vie n\u2019a pas de fin&nbsp;? L\u2019immortel ne serait-il pas plut\u00f4t comme une \u00e2me dans l\u2019Asphod\u00e8le, \u00e9ternellement, infiniment morte&nbsp;? Prom\u00e9th\u00e9e interrompt ses pens\u00e9es. Suite \u00e0 une longue marche, il est enfin arriv\u00e9 au pas de sa porte, encadr\u00e9e de colonnes. De toute fa\u00e7on, ces pens\u00e9es ne lui seront pas utiles&nbsp;: \u00e0 quoi bon raisonner quand on est face \u00e0 l\u2019exil sans fin, sans possibilit\u00e9 de retour chez soi, sans paix int\u00e9rieure\u2026 sans r\u00e9ponses&nbsp;? Il ouvre la porte qu\u2019il ne ferme jamais \u00e0 cl\u00e9 car il sait que personne ne le trouvera ici \u2013 peut-\u00eatre esp\u00e8re-t-il que quelqu\u2019un le trouve mais il n\u2019en est pas certain. A l\u2019int\u00e9rieur, un feu br\u00fble d\u00e9j\u00e0 dans la chemin\u00e9e, une odeur de r\u00e9glisse s\u2019est diffus\u00e9e dans la salle principale, lui rappelant un souvenir douloureux&nbsp;: le foyer des dieux, une braise vol\u00e9e, dissimul\u00e9e dans un b\u00e2ton de r\u00e9glisse, un cadeau offert et un ch\u00e2timent.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Une enveloppe blanche flotte dans la salle, port\u00e9e par le vent, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019elle retombe aux pieds de l\u2019Immortel en faisant un bruit sourd. Il laisse glisser sa besace au sol et se baisse pour ramasser la lettre. Puis, il se redresse et va s\u2019installer derri\u00e8re son bureau au bois rouge. Avec une fine lame dor\u00e9e, il ouvre la lettre et commence \u00e0 la lire.<\/p>\n\n\n\n<p><em>Prom\u00e9th\u00e9e,&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ne t\u2019\u00e9tonne pas de l\u2019absence de \u00ab&nbsp;Honorable&nbsp;\u00bb, d\u2019 \u00ab&nbsp;Admirable&nbsp;\u00bb, ou m\u00eame d\u2019un petit \u00ab&nbsp;Cher&nbsp;\u00bb pour pr\u00e9c\u00e9der ton nom. Tu devras aussi excuser ma familiarit\u00e9 mais je crois qu\u2019on a d\u00e9pass\u00e9 le stade de la politesse, de l\u2019hypocrisie puisque je n\u2019\u00e9prouve aucun respect pour toi. Puisque je n\u2019\u00e9prouve <\/em>plus<em> aucun respect pour toi.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Peut-\u00eatre aurais-je d\u00fb commencer la lettre ainsi&nbsp;:<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Prom\u00e9th\u00e9e, celui qui nous a donn\u00e9 la flamme, traitre aux dieux mais sauveurs des hommes, Prom\u00e9th\u00e9e, le criminel, le l\u00e2che.<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Je ne t\u2019\u00e9cris pas cette lettre pour parler de toi. Je l\u2019\u00e9cris pour te raconter une histoire. <\/em>Mon<em> histoire \u00e0 moi, Pandore.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Je suis dans ma chambre, dans ma maison, dans une petite ville insignifiante. Je suis allong\u00e9e sur le sol car je suis fatigu\u00e9e. Je suis fatigu\u00e9e car je n\u2019ai pas bien dormi la veille, ou la nuit qui la pr\u00e9c\u00e9dait. Je n\u2019ai pas bien dormi car je devais travailler, car je devais r\u00e9ussir&nbsp;: des r\u00e9visions pour des examens le lendemain, des dissertations et des essais \u00e0 faire\u2026 et m\u00eame quand je les avais termin\u00e9s, l\u2019impression de n\u2019en avoir pas fait assez pesait sur mes \u00e9paules et ma poitrine. Dans le m\u00eame temps, j\u2019ai eu une intervention de mes professeurs sur l\u2019importance d\u2019avoir son destin d\u00e9termin\u00e9 \u00e0 la minute, \u00e0 la seconde pr\u00e8s et l\u2019importance d\u2019\u00eatre le meilleur en tout parce que qui sommes-nous quand une autre personne nous surpasse&nbsp;? Et en m\u00eame temps, un reportage sur le r\u00e9chauffement climatique et comment l\u2019avenir de notre plan\u00e8te est plus qu\u2019incertain. Et en m\u00eame temps, aux nouvelles, des manifestations car une personne a encore \u00e9t\u00e9 tu\u00e9e pour sa couleur de peau. Et encore des reportages sur les atrocit\u00e9s commises par les hommes au nom de leur nation, de leur religion, de la haine. Et encore\u2026 Et encore\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Et je ne peux m\u2019emp\u00eacher de penser que c\u2019est ma faute\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Ce dont je te parle doit te para\u00eetre insignifiant. Que repr\u00e9sente une nuit c\u00e9d\u00e9e \u00e0 l\u2019angoisse, m\u00eame une vie malheureuse quand on est infini&nbsp;?<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Prom\u00e9th\u00e9e interrompt sa lecture, il reste impassible. Il croit deviner une tache d\u2019encre dilu\u00e9e, ou une larme, sur le papier. Il reprend, la m\u00e2choire crisp\u00e9e. &nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p><em>Tu nous as laiss\u00e9s. On n\u2019en voulait pas de ton feu&nbsp;! Mais non\u2026 il fallait que tu sois un sauveur, un martyr, \u00e9ternellement tortur\u00e9 pour le bien, le salut de l\u2019humanit\u00e9. Des hommes. De tes cr\u00e9ations. Tes pauvres cr\u00e9ations.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Tu nous as laiss\u00e9s avec un pouvoir qu\u2019on n\u2019\u00e9tait pas pr\u00eats de poss\u00e9der, qu\u2019on ne m\u00e9ritait m\u00eame pas. Et puis tu es parti\u2026 oui, tu n\u2019avais pas, peut-\u00eatre pas le choix. C\u2019est s\u00fbr, l\u2019exil, la souffrance infinie a d\u00fb t\u2019effrayer, l\u2019id\u00e9e de nous laisser \u00e0 nous-m\u00eames a d\u00fb te briser le c\u0153ur. Mais, au fond de toi, tu devais \u00eatre ravi parce que malgr\u00e9 tout tu avais d\u00e9pos\u00e9 ta marque, ta trace, ton poison sur ce qu\u2019il y a de plus \u2013 comment dire\u2026 prestigieux&nbsp;: l\u2019humanit\u00e9, ton \u0153uvre qui pouvait m\u00eame d\u00e9passer les dieux auxquels tu as toujours voulu ressembler. Et pour \u00eatre s\u00fbr qu\u2019il s\u2019infiltre au plus profond des racines des hommes, tu nous as donn\u00e9 Elpis. L\u2019espoir. Le plus cruel de tous tes cadeaux. Le plus sournois aussi. Avec lui, tu nous as \u00e0 jamais soumis \u00e0 l\u2019horreur, nous paralysant dans l\u2019attente d\u2019un jour meilleur.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Tes actions n\u2019ont fait qu\u2019empirer nos vies\u2026 On \u00e9tait peut-\u00eatre ignorants, nos yeux obstru\u00e9s par une noirceur, un voile d\u2019incompr\u00e9hension. On \u00e9tait peut-\u00eatre moins nobles, moins glorieux que les insectes qui rampaient sous nos pieds. Mais, au moins, on ne connaissait pas la souffrance. On \u00e9tait peut-\u00eatre plus heureux qu\u2019on ne le sera jamais.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Et maintenant que le temps des cons\u00e9quences de tes actions est venu, tu as disparu. M\u2019abandonnant \u00e0 \u00eatre la seule coupable.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Vous, les dieux, vous critiquez notre orgueil, notre hybris. Mais vous \u00eates pires, infiniment, \u00e9ternellement pires&nbsp;: vous vous m\u00ealez \u00e0 nos vies, \u00e9crasant toute illusion d\u2019ind\u00e9pendance\u2026 vous d\u00e9rangez, tourmentez, d\u00e9chirez et puis vous partez. Vous nous laissez d\u00e9m\u00ealez les n\u0153uds, le chaos que vous avez laiss\u00e9s derri\u00e8re vous. Vous refusez de porter le poids atroce de la culpabilit\u00e9, comme le poids du ciel qui raidit les \u00e9paules du titan Atlas. <\/em>Tu<em> refuses de porter le poids qui coupe la respiration, qui rend les muscles de pierre, qui vieillit et empoisonne.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>\u00c9go\u00efstes\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Adieu Prom\u00e9th\u00e9e. Adieu l\u2019humanit\u00e9.&nbsp;<\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>Le poids est devenu trop lourd. Une autre vie insignifiante va s\u2019\u00e9teindre\u2026<\/em><\/p>\n\n\n\n<p>Prom\u00e9th\u00e9e regarde la lettre. Il la relit. Il la relit encore jusqu\u2019\u00e0 ce que chacun de ses mots inscrits \u00e0 l\u2019encre bleue se soient grav\u00e9s dans sa m\u00e9moire. Il bouge finalement, secouant ses \u00e9paules. Il d\u00e9tache ses yeux de la lettre et pose son regard sur ses mains qui encadrent le papier blanc. Il a conscience de ses cicatrices au niveau de ses c\u00f4tes, celles que lui ont laiss\u00e9 les griffes de l\u2019aigle, se frottant douloureusement contre le coton de sa chemise. Prom\u00e9th\u00e9e s\u2019observe. Prom\u00e9th\u00e9e observe ses poignets marqu\u00e9s par les liens qui l\u2019ont retenu si longtemps. Prom\u00e9th\u00e9e observe ses paumes marqu\u00e9es des croissants de lune que lui ont inflig\u00e9s ses ongles quand la douleur devenait insupportable. Prom\u00e9th\u00e9e observe ses doigts marqu\u00e9s de morsures de lorsqu\u2019il est trop nerveux, lorsqu\u2019il a besoin de se d\u00e9livrer de l\u2019emprise \u00e9touffante de l\u2019angoisse, tel un \u00e9tau qui lui enserre le c\u0153ur. Prom\u00e9th\u00e9e observe la bague de bronze, souvenir de son ch\u00e2timent, avec la pierre sombre du Caucase qui y est attach\u00e9e.&nbsp; Finalement, Prom\u00e9th\u00e9e observe le bout de ses doigts marqu\u00e9s, br\u00fbl\u00e9s de lorsqu\u2019il avait commis son \u00ab&nbsp;crime&nbsp;\u00bb, sa \u00ab&nbsp;l\u00e2chet\u00e9&nbsp;\u00bb \u2026&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Une respiration.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Deux respirations.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Trois respirations.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p>Prom\u00e9th\u00e9e lib\u00e8re alors le rire qu\u2019il retenait. Froissant la lettre, il empoigne son briquet. L\u2019ouvre. D\u2019un geste rapide de son pouce, il en fait jaillir une \u00e9tincelle. Lentement, il soul\u00e8ve la lettre et fait se r\u00e9pandre la flamme sur le papier. Elle le parcourt, elle grandit, elle illumine son visage orn\u00e9 d\u2019un sourire cruel, jusqu\u2019\u00e0 ce qu\u2019il ne reste plus rien. Rien que des cendres noires sur la coupe o\u00f9 il avait jet\u00e9 la lettre, o\u00f9 il en avait br\u00fbl\u00e9 tant d\u2019autres avant celle de Pandore. Une lueur s\u2019\u00e9tait allum\u00e9e dans les yeux de Prom\u00e9th\u00e9e. Il soupire&nbsp;: \u00ab&nbsp;Ingrats. Il est trop facile de m\u2019accuser quand je vous en ai offert les moyens.&nbsp;\u00bb<\/p>\n\n\n\n<hr class=\"wp-block-separator has-alpha-channel-opacity\"\/>\n\n\n<div class=\"wp-block-image\">\n<figure class=\"aligncenter size-full is-resized\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" src=\"https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/lettre-au-sauveur.png\" alt=\"\" class=\"wp-image-2654\" width=\"598\" height=\"591\" srcset=\"https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/lettre-au-sauveur.png 1202w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/lettre-au-sauveur-300x297.png 300w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/lettre-au-sauveur-1024x1012.png 1024w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/lettre-au-sauveur-768x759.png 768w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2022\/05\/lettre-au-sauveur-273x270.png 273w\" sizes=\"auto, (max-width: 598px) 100vw, 598px\" \/><\/figure>\n<\/div>\n\n\n<p>Professeur r\u00e9f\u00e9rent : Juliette Amorin, Lyc\u00e9e Fran\u00e7ais Van Gogh de La Haye \u2013 Pays-Bas<br><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Le Prix Coup de coeur 2022 (niveau lyc\u00e9e) a \u00e9t\u00e9 d\u00e9cern\u00e9 par un jury de lyc\u00e9ens \u00e0 Laure TESTON _______________ Au creux de la vall\u00e9e, une maison \u00e0 l\u2019allure d\u2019un temple ionique se dresse fi\u00e8rement, comme si elle \u00e9tait pr\u00eate \u00e0 affronter n\u2019importe quel d\u00e9fi. 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