{"id":1207,"date":"2020-02-14T17:05:04","date_gmt":"2020-02-14T16:05:04","guid":{"rendered":"http:\/\/afpeah.fr\/?p=1207"},"modified":"2020-11-25T17:39:58","modified_gmt":"2020-11-25T16:39:58","slug":"lire-au-lycee-de-la-contrainte-au-plaisir","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/2020\/02\/14\/lire-au-lycee-de-la-contrainte-au-plaisir\/","title":{"rendered":"Lire au lyc\u00e9e : de la contrainte au plaisir"},"content":{"rendered":"\n<p> Magali Gerard, Professeur agr\u00e9g\u00e9, membre de l&rsquo;AFPEAH<br>(Conf\u00e9rence donn\u00e9e dans le cadre du Colloque de l&rsquo;AFPEAH du 12 octobre 2019)<\/p>\n\n\n\n<p>Chez certains professeurs le d\u00e9sir de transmettre est premier. Il pr\u00e9c\u00e8de l\u2019amour d\u2019une discipline. Math\u00e9matiques ou\nfran\u00e7ais, peu importe, il s\u2019agit d\u2019aider un enfant, un adolescent ou un jeune adulte \u00e0 se construire et \u00e0 grandir. Ce n\u2019est pas\nmon cas. Apr\u00e8s le bac, j\u2019ai choisi une discipline : la litt\u00e9rature. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, je ne savais pas vraiment quoi faire de ma vie,\nmais je savais qu\u2019\u00e0 l\u2019ombre de la litt\u00e9rature, je trouverai de quoi survivre et me nourrir et j\u2019avais le sentiment que lire avait\ntoujours \u00e9t\u00e9 vital pour moi. Alors bien \u00e9videmment, embrassant un cursus litt\u00e9raire qui allait vraisemblablement me\nmener \u00e0 l\u2019enseignement, j\u2019ai ressenti le d\u00e9sir assez id\u00e9aliste de partager cet amour de la litt\u00e9rature et donc de la lecture.\nLorsqu\u2019on envisage d\u2019enseigner une mati\u00e8re litt\u00e9raire, on est vite amen\u00e9 \u00e0 lire <em>Comme un Roman <\/em>de Daniel Pennac, et ses\ntr\u00e8s s\u00e9duisants \u00ab droits imprescriptibles du lecteur \u00bb et on construit mentalement une posture, une sorte d\u2019Ethos, du \u00ab prof\nid\u00e9al \u00bb. Et puis on est confront\u00e9 au principe de r\u00e9alit\u00e9. On se retrouve face \u00e0 des \u00e9l\u00e8ves en chair et en os. Il faut mener sa\nclasse. On a compris avec Daniel Pennac l\u2019attrait de l\u2019interdit et le caract\u00e8re st\u00e9rilisant, scl\u00e9rosant, intimidant et paradoxal\nde \u00ab l\u2019injonction de lire \u00bb, mais on a beau interdire \u00e0 tous ses \u00e9l\u00e8ves d\u2019aller lire <em>Madame Bovary<\/em>, aucun ne va emprunter en\ncachette le roman au CDI.\n<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi se pose assez naturellement la question suivante : comment concilier ce d\u00e9sir d\u2019amener les \u00e9l\u00e8ves \u00e0 une lecture\nintime, joyeuse, autonome et enrichissante pour leur personne et la r\u00e9alit\u00e9 de l\u2019enseignement, dont la mission est de\n\u00ab boucler \u00bb des programmes officiels, d\u2019amener vers une culture commune et de pr\u00e9parer \u00e0 un examen, des \u00e9l\u00e8ves souvent\nconsommateurs, d\u00e9sireux \u00ab d\u2019obtenir des points au bac \u00bb, quand ils ne sont pas au contraire dans une attitude de refus d\u2019un\nsyst\u00e8me scolaire pr\u00e9lude du monde universitaire et de celui du travail, qui rev\u00eat peu de sens pour eux ?\n<\/p>\n\n\n\n<p>\u00ab Lire au lyc\u00e9e \u00bb, ce n\u2019est pas seulement lire en classe. Pour autant, c\u2019est essentiellement \u00e0 la lecture r\u00e9alis\u00e9e dans le cadre de la classe que nous nous int\u00e9resserons aujourd\u2019hui, en nous demandant particuli\u00e8rement quel type d\u2019\u0153uvres et d\u2019auteurs il convient de proposer au \u00e9l\u00e8ves. Faut-il s\u2019attacher \u00e0 plaire aux lyc\u00e9ens pour les engager dans la lecture ? Le choix de l\u2019exigence et de la complexit\u00e9 est-il tenable face aux g\u00e9n\u00e9rations actuelles ? Nous verrons aussi que lecture et \u00e9criture peuvent s\u2019enrichir mutuellement. <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">A) Faut-il plaire aux lyc\u00e9ens ?\n<\/p>\n\n\n\n<p>-Un univers adolescent\n<\/p>\n\n\n\n<p>Les programmes officiels impos\u00e9s aux enseignants, tels qu\u2019ils sont actuellement \u00e9crits1, nous laissent une marge de\nlibert\u00e9 tr\u00e8s int\u00e9ressante dans le choix des \u0153uvres que nous devons faire \u00e9tudier \u00e0 nos \u00e9l\u00e8ves en classe. En lien avec des\n\u00ab objets d\u2019\u00e9tude \u00bb les \u0153uvres peuvent \u00eatre choisies dans une amplitude chronologique et th\u00e9matique cons\u00e9quente,\nparticuli\u00e8rement en premi\u00e8re. Dans le cadre de l\u2019\u00e9tude du roman, le professeur est en effet actuellement invit\u00e9 \u00e0 \u00e9tudier\n\u00ab le personnage de roman du XVIIe si\u00e8cle \u00e0 nos jours \u00bb, ce qui offre de nombreuses possibilit\u00e9s. Il en est de m\u00eame pour les\ntrois autres objets d\u2019\u00e9tude \u00e0 traiter en seconde et en premi\u00e8re, organis\u00e9s autour du th\u00e9\u00e2tre, de la po\u00e9sie et de\nl\u2019argumentation.\n<\/p>\n\n\n\n<p>Int\u00e9ressons-nous plus particuli\u00e8rement au roman. Pour choisir le roman \u00e0 \u00e9tudier en classe, le professeur s\u2019impose\nplusieurs contraintes. Ses \u00e9l\u00e8ves doivent \u00eatre en mesure de mener la lecture jusqu\u2019\u00e0 son terme. Ils doivent \u00eatre int\u00e9ress\u00e9s\npar les th\u00e8mes abord\u00e9s et si possible \u00eatre touch\u00e9s par les choix esth\u00e9tiques de l\u2019auteur et son \u00e9criture. Pour op\u00e9rer ce\nchoix, chaque professeur puise aussi en lui-m\u00eame et interroge ses propres \u00e9motions, car il est conscient qu\u2019on enseigne en\ng\u00e9n\u00e9ral avec davantage de fougue et d\u2019efficacit\u00e9 ce qu\u2019on a soi-m\u00eame aim\u00e9 et ce qui nous a fait vibrer. Mais comment\nimaginer qu\u2019un professeur adulte puisse vibrer pour les m\u00eames choses que les \u00e9l\u00e8ves de sa classe, \u00e2g\u00e9s de 15 \u00e0 19 ans, qui\nd\u00e9couvrent le monde ? D\u2019ailleurs, les 35 \u00e9l\u00e8ves d\u2019une m\u00eame classe vibrent-ils eux-m\u00eames pour les m\u00eames sujets et les\nm\u00eames univers ? On comprend tr\u00e8s vite qu\u2019il a peu de th\u00e8mes consensuels, proches \u00e0 chacun. On peut d\u00e9placer le probl\u00e8me\nen choisissant des \u0153uvres dont l\u2019univers social est proche des lecteurs que l\u2019on vise, dans le but de faciliter l\u2019identification\ndes \u00e9l\u00e8ves aux personnages, ou pour qu\u2019ils se sentent concern\u00e9s.\n<\/p>\n\n\n\n<p>Proposer des \u0153uvres qui mettent en avant des adolescents, avec leurs probl\u00e9matiques, leurs soucis, leurs inqui\u00e9tudes, peut alors sembler une bonne id\u00e9e. C\u2019est pour cette raison qu\u2019il m\u2019est arriv\u00e9 de faire \u00e9tudier en premi\u00e8re <em>Bonjour Tristesse<\/em>, le c\u00e9l\u00e8bre premier roman de Fran\u00e7oise Sagan, court, concis et percutant. Ce choix permettait de balayer l\u2019obstacle de la longueur, mais aussi celui de son attrait pour des lyc\u00e9ens. C\u00e9cile, narratrice du roman, personnage saisi au sortir de l\u2019adolescence, semblait pouvoir permettre d\u2019amener les \u00e9l\u00e8ves \u00e0 s\u2019interroger sur eux-m\u00eames, \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la mani\u00e8re dont ils ont envie de grandir, mais aussi aux valeurs qu\u2019ils souhaitent adopter ou d\u00e9fendre. Autour du personnage ambivalent de C\u00e9cile, du couple \u00e9tonnant et d\u00e9rangeant qu\u2019elle forme avec son p\u00e8re et de la machination machiav\u00e9lique \u00e0 laquelle elle se voue pour sauvegarder sa vie facile et l\u00e9g\u00e8re, les discussions entre \u00e9l\u00e8ves ont souvent \u00e9t\u00e9 intenses et rarement consensuelles. Cependant, ces discussions ont rarement \u00e9t\u00e9 f\u00e9condes, les \u00e9l\u00e8ves ayant tendance \u00e0 oublier que C\u00e9cile et son p\u00e8re n\u2019\u00e9taient que des personnages, des \u00eatres de papier et non des personnes. Ces d\u00e9bats, qu\u2019il fallait sans cesse recadrer, ont tr\u00e8s vite tourn\u00e9 en rond et se sont souvent limit\u00e9es \u00e0 des analyses psychologisantes, consistant \u00e0 comprendre les raisons qui poussaient la jeune fille \u00e0 agir, et \u00e0 d\u00e9terminer si son comportement \u00e9tait excusable ou non. Les \u00e9l\u00e8ves avaient du mal \u00e0 se d\u00e9tacher d\u2019un jugement moral, d\u00e9pendant de leur \u00e9ducation. Paradoxalement, alors que nous \u00e9tudions un roman de transgression, faisant la part belle \u00e0 la d\u00e9couverte de la sensualit\u00e9, de nombreux \u00e9l\u00e8ves se sont retrouv\u00e9s \u00e0 d\u00e9fendre leur mod\u00e8le familial et moral. Il m\u2019a \u00e9t\u00e9 difficile de les amener \u00e0 s\u2019interroger sur les raisons qui faisaient que l\u2019\u00e9criture de Sagan parvenait \u00e0 nous \u00e9mouvoir et \u00e0 les amener \u00e0 d\u00e9couvrir les ressorts de son \u00e9criture toute en simplicit\u00e9 et en po\u00e9sie, m\u00ealant r\u00e9cit et analyse r\u00e9trospective des \u00e9v\u00e9nements par un narrateur jamais complaisant. L\u2019\u00e9tude de cette \u0153uvre s\u2019est donc finalement r\u00e9v\u00e9l\u00e9e d\u00e9cevante. <em>Bonjour Tristesse <\/em>avait tout pour \u00ab plaire \u00bb aux lyc\u00e9ens, mais pas assez d\u2019atout pour les d\u00e9centrer de leur univers et les amener \u00e0 s\u2019\u00e9lever. <\/p>\n\n\n\n<p> <\/p>\n\n\n\n<p>-L\u2019actualit\u00e9\n<\/p>\n\n\n\n<p>On peut aussi \u00eatre tent\u00e9 de puiser dans une litt\u00e9rature actuelle, ou proche de l\u2019actualit\u00e9, qui permette aux \u00e9l\u00e8ves de se\nsentir concern\u00e9s. Mais que deviendra l\u2019\u0153uvre ainsi \u00e9tudi\u00e9e quand le th\u00e8me sera \u00e9puis\u00e9 ? Que restera-t-il de cette \u00e9tude \u00e0\nl\u2019adolescent devenu adulte ? Les \u0153uvres que nous proposons aux \u00e9l\u00e8ves dans leur cursus au lyc\u00e9e, sur lesquelles nous\npassons du temps en classe ne doivent-elles pas acqu\u00e9rir un statut particulier, ne doivent-elles pas \u00eatre des \u0153uvres \u00ab qui\nrestent \u00bb, dont on se souvient ? Qui a oubli\u00e9 les \u0153uvres litt\u00e9raires qu\u2019il a pr\u00e9sent\u00e9es \u00e0 l\u2019oral de son baccalaur\u00e9at ? L\u2019\u0153uvre\nqui \u00ab colle \u00e0 l\u2019actualit\u00e9 \u00bb court malheureusement le risque de sombrer avec elle. Cette ann\u00e9e, lors des oraux des \u00e9preuves\nanticip\u00e9es de fran\u00e7ais, j\u2019ai \u00e9t\u00e9 amen\u00e9e \u00e0 plusieurs reprises \u00e0 interroger des candidats sur <em>Eldorado <\/em>de Laurent Gaud\u00e9. Lors\nde l\u2019entretien, nous avons tout naturellement \u00e9voqu\u00e9 les \u00e9chos que l\u2019\u0153uvre faisait na\u00eetre avec une actualit\u00e9 brulante et\ninqui\u00e9tante. Malheureusement, il a \u00e9t\u00e9 difficile, voire impossible de prendre un peu de recul et de hauteur. La plupart des\n\u00e9l\u00e8ves parvenait \u00e0 dire que cette \u0153uvre de Gaud\u00e9 \u00e9tait une bonne illustration du r\u00f4le social que pouvait avoir la litt\u00e9rature,\n\u00e0 m\u00eame de \u00ab d\u00e9noncer \u00bb les probl\u00e8mes de soci\u00e9t\u00e9, mais il \u00e9tait quasiment impossible de sortir de cette esp\u00e8ce de sid\u00e9ration\nface \u00e0 la souffrance des personnages et donc des personnes que les \u00e9l\u00e8ves imaginaient \u00e0 leur place, pour se demander\npos\u00e9ment pourquoi le r\u00e9cit fictif rendait cette d\u00e9nonciation particuli\u00e8rement efficace et pourquoi il nous \u00e9mouvait. Les\n\u00e9l\u00e8ves sont finalement demeur\u00e9s herm\u00e9tique \u00e0 la vision du monde propos\u00e9e par Gaud\u00e9.\n<\/p>\n\n\n\n<p>Dans ces deux cas, le choix d\u2019une \u0153uvre destin\u00e9e \u00e0 plaire aux lyc\u00e9ens et facile \u00e0 lire, a davantage incit\u00e9 les \u00e9l\u00e8ves \u00e0 la\nparesse qu\u2019il ne les a invit\u00e9s \u00e0 approfondir leur r\u00e9flexion. Il n\u2019a pas aid\u00e9 les \u00e9l\u00e8ves \u00e0 se d\u00e9centrer d\u2019eux-m\u00eames, mais les a\nconduits au contraire \u00e0 se rassurer dans leurs certitudes et \u00e0 camper dans des postures de facilit\u00e9. Sans doute ce type\nd\u2019\u0153uvre peut-il \u00eatre lu en autonomie \u00e0 la maison, l\u2019actualit\u00e9 et la concision constituant une porte d\u2019entr\u00e9e suffisante. Il\nsemble que le r\u00f4le du professeur de lyc\u00e9e soit d\u2019amener les \u00e9l\u00e8ves \u00e0 des lectures vers lesquelles ils ne seraient jamais all\u00e9s\nseuls, et qu\u2019un accompagnement patient et passionn\u00e9, construit jour apr\u00e8s jour au sein de la classe peut \u00e9clairer. Notre\nmission n\u2019est-elle d\u2019ailleurs pas de transmettre \u00e0 nos \u00e9l\u00e8ves cette litt\u00e9rature patrimoniale, arriv\u00e9es jusqu\u2019\u00e0 nous intacte,\npreuve de son caract\u00e8re universel ?\n<\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">B) Le choix de l\u2019exigence et de la complexit\u00e9\n<\/p>\n\n\n\n<p>-Un roman philosophique complexe : Vendredi, ou les Limbes du Pacifique.\n<\/p>\n\n\n\n<p>Au fil des ann\u00e9es, de nombreux professeurs comprennent que leur r\u00f4le est davantage d\u2019\u00e9lever la r\u00e9flexion de leurs \u00e9l\u00e8ves, que de se \u00ab mettre \u00e0 leur niveau. \u00bb Il devient alors possible de faire le choix de l\u2019exigence et de la complexit\u00e9, tout en conservant bien s\u00fbr la volont\u00e9 farouche d\u2019\u00eatre une sorte de passeur, qui rassure, explique, accompagne, rend intelligible cette complexit\u00e9 des auteurs exigeants. <\/p>\n\n\n\n<p>Dans cette dynamique, on peut r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 l\u2019\u00e9tude au lyc\u00e9e d\u2019un roman tel que <em>Vendredi, ou les Limbes du Pacifique<\/em>, de Michel Tournier. Quoi de plus \u00e9loign\u00e9 de l\u2019univers de nos \u00e9l\u00e8ves ultra-connect\u00e9s, que ce Robinson Cruso\u00e9, qui exp\u00e9rimente la solitude absolue sur une \u00eele de prime abord inhospitali\u00e8re ? R\u00e9\u00e9criture d\u2019un roman de Daniel Defoe publi\u00e9 en 1719, lui- m\u00eame inspir\u00e9 de l\u2019aventure r\u00e9elle d\u2019Alexandre Selkirk, marin anglais disparu en en 1703, le roman de Tournier est long et complexe. Ses 270 pages sont p\u00e9tries de r\u00e9f\u00e9rences religieuses que peu de nos \u00e9l\u00e8ves ma\u00eetrisent, mais aussi de r\u00e9f\u00e9rences \u00e9sot\u00e9riques, philosophiques et mythologiques. Il peut aussi sembler g\u00eanant \u00e0 aborder avec des \u00e9l\u00e8ves \u00e0 cause des connotations sexuelles qu\u2019il d\u00e9veloppe \u00e0 plusieurs reprises, lorsque sont \u00e9voqu\u00e9es les relations complexes et sensuelles qui lient Robinson \u00e0 son \u00eele. Pour autant, l\u2019\u00e9tude de cette \u0153uvre est tr\u00e8s jubilatoire et la multiplicit\u00e9 des th\u00e8mes abord\u00e9s permet \u00e0 chaque \u00e9l\u00e8ve de trouver un point d\u2019accroche dans le texte. La qu\u00eate de soi de Robinson et sa sur-administration de l\u2019\u00eele colonis\u00e9e, font \u00e9cho au rapport que chacun souhaite entretenir avec son environnement, \u00e0 sa mani\u00e8re de s\u2019int\u00e9grer au monde, \u00e0 la nature, \u00e0 l\u2019harmonie universelle. Soutenu par le suspens de l\u2019aventure \u00e0 laquelle Robinson est soumis, qui tient en haleine le lecteur, <em>Vendredi ou les limbes du Pacifique <\/em>est un roman philosophique, qui questionne le sens de la vie, la n\u00e9cessit\u00e9 d\u2019autrui et la solitude, la relation au travail, \u00e0 l\u2019art et au temps. La complexit\u00e9 des deux personnages, d\u00e9voil\u00e9 dans leur nudit\u00e9 la plus cr\u00fbe, parfois abjecte, autant que dans leur grandeur, permet aux \u00e9l\u00e8ves un permanent va-et-vient entre identification et distanciation. Ils prennent cette hauteur qui peut faire d\u00e9faut \u00e0 des \u0153uvres plus proches de l\u2019univers lyc\u00e9en ou de l\u2019actualit\u00e9. Ainsi, alors m\u00eame que le comportement de Robinson envers Vendredi est longtemps inhumain et inacceptable, les \u00e9l\u00e8ves prennent le temps de l\u2019analyse, et s\u2019ils jugent Robinson, ils s\u2019abstiennent d\u2019une condamnation d\u00e9finitive. \u00c0 travers la m\u00e9tamorphose de Robinson au contact d\u2019un Vendredi d\u2019abord fragile, puis davantage affirm\u00e9, c\u2019est sa propre humanit\u00e9 que chaque \u00e9l\u00e8ve questionne. La complexit\u00e9 de ce roman est en elle-m\u00eame une entr\u00e9e stimulante pour les \u00e9l\u00e8ves. Pour les aider \u00e0 surmonter cette complexit\u00e9 et pour solliciter les \u00e9changes, il peut \u00eatre pertinent de les placer en groupes et de confier \u00e0 chacun des groupes la mission de r\u00e9sumer une partie du livre, d\u2019en d\u00e9gager les principaux th\u00e8mes, de donner des titres aux chapitres \u00e9tudi\u00e9s. Quelques questions cibl\u00e9es peuvent \u00eatre propos\u00e9es pour lancer la r\u00e9flexion. On peut aussi demander aux \u00e9l\u00e8ves de s\u00e9lectionner les extraits dont ils estiment qu\u2019ils pourraient donner lieu \u00e0 une explication de texte. Le choix par les \u00e9l\u00e8ves des textes \u00e0 \u00e9tudier est souvent f\u00e9cond, d\u2019autant plus s\u2019il s\u2019agit des textes qui seront pr\u00e9sent\u00e9s en fin d\u2019ann\u00e9es aux \u00e9preuves orales du bac. Les \u00e9l\u00e8ves ont en effet \u00e0 c\u0153ur de choisir des textes qui leur plaisent et sur lesquels ils ont beaucoup \u00e0 dire. De tels travaux de groupes permettent de v\u00e9rifier la compr\u00e9hension litt\u00e9rale du texte et de clarifier les allusions culturelles, de faire \u00e9merger des premi\u00e8res pistes d\u2019\u00e9tude en permettant aux \u00e9l\u00e8ves de confronter leurs interpr\u00e9tations et de les justifier. <\/p>\n\n\n\n<p>-Lire des textes difficiles dans le cadre de groupements d\u2019extraits\n<\/p>\n\n\n\n<p>Il arrive cependant qu\u2019entre nos \u00e9l\u00e8ves et une \u0153uvre ambitieuse, le d\u00e9calage soit trop grand pour \u00eatre combl\u00e9, m\u00eame avec un accompagnement minutieux du professeur. Une \u0153uvre telle que <em>M\u00e9moires d\u2019Hadrien <\/em>de Marguerite Yourcenar, semble difficile \u00e0 aborder aujourd\u2019hui dans son int\u00e9gralit\u00e9, dans une classe de niveau normal. La longueur du texte, l\u2019\u00e9criture elle-m\u00eame, tr\u00e8s soign\u00e9e, exploitant toute la potentialit\u00e9 d\u2019un lexique que nos \u00e9l\u00e8ves ne ma\u00eetrisent plus et utilisant toute la panoplie existante des temps aux valeurs aspectuelles vari\u00e9es, et des liens de subordination complexes, mais aussi le contexte culturel de la Rome antique, sont des \u00e9l\u00e9ments susceptibles de constituer des barri\u00e8res insurmontables pour nos \u00e9l\u00e8ves. Faut-il pour autant renoncer \u00e0 l\u2019\u00e9tude de ces magnifiques textes ? L\u2019usage du groupement de textes peut dans ce cas apporter des solutions, en inscrivant ces textes difficiles dans un ensemble plus vaste, constitu\u00e9 de textes qui les \u00e9clairent. La bri\u00e8vet\u00e9 de l\u2019extrait choisi permet une \u00e9tude de d\u00e9tail qui va d\u00e9plier paisiblement le sens du texte, r\u00e9v\u00e9lant sa richesse. C\u2019est dans ce cadre que peut intervenir l\u2019Ethos du professeur, v\u00e9ritable initiateur, qui a charge de prendre l\u2019\u00e9l\u00e8ve presque par la main et de l\u2019accompagner jusqu\u2019au texte. Il s\u2019agit alors de l\u2019amener \u00e0 une \u00e9coute attentive et humble. Ce voyage peut d\u2019abord passer par la contextualisation, qui permet \u00e0 l\u2019\u00e9l\u00e8ve de quitter son monde pour s\u2019approcher d\u2019un ailleurs \u00e9trange. Une lecture lente, \u00e0 voix haute, peut ensuite permettre \u00e0 cet \u00ab \u00e9trange \u00bb de s\u2019incarner. Il peut \u00eatre n\u00e9cessaire \u00e0 ce stade de \u00ab traduire le texte \u00bb, d\u2019en r\u00e9v\u00e9ler le sens premier et de s\u2019assurer que les contresens sont \u00e9vit\u00e9s. Il s\u2019agit ensuite de r\u00e9v\u00e9ler ce que cette langue \u00e9tonnante, ce contexte, \u00e9loign\u00e9 du n\u00f4tre, ces personnages vaguement irr\u00e9els nous r\u00e9v\u00e8lent d\u2019universel. Dans <em>M\u00e9moires d\u2019Hadrien, <\/em>c\u2019est bien dans le contraste entre le monde romain d\u2019Hadrien et le n\u00f4tre que se r\u00e9v\u00e8le alors pour nos \u00e9l\u00e8ves cette part d\u2019humanit\u00e9 qui tous nous r\u00e9unit. Dans le chapitre \u00ab Saeculum Aureum \u00bb de <em>M\u00e9moires d\u2019Hadrien<\/em>, ce dernier relate la perte d\u2019Antino\u00fcs, son amant, en expliquant : \u00ab Tout s\u2019\u00e9croulait ; tout parut s\u2019\u00e9teindre. Le Zeux olympien, le Ma\u00eetre de Tout, le Sauveur du Monde s\u2019effondr\u00e8rent, et il n\u2019y eut plus qu\u2019un homme \u00e0 cheveux gris sanglotant sur le pont d\u2019une barque. \u00bb En classe, c\u2019est bien ce vieillard \u00ab sanglotant \u00bb que nous traquons dans l\u2019incroyable empereur, et c\u2019est bien \u00e0 sa rencontre que nous allons, \u00e9l\u00e8ves et professeurs, main dans la main, trouvant en lui des traces de nous-m\u00eames. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-medium-font-size\">C) Lire pour \u00e9crire, \u00e9crire pour lire\n<\/p>\n\n\n\n<p>-Soutenir la lecture par un projet d\u2019\u00e9criture collective\n<\/p>\n\n\n\n<p>\u00c0 l\u2019oppos\u00e9 de la p\u00e9dagogie plut\u00f4t transmissive que nous venons de d\u00e9crire, une p\u00e9dagogie de projet peut aussi\ntrouver sa place dans le travail de la lecture avec les lyc\u00e9ens. Ainsi, \u00e9criture et lecture peuvent \u00eatre habilement combin\u00e9s,\nd\u2019une part pour stimuler la lecture elle-m\u00eame, et d\u2019autre part pour l\u2019actualiser et lui donner du sens. Apr\u00e8s avoir \u00e9voqu\u00e9\ndes \u0153uvres romanesques, int\u00e9ressons-nous maintenant \u00e0 l\u2019argumentation. Il serait tentant de limiter l\u2019\u00e9tude de textes\nargumentatifs aux traditionnelles \u0153uvres des Lumi\u00e8res ou \u00e0 des groupements de textes th\u00e9matiques sur les grand combats\nsociaux ou soci\u00e9taux, tels que l\u2019abolition de l\u2019esclavage ou de la peine de mort ou la d\u00e9nonciation de la mis\u00e8re, occultant\nl\u2019\u00e9tude de textes plus complexes, issus d\u2019\u00e9poque moins faciles d\u2019acc\u00e8s. \u00c0 cet \u00e9gard, le XVIIe si\u00e8cle, \u00e9poque tr\u00e8s codifi\u00e9e,\nper\u00e7ue comme rigide, peut sembler un choix trop audacieux pour un public moderne. Pourtant, l\u2019\u00e9tude d\u2019une \u0153uvre telle\nque <em>Les Caract\u00e8res <\/em>de la Bruy\u00e8re peut se r\u00e9v\u00e9ler tr\u00e8s f\u00e9conde. La lecture int\u00e9grale de chapitres tels que \u00ab Du m\u00e9rite\npersonnel \u00bb, \u00ab De la soci\u00e9t\u00e9 ou de la conversation \u00bb ou encore \u00ab De la mode \u00bb, peuvent sembler aux \u00e9l\u00e8ves \u00e9tonnamment\nmodernes. La langue tr\u00e8s travaill\u00e9e et soutenue dans laquelle La Bruy\u00e8re \u00e9crit est aussi tr\u00e8s dynamique et vari\u00e9e, allant de\nla maxime au portrait et alternant d\u00e9marches inductives et d\u00e9ductives, ce qui permet ainsi d\u2019embrasser l\u2019objet d\u2019\u00e9tude \u00ab\nl\u2019argumentation \u00bb dans une dimension tr\u00e8s large et d\u2019amener les \u00e9l\u00e8ves \u00e0 ma\u00eetriser des formes vari\u00e9es d\u2019argumentation.\n<\/p>\n\n\n\n<p>En amont de la lecture, il peut \u00eatre int\u00e9ressant de proposer un projet concret, qui permette \u00e0 chaque \u00e9l\u00e8ve d\u2019investir\nla lecture dans un but pr\u00e9cis. Le projet dont il est question consiste pour chaque \u00e9l\u00e8ve \u00e0 \u00e9crire un portrait \u00ab \u00e0 la mani\u00e8re de\n\u00bb La Bruy\u00e8re afin de bl\u00e2mer un comportement social moderne. Les portraits r\u00e9dig\u00e9s par les \u00e9l\u00e8ves peuvent \u00eatre r\u00e9unis en\nrecueil et \u00e9dit\u00e9s si l\u2019on parvient \u00e0 obtenir les budgets pour cette \u00e9dition. Chaque \u00e9l\u00e8ve peut ainsi apporter son recueil de\nportraits \u00e0 son \u00e9preuve orale de fin d\u2019ann\u00e9e.\n<\/p>\n\n\n\n<p>Le projet final concret d\u2019\u00e9criture d\u2019un livre qui sera \u00e9dit\u00e9 doit permettre aux \u00e9l\u00e8ves de se projeter dans l\u2019\u00e9tude des\ntextes et de s\u2019y investir avec davantage de motivation. L\u2019objectif d\u2019\u00e9criture am\u00e8ne les \u00e9l\u00e8ves \u00e0 comprendre avec plus de\nfinesse sur quels proc\u00e9d\u00e9s, quelle organisation ou quelle posture de l\u2019\u00e9nonciateur repose l\u2019efficacit\u00e9 argumentative des\n<em>Caract\u00e8res <\/em>de La Bruy\u00e8re, puisqu\u2019ils doivent se les approprier afin de r\u00e9diger \u00e0 leur tour des portraits amusants et\ncritiques. Adapter la satire du XVIIe si\u00e8cle \u00e0 leur \u00e9poque doit de surcro\u00eet amener les \u00e9l\u00e8ves \u00e0 r\u00e9fl\u00e9chir sur la soci\u00e9t\u00e9 dans\nlaquelle ils vivent, \u00e0 poser sur elle un regard critique. Ils prennent alors de la distance sur certains comportements sociaux\ndu XXIe si\u00e8cle et r\u00e9fl\u00e9chissent \u00e0 leur propre positionnement dans le jeu social. \u00c9criture et \u00e9tude de textes ne sont pas\ndissoci\u00e9s et s\u2019actualisent l\u2019une l\u2019autre en permanence.\n<\/p>\n\n\n\n<p>On voit bien l\u2019int\u00e9r\u00eat que ce type de projet peut rev\u00eatir, en tant que soutien \u00e0 la lecture, la \u00ab t\u00e2che finale \u00bb de l\u2019\u00e9l\u00e8ve constituant un moteur puissant pour la lecture. Les \u00e9l\u00e8ves sont amen\u00e9s \u00e0 lire par le biais du projet d\u2019\u00e9criture, mais l\u2019\u00e9tude des textes de La Bruy\u00e8re et le travail d\u2019appropriation de ses proc\u00e9d\u00e9s d\u2019\u00e9criture et de composition permet aussi d\u2019inspirer les \u00e9l\u00e8ves et les am\u00e8ne \u00e0 l\u2019\u00e9criture, en leur permettant d\u2019am\u00e9liorer leur prose, gr\u00e2ce au travail d\u2019imitation. Le va-et-vient\nentre lecture et \u00e9criture est ici constant, chacune enrichissant l\u2019autre.\n<\/p>\n\n\n\n<p>Ainsi, nous avons vu que le principe de r\u00e9alit\u00e9 impos\u00e9 par la classe, son niveau, la n\u00e9cessit\u00e9 de la g\u00e9rer et d\u2019en\norganiser les activit\u00e9s pouvait mettre \u00e0 mal la posture id\u00e9aliste du jeune professeur qui souhaite donner le go\u00fbt de la\nlecture \u00e0 ses \u00e9l\u00e8ves et partager sa passion de la litt\u00e9rature. Pour atteindre ce noble but, il peut sembler tentant de \u00ab se\nmettre au niveau \u00bb des \u00e9l\u00e8ves et de renoncer \u00e0 ses exigences. Nous avons vu que ce choix s\u2019av\u00e9rait rarement productif, et\nque c\u2019\u00e9tait au contraire en maintenant son niveau d\u2019exigence, sans craindre la complexit\u00e9, que le professeur de fran\u00e7ais\npouvait se rendre vraiment utile et accomplir une mission noble, celle d\u2019\u00e9lever les esprits de ses \u00e9l\u00e8ves et leur donner\nacc\u00e8s \u00e0 une litt\u00e9rature patrimoniale, qui n\u2019est pas englu\u00e9 dans un quotidien ou une actualit\u00e9 limit\u00e9e, mais qui au contraire\ntouche \u00e0 l\u2019universel. Travailler sur des extraits courts de textes difficiles, dans le cadre de groupement de textes, mais aussi\nlier lecture et \u00e9criture dans le cadre de projets concrets peut favoriser l\u2019acc\u00e8s des \u00e9l\u00e8ves \u00e0 des textes litt\u00e9raires initialement\nper\u00e7us comme difficiles, voire inaccessibles.\n<\/p>\n\n\n\n<p>La lecture au lyc\u00e9e ne se limite pas au cadre rassurant de la classe. Si le professeur se plait \u00e0 accompagner ses \u00e9l\u00e8ves vers la lecture, c\u2019est pourtant bien l\u2019autonomie de chaque \u00e9l\u00e8ve face \u00e0 la lecture qu\u2019il vise. Les lectures cursives, la participation \u00e0 des prix litt\u00e9raires sont d\u2019autres modalit\u00e9s qu\u2019il serait int\u00e9ressant d\u2019\u00e9voquer aussi. Pour conclure et parce que le temps m\u2019est compt\u00e9, je voudrais rapidement partager avec vous une exp\u00e9rience enrichissante, celle du \u00ab Caf\u00e9 Litt\u00e9raire \u00bb. J\u2019avais lanc\u00e9 le projet voil\u00e0 quelques ann\u00e9es dans le lyc\u00e9e o\u00f9 je travaille, mais les \u00e9l\u00e8ves ont vite pris le relai et prennent totalement en charge l\u2019organisation de ce moment de convivialit\u00e9. Il s\u2019agit de r\u00e9unir ceux qui le souhaitent autour de livres. Les r\u00e8gles sont simples : il n\u2019y en a aucune. Chacun peut apporter quelque-chose \u00e0 boire ou \u00e0 grignoter et des livres. On parle de ses lectures ou on se contente d\u2019\u00e9couter, on vient \u00e0 chaque s\u00e9ance ou juste de temps \u00e0 autre, on part quand on veut. Les \u00e9l\u00e8ves parlent avec passion de leurs lectures qui sont vari\u00e9es. Oui, ils lisent ! Et de tout. Certains m\u2019ont fait d\u00e9couvrir les mangas et j\u2019ai appris avec stupeur que des \u00e9l\u00e8ves passionn\u00e9s apprenaient le japonais sur Internet pour mieux comprendre cet univers \u00e9tonnant. Certains pr\u00e9sentent des \u0153uvres de bandes dessin\u00e9es, d\u2019autres des romans, modernes ou classiques. Ils pr\u00e9sentent parfois du Zola ! Les livres circulent, se pr\u00eatent, s\u2019\u00e9changent. La parole aussi circule et les \u00e9l\u00e8ves se plaisent \u00e0 \u00e9voquer la mani\u00e8re dont ils lisent. Il y a ceux pour qui le livre est sacr\u00e9 : on ne le corne pas, on n\u2019\u00e9crit rien dessus, on le touche avec respect. Il y a ceux qui s\u2019approprient le livre, le feuillettent sans soin, le cornent, le surlignent, le triturent sans m\u00e9nagement. Il y a ceux qui en recopient des passages entiers dans des carnets. Au caf\u00e9 litt\u00e9raire, on mange des g\u00e2teaux, on parle des livres qu\u2019on a lus, mais on parle aussi de ce qu\u2019on trouve dans la lecture : \u00e9vasion, fuite, r\u00e9flexion, \u00e9motion. Les lyc\u00e9ens racontent que lire leur permet parfois de tenir le coup, de se sentir vivants, de mieux se comprendre, de fuir l\u2019angoisse du monde adulte qui les attend ou de se reposer du bruit ambiant et de celui qui est parfois simplement dans leurs t\u00eates. Lorsqu\u2019ils pr\u00e9sentent le livre qu\u2019ils ont lu, ils le touchent avec gourmandise, essaient d\u2019expliquer pourquoi il leur a plu. Les autres se taisent, regardent la couverture, posent des questions. Les livres passent de main en main et on emprunte tel livre \u00e0 son propri\u00e9taire qui en a parl\u00e9, parfois malhabilement, mais avec \u00e9motion. Le genre litt\u00e9raire de la \u00ab fantasy \u00bb est tr\u00e8s pr\u00e9sent. Les lyc\u00e9ens ont parfois du mal \u00e0 abandonner ces lectures de leur plus jeune \u00e2ge, mais \u00e9tonnamment, ils ne sont dupes de rien. Ils savent exactement ce qu\u2019ils cherchent dans cette litt\u00e9rature foisonnante, parfois tr\u00e8s longue, qui leur permet de s\u2019\u00e9vader, d\u2019oublier notre monde anxiog\u00e8ne et surtout de voir le bien et l\u2019h\u00e9ro\u00efsme triompher gr\u00e2ce \u00e0 des personnages engag\u00e9s. Quand ils d\u00e9battent ensuite entre eux, ils d\u00e9montent les ficelles de cette litt\u00e9rature, dont les ressorts sont parfois grossiers. Ce caf\u00e9 litt\u00e9raire a ses adeptes, qui ne manquent aucune s\u00e9ance. Certains sont de tr\u00e8s gros lecteurs, d\u2019autres sont beaucoup plus modestes. Je crois que certains viennent surtout pour y trouver un peu de chaleur, mais les \u00e9l\u00e8ves s\u2019\u00e9coutent les uns les autres avec beaucoup de respect. Quand ils pr\u00e9sentent des mangas ou des romans de fantasy, ils deviennent \u00e0 leur tour initiateurs. Ils prennent par la main ceux que cet univers d\u00e9route et les am\u00e8nent tranquillement vers ce monde inconnu. Il me plait de penser que les petites graines sem\u00e9es avec exigence en classe leur permettent, dans ces moments de totale libert\u00e9, hors de toute contrainte de devenir \u00e0 leur tour des passeurs. <\/p>\n\n\n\n<p><\/p>\n\n\n\n<p>MAGALI GERARD<\/p>\n\n\n\n<p>Nous vous invitons \u00e0 \u00e9couter cette communication sur la cha\u00eene YouTube de notre association: <br><a href=\"https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=CETv84zU6bw\">https:\/\/www.youtube.com\/watch?v=CETv84zU6bw<\/a><\/p>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-image\"><figure class=\"aligncenter size-medium\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"300\" height=\"168\" src=\"http:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2020-01-12-a\u0300-16.33.04-300x168.jpg\" alt=\"\" class=\"wp-image-1209\" srcset=\"https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2020-01-12-a\u0300-16.33.04-300x168.jpg 300w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2020-01-12-a\u0300-16.33.04-1024x575.jpg 1024w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2020-01-12-a\u0300-16.33.04-768x431.jpg 768w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2020-01-12-a\u0300-16.33.04-1536x862.jpg 1536w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2020-01-12-a\u0300-16.33.04-481x270.jpg 481w, https:\/\/afpeah.fr\/wp-content\/uploads\/2020\/02\/Capture-d\u2019e\u0301cran-2020-01-12-a\u0300-16.33.04.jpg 1828w\" sizes=\"auto, (max-width: 300px) 100vw, 300px\" \/><\/figure><\/div>\n\n\n\n<p><em>Note : <\/em><\/p>\n\n\n\n<p><em>1. Cette pr\u00e9sentation a \u00e9t\u00e9 \u00e9crite alors que la r\u00e9forme du lyc\u00e9e n \u2018\u00e9tait pas encore engag\u00e9e. Les programmes de la r\u00e9forme\n2009 avaient alors cours. Aujourd\u2019hui, le programme de la classe de premi\u00e8re est devenu tr\u00e8s prescriptif et c\u2019est davantage en\nclasse de seconde que peut s\u2019exercer la libert\u00e9 p\u00e9dagogique des professeurs dans le choix des \u0153uvres.\n<\/em><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Magali Gerard, Professeur agr\u00e9g\u00e9, membre de l&rsquo;AFPEAH(Conf\u00e9rence donn\u00e9e dans le cadre du Colloque de l&rsquo;AFPEAH du 12 octobre 2019) Chez certains professeurs le d\u00e9sir de transmettre est premier. Il pr\u00e9c\u00e8de l\u2019amour d\u2019une discipline. Math\u00e9matiques ou fran\u00e7ais, peu importe, il s\u2019agit d\u2019aider un enfant, un adolescent ou un jeune adulte \u00e0 se construire et \u00e0 grandir. Ce n\u2019est pas mon cas. Apr\u00e8s le bac, j\u2019ai choisi une discipline : la litt\u00e9rature. \u00c0 l\u2019\u00e9poque, je ne savais pas vraiment quoi faire de&#8230;<\/p>\n<p class=\"read-more\"><a class=\"btn btn-default\" href=\"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/2020\/02\/14\/lire-au-lycee-de-la-contrainte-au-plaisir\/\">Lire la suite<span class=\"screen-reader-text\"> Lire la suite<\/span><\/a><\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":1211,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[2,4,119],"tags":[78,79,49,31,76,77],"class_list":["post-1207","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-articles","category-enseignement","category-lecture","tag-cafe-litteraire","tag-humanite","tag-litterature","tag-lycee","tag-marguerite-yourcenar","tag-michel-tournier"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1207","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=1207"}],"version-history":[{"count":4,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1207\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":1214,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/1207\/revisions\/1214"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media\/1211"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=1207"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=1207"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/afpeah.fr\/index.php\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=1207"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}